Perdu d'avance

« Rêve, rêve, rêve ta vie,,, »

Le ciel est incertain. Le besoin de souffrir se fait encore sentir, mais il est épuisé. Il vaut mieux renoncer à vouloir effacer la culpabilité. C'est un drame maussade, une épopée grotesque. Ce qui est arrivé était peut-être grave, mais c'était inutile, et surtout dérisoire. D'une inefficacité tout à fait ridicule. Quelle que soit la façon dont on le considère, il n'y avait absolument rien de bon à en attendre. Quand il aurait fallu jouer l'indifférence, et même la choisir sans arrière-pensée, je m'étais embarqué dans un combat perdu d'avance où chaque point gagné m'en faisait perdre dix, cent, mille... et même m'enlevait la possibilité de jouer. Alors pensez, gagner, c'était un autre monde, qui n'existait pas.

En dehors du sujet

Enfin du vent, de l'amertume, des envies de savoir où l'on pose les pieds. Des crânes défoncés, des corbeilles d'osier. Des retours à la source qui ne se savent pas, ne se doutent de rien. De ce rien qui n'est loin que parce qu'on le veut bien. Et tout un chapelet de folles vanités, absurdes vérités en dehors du sujet. Il vaut mieux décider de ne plus en parler.

Un profond repentir

La culpabilité ne veut pas me lâcher. Je sais qu'il n'y a pas moyen de l'effacer. Et du coup rien n'y fait, je suis anesthésié. Rien ne m'est interdit, mais je n'ai pas le temps pour ces bêtises-là. Il faut d'abord que je cultive un profond repentir. Car il n'est pas question d'échapper à la punition. Des bonnes intentions ne sauraient effacer ce qui est arrivé. C'était une folie, mais il n'est pas question qu'elle soit passagère : il faut qu'elle reste là, qu'on ne l'oublie jamais. Il y a des offenses que l'on peut pardonner, mais celle-ci était trop grande en vérité. Le mal qu'elle a causé continue à sévir. Et ce n'est pas très amusant, de n'avoir plus de dents. On s'en fait mettre des fausses, mais ce n'est pas pareil. Car on n'a plus jamais sa conscience pour soi. On ne peut même plus rire de ses erreurs. Car il y a des choses qui ne font pas rire, qui sont vraiment trop graves, et vraiment trop honteuses.

C'est vraiment embêtant, tout ce ressentiment. Il n'y a pas moyen de s'en débarrasser. Même en voulant tourner la page, cela reste accroché.

L'alpha et l'oméga

Ah si c'était ainsi, on pourrait en tailler, des masques en papier. S'il suffisait de dire : je suis le solitaire, l'alpha et l'oméga de la réalité. On s'assiérait ainsi, et on débiterait les rêves associés. Tous les mots attachés, les idées emboîtées, et tous les souvenirs qu'on aurait voulu fuir et qu'à présent on est pressé de retrouver.
Ah trouver un moyen de se remémorer. Pas seulement de dire, pas seulement de ressentir, mais le moyen d'y être, et d'essayer de réparer, de modifier ce qui n'aurait jamais dû être, de magnifier ce qui aurait mérité mieux.
Enfin quoi une sorte de mythomanie, mais une mythomanie qui aurait réussi. Une vie inventée meilleure que la vraie. Plus réelle que la vraie.
Car franchement ce qui est vraiment arrivé ne paye pas de mine. Sans parler de mérite, on peut au moins souhaiter un minimum d'esthétique.
Enfin je ne sais pas. Car j'ai aussi envie d'être plus scrupuleux, plus précis, plus austère. M'approcher au plus près de l'objectivité. Celle qui on le sait n'a jamais existé.

