Un peu plus sérieusement

S'amuser oui bien sûr, mais bon il ne faudrait pas trop en abuser. Non que ce soit mauvais, mais on sait bien qu'au bout du compte on en reste frustré. Qu'il vaut mieux s'amuser un peu plus sérieusement, sans quoi c'est trop facile, et ce n'est pas satisfaisant. Qu'en somme tenter l'impossible est bien plus amusant. Mais comment faire quand l'impossible est vraiment résistant ?

Un supplice raffiné

Et puis bon je l'avoue j'ai tout abandonné. C'était trop difficile et j'ai dû renoncer. Cela s'est fait sans y penser, simplement en ayant plein d'autres choses à faire. Du moins l'ai-je prétendu, pour ne pas avoir à accepter cet échec manifeste. La douleur était telle, et tout ce déshonneur ! J'aimais mieux éviter d'avoir à m'y plonger. Et si j'en parle maintenant c'est juste pour cesser de me traîner ce boulet usagé. Pas pour recommencer à essayer de me forcer. Si ce n'est pas possible il vaut mieux l'accepter. La culpabilité ne peut rien arranger. Voilà ce qui arrive quand on veut jouer trop au-delà de ses capacités ?
En somme je crois avoir déjà raconté tout ce qu'il m'était possible de raconter. Le reste est trop confus, trop lointain, trop abstrait. Ce ne sont même pas de vagues sentiments, encore moins des méthodes ni de chastes idées. C'est du drame vécu en toute intensité, une folle échappée très loin du labyrinthe de l'entendement. Pas de fil à tirer, ni de cailloux à retrouver. Juste cette stupeur, cette impression d'avoir tranché dans le vif du sujet, d'avoir franchi le fleuve sans avoir su nager, de s'y être noyé et malgré ça d'avoir réussi à passer. En somme d'avoir dû abandonner ce que j'étais, de n'en avoir gardé que quelques souvenirs sans aucun intérêt. Simplement parce que plus rien ne m'y rattache. Que j'ai la sensation de ne pas être concerné. Et ça vraiment c'est très idiot, pour ne pas dire de plus gros mot. Car je suis concerné, que je le veuille ou non. Et personne n'en sait plus long que moi sur le sujet.
Vais-je alors continuer ? Pour le moment je n'y crois pas, cela me semble peu probable. Car j'y vois beaucoup trop d'impossibilités. Mais puis-je me contenter de ce constat d'échec ? C'est tout de même lamentable, quoi qu'on puisse prétendre pour se justifier... Pas tout à fait vexant, mais un peu humiliant. Et tout le reste en prend une teinte plus sombre, un peu décourageante. Renoncer c'est aisé, c'est même profitable... Mais, se décourager. Ce n'est pas acceptable. D'autant que je suis sûr que le problème n'est qu'affaire de méthode. Qu'il faut juste tenter de s'y prendre autrement.
Enfin je ne sais pas. Et ça ne m'aide pas à changer de sujet. Car dire que j'abandonne ce n'est pas difficile. Mais fermer le chantier et ne plus y penser, alors que cela fait cinq ans que ça m'obsède, ce n'est pas évident. Avant de renoncer j'aimerais être sûr d'avoir tout essayé. Et là le compte n'y est pas. J'ai l'impression d'être parti avec des idées fausses, et de ne pas avoir compris qu'il fallait en changer. Mais ça, c'est évident, et ça ne me dit pas de quelle manière il faut aborder le sujet. Ni même s'il est bon de s'obstiner à essayer.
Cependant je suis sûr qu'il y a dans la confusion quelque chose de bon. Que cela dit qu'il y a là un trésor à trouver. Que forcément cela ne peut que s'arranger. Certes cela paraît impossible à ranger, mais justement ça vaut la peine d'essayer de le faire. Car si c'était déjà rangé cela serait sans intérêt... Une aimable pirouette, mais rien de passionnant.
Mais pour l'instant je n'ai aucune envie de me lancer. Et quand bien même en aurais-je envie que je ne saurais pas par quel bout commencer. Il me paraît bien plus aisé de tout laisser tomber. Non seulement plus aisé, mais aussi et surtout beaucoup plus raisonnable. Responsable, sérieux. Enfin toutes ces choses qu'on dit quand on est vieux. Quand on commence à s'habituer à ce souffle glacé qui dit que tout est vanité, et bientôt terminé. Qu'en somme s'échiner à devenir meilleur que soi n'a plus la moindre utilité. Ceci en supposant que c'en ait eu un jour...
Si ce n'était si drôle on pourrait en pleurer. Et quelque part cela rejoint le cœur de mon sujet ? Sans jamais l'épuiser, ni même vraiment l'entamer... À peine l'effleurer, le caresser et lui parler. Tenter de le flatter pour le pousser à se montrer. En somme admettre qu'on n'est pas beaucoup plus avancé. Qu'on ne sait toujours pas de quoi il s'agissait. Ce qui finit par ressembler à un supplice raffiné !
Ah vraiment je n'ai pas beaucoup de goût pour ça, et je m'en passe volontiers. Je préfère m'occuper à des choses plus sensées, et surtout bien moins compliquées. Même si je sais qu'elles n'ont aucune utilité. Qui a dit qu'on n'avait jamais le droit de s'amuser ?

Faute d'écho

Ah tu parles d'un monde, une charmante blague. Je n'ai rien demandé, je n'ai pas regardé, je n'ai pas désiré ce qui est arrivé. Je me suis fait du sang, du bon et du mauvais. En somme je n'avais plus que mon temps à perdre, et je l'ai égaré sans espoir de retour. Et cet amour intense, qui s'est évaporé, faute d'écho, de joie... Et pourtant je devine qu'il n'est pas éloigné, qu'il en faudrait bien peu pour le faire revivre. Mais justement c'est de ce peu-là dont je suis privé, l'étincelle divine, quelque chose de neuf, tendre et doux, et qui soit comme une porte ouverte, un espoir d'autre chose, une ivresse peut-être, mais surtout l'inconnu, pour ne plus rabâcher les mêmes certitudes, pour cesser de buter dans les mêmes obstacles, pour oublier enfin les plaisirs qui ne sont pas dignes de ce nom.

Avec les élégants

Ô tricheries intenses, ô vertiges maudits... Je n'ai pas habité des siècles de démence pour en arriver là. Ça ne dit rien de bon, ça ne se connaît pas... Ça calcule le reste avant de commencer. Si j'avais dû penser, si j'avais su compter ? Ce n'est pas un mirage, ni même un escalier. C'est tranquille et lointain, ça écrit des chansons rêvant de se cacher.
Je vais me regarder. Je vais même essayer de ne pas en parler. Et je jouerai peut-être avec les élégants, s'ils sont encore vivants. Même si c'est improbable. Même si je ne vois pas à quoi ça servirait. Du moment que je peux enfin me soulager, ne pas garder pour moi ce vertige sacré, je suis prêt à signer tous les papiers que vous voulez.

Je sais bien que ce n'est pas drôle. D'ailleurs je n'ai pas dit que c'était censé l'être. J'ai juste prétendu avoir le droit de dire absolument n'importe quoi. Je ne m'en prive pas.