Une ornière creusée

On ne se souvient plus. Mais ce n'est pas pour ça qu'on a tout oublié. C'était déterminé, il fallait tout oublier. On n'avait pas le droit d'écrire le passé. On n'avait même pas le droit de songer à le faire.
Mais qu'importe, c'est fait. Sans même avoir à y songer. Ce qu'il faut assumer, c'est tout ce qu'on aurait préféré oublier. Car comme par hasard ce n'est pas le meilleur, qu'on a pu conserver. Seuls le vice et la peine sont restés accrochés. Enfin, si l'on peut dire. Car ce qui est resté n'est pas si bien accroché que ça. C'est juste une habitude, une ornière creusée par un trop long usage. On croit pouvoir s'en écarter, on tente l'escalade, mais chaque fois on y retombe.
Qu'importe, en vérité. C'est le cas de le dire. On ne va pas chercher si loin qu'il y paraît. On fait le tour de soi, on se regarde vivre, et on se dit que rien ne justifie cela. Cet endormissement, cette envie d'oublier que ce que l'on voulait était trop difficile. Qu'on aurait dû penser à mieux se protéger. Qu'il y avait certainement des précautions à prendre.

Bien sûr il faut creuser, ne pas se contenter de l'amère défaite. Mais par où commencer ? Et comment retrouver l'envie de surmonter cette difficulté ?
Car tout cela s'impose avec une vigueur qu'on n'avait pas envisagée. C'est assez colossal. Monolithique, en vérité. Je n'aperçois aucun de ces petits chemins où j'aime à m'égarer. C'est de l'adversité en acier certifié. Pas moyen d'ignorer qu'on nous a dit et répété qu'il fallait renoncer. Que c'était un chemin réservé à certains, qu'on n'avait pas le droit de s'y aventurer.

Enfin tout ça est creux. Beaucoup trop compliqué. Beaucoup trop pétrifié.

Peur de bien faire

Des drames cutanés, énervements à fleur de peau, idioties domestiques... On en rirait si on pouvait, si on savait en rire. On n'a pas tellement intérêt à le dire. Et ça ne change rien au processus en cours. Hélas, en vérité. Car on rêve d'un drame assez puissant pour démembrer ce dragon endormi sur son ressentiment et sa peur de bien faire. Car enfin le courage ce n'est pas d'oublier ce que l'on a à faire sitôt qu'on imagine une difficulté.

Toujours bonne figure

Je ne me souviens plus, mais j'en garde quand même une sorte de peine qui n'est jamais partie. Car tout ça reposait sur la mélancolie. Sur l'impression d'avoir encore son mot à dire, mais aussi sur la certitude que ce mot-là ne serait jamais entendu. Car ce n'était pas l'heure. Car il était trop tôt, car il était trop tard. Car il me faudrait faire toujours bonne figure. Jamais me contenter de montrer ce que j'aime. Ce n'était pas mon rôle, ne le serait jamais. Car je n'étais pas là pour montrer le chemin. À peine corriger celui qu'on m'imposait.

Beaucoup plus simple

C'était avant que je m'oublie. Forcément j'ai du mal à me souvenir de ce que je voulais dire, puisque je ne sais plus qui j'étais. C'était à un moment où j'avais décidé que ma vie désormais serait beaucoup plus simple. Que je ne chercherais plus à transformer le monde. Et pourtant j'ai mémoire d'avoir voulu le faire, justement en disant que c'était déjà fait.

Un peu plus présentable

Je n'ai pas de mérite, seulement des otites.
Je n'ai pas de désir, seulement des sourires.
Je n'ai pas le loisir d'explorer au-delà des limites permises.
Et pourtant le courage ne m'a jamais manqué.
Ni la folie de faire absolument n'importe quoi.
Tant qu'à ce niveau-là ça devient légendaire.
On en parle, on en rit, on en rougit de joie.
Cela ne me plaît pas, mais que pourrais-je y faire ?
Je suis bien obligé de faire comme si tout ça ne me dérangeait pas.

Et pendant ce temps-là le fil de mon histoire est encore à revoir...
Pas moyen d'en trouver une interprétation stable.
Ça bouge sans arrêt, chaque jour ça raconte le contraire de la veille.
Ça brode des miroirs, ça ouvre des tiroirs là où il n'y en a pas.
Ça oublie de réel pour pouvoir l'inventer, le rendre soi-disant un peu plus présentable.

Dans ma morosité

Je ne sais plus écrire, je ne sais plus parler. J'essaie de m'expliquer, mais je me prends les pieds dans le tapis de mes prières, prières d'insérer. Ça pourrait être drôle si je savais en rire, mais je reste coincé dans ma morosité.

Toute proche du cœur

J'exprime le besoin, le trouble extrême de la plèbe
La folle envie de dire les choses simplement
Et de ne plus pouvoir ne serait-ce que lire sans arrière-pensées
Le calme avant le vent, les amours oubliées, les regrets effacés
L'extrême volupté de la réminiscence qui ne veut pas venir
Et qui pourtant paraît toute proche du cœur
Mais il faudrait les mots, les phrases, le courage
Pas seulement l'envie de vivre le passé, mais l'envie de le dire, de le faire exister
D'une façon nouvelle, celle qui n'a jamais pu trouver à s'exprimer
Pas forcément tel que je l'imaginais, le pensais, le croyais
Plutôt de la façon dont je le savais vrai, en toute honnêteté
Même si je préférais ne pas me l'avouer.

Et remonter ainsi jusqu'aux mirages primordiaux
Quand l'imagination régnait seule dans la maison
Avant cet âge de raison qui a tant fait de mal
Et qui pourtant prétend savoir où est le vrai, être seul à le dire

Je sais bien que je mens, que je cours après l'ombre
De celui que je n'ai jamais essayé d'être
Mais quoi j'ai bien le droit de m'inventer un personnage
Qui dira à ma place ce que j'aurais dû dire
Au lieu de le penser et d'avoir honte de le faire

Un semblant de sincérité

On a le choix entre vieillir et ne plus regarder où on pose les pieds. Alors bon forcément on ne veut pas choisir, on rejette le tout, et plus tard on comprend que c'était inutile, que le choix était fait de toute éternité. Refuser de vieillir ? C'est une bonne blague. Quant à vouloir savoir où on pose les pieds, il ne faut pas rêver.
Le difficile est de garder un semblant de sincérité. Non qu'on veuille tricher, mais ça se fait tout seul, on pare au plus pressé, et on a en mémoire toutes sortes de solutions. Et même en prenant son temps cela ne marche pas. Car on n'aime jamais se remettre en question, aller vers l'inconnu, peut-être le danger.
Enfin bon, c'est égal. Cela ne change rien à la nécessité. Il faut se retrouver près du point de départ, sans être trop chargé. Et puis en profiter pour tout revisiter, ça peut toujours servir.
Le plaisir là-dedans n'a pas son mot à dire. On l'a trop écouté, pour ne rien y gagner. Ou du moins pas grand-chose, il ne faut pas exagérer.

Raisonnable

Ce n'est pas comme si j'avais tout essayé. Car à la vérité je n'ai rien essayé. J'ai juste réussi à tout laisser tomber. Et à tout oublier. Enfin, pas tout à fait, mais j'en prends le chemin. J'y étais obligé. Enfin, je le prétends. Mais je sais que c'est faux. Que j'ai juste choisi de ne pas insister. Puisqu'il paraissait clair que c'était raisonnable. Oui c'est bien ce mot-là qui m'avait convaincu. Raisonnable. Ah la charmante ivresse. Et pourtant tout cela ne me ressemble pas. Enfin, j'aime à le croire. Je n'ai jamais été et ne serai jamais quelqu'un de raisonnable. C'est juste un air que je me donne. Un autre genre de folie. Mais c'était inédit, et forcément si c'est nouveau cela paraît intéressant. Enfin je ne sais plus. Et je n'ai pas envie de m'en préoccuper. Je suis juste énervé. Pressé de retrouver le paradis perdu. Ou quel que soit le nom qu'on veut bien lui donner.