Leur nuit de noces fut la dernière qu’ils passèrent ensemble. Au matin, Jean-François était seul dans le lit. Laurence était partie, ne laissant d’elle qu’une empreinte en creux sur l’oreiller, et toutes ses affaires. Confiant, il patienta jusqu’au matin suivant avant de s’inquiéter. Peut-être avait-elle eu une course importante à faire. Peut-être même une surprise à préparer pour lui. Il eut un peu de mal à trouver le sommeil, mais il en profita pour faire le ménage et réfléchir à la manière dont ils allaient pouvoir ranger tous les cadeaux qu’ils avaient reçus.
Ce ne fut donc qu’à son réveil qu’il se dit qu’il y avait quelque chose d’étrange dans sa disparition. Il n’était pas vraiment inquiet, mais pensa qu’il fallait peut-être qu’il le soit. C’était le genre de choses qu’il convenait de faire dans une telle situation, non ? Personne n’aurait compris qu’il ne s’inquiète pas. Il réfléchit tout en prenant son petit-déjeuner, et pour finir se résolut à appeler ses beaux-parents. Selon lui, ils étaient ceux qui avaient le plus de chances de savoir où Laurence se cachait. Et puis, au pire, en admettant que quelque chose de vraiment grave lui soit arrivé, c’était eux qu’il devait prévenir en priorité. Évidemment c’était prendre le risque de les affoler pour rien, mais que pouvait-il faire ? Prudent, il évita de préciser que vingt-quatre heures étaient déjà passées… Néanmoins il trouva leur façon de réagir plutôt désagréable : sa belle-mère, compatissante, essaya de le rassurer (ce qui suffit à l’inquiéter), et son beau-père crut spirituel d’affirmer que Laurence avait dû s’enfuir en prenant conscience de l’énorme erreur qu’elle venait de commettre ! Du coup, il eut vraiment la sensation d’avoir été abandonné. Dégoûté, il sortit faire un tour après avoir laissé un mot en évidence au cas où elle serait de retour avant lui.
Une fois dehors, il eut la sensation qu’elle n’était pas loin, qu’elle le voyait et s’amusait du tour qu’elle avait joué… Il regarda autour de lui, mais il ne la vit pas. L’idée était stupide. Elle aimait se moquer de lui, mais pas à ce point-là ! Prenant sur lui, il respira profondément, et résolut d’aller au cinéma. Au moins cela lui permettrait de ne pas s’inquiéter. Mais plusieurs fois il se retourna pour vérifier qu’elle ne le suivait pas. Au fond il espérait qu’elle allait s’installer près de lui dans le noir et lui prendre la main… Déjà il préparait un résumé pour la partie du film qu’elle aurait manquée.
Hélas elle ne vint pas. En revanche l’histoire racontée dans le film semblait avoir été conçue uniquement pour lui, convenait parfaitement à sa situation. Et la réponse qu’elle donnait à la question qu’il se posait était plutôt désespérante, même si tout était fait pour ménager son amour-propre, pour le consoler de sa perte. Il était à présent certain que Laurence avait découvert la sortie de son labyrinthe. Elle n’était pas partie, ne s’était pas enfuie : elle avait juste disparu. Et maintenant c’était à lui de réussir à la rejoindre. Mais le méritait-il ?
Il rentra chez eux abattu, conscient qu’il était inutile de faire semblant de la chercher. À quoi bon s’agiter, téléphoner partout, prévenir la police ? L’endroit où elle était ne faisait pas partie de ceux que l’on pouvait trouver ainsi. Et puis, la connaissant, il était sûr qu’elle avait librement décidé de ne plus revenir… C’était elle qui avait choisi de ne pas rester près de lui. Et au fond c’était là le plus insupportable. Malgré tous ses efforts, il n’avait pas trouvé comment la retenir.
L’aurait-elle voulu, elle n’aurait pu le rassurer. L’histoire où maintenant elle était impliquée était trop différente. Elle regrettait sincèrement d’avoir dû s’en aller aussi rapidement. À l’occasion elle essaierait de rejoindre ce rêve où elle l’avait laissé… Pour le moment il était temps qu’elle retourne à son travail.
Déjà un mois que Jean-François l’avait laissée tomber sans même prendre la peine de la prévenir… Était-ce à elle de faire l’effort de lui courir après ? En passant près de son bureau elle faillit y entrer pour voir s’il n’était pas mieux disposé à son égard… Et puis, non. Mieux valait le laisser encore mariner. Le temps était de son côté. Elle n’était pas pressée.
Disparition
Mariage
Pour leur mariage ils firent une fête splendide. Du moins à leur échelle leur parut-elle démesurée… Heureusement, ce furent leurs parents associés qui réglèrent la note ! Une salle fut louée, assez grande pour que tous les gens qu’ils connaissaient puissent y tenir à l’aise… Il y eut même un groupe de musiciens en chair et en os pour les faire danser ! Ce fut un avant-goût de la vie de château que chacun leur souhaitait… Tous les deux étaient déguisés selon la tradition, et reçurent pour l’occasion un monceau de cadeaux à ne savoir où les ranger ! Ils sourirent beaucoup, firent un nombre de bises absolument incalculable, et plusieurs fois se regardèrent d’un air navré, tous les deux ayant hâte que cela se termine… Toutefois ils étaient heureux de voir que tout le monde semblait l’être. Simplement ils auraient préféré un rôle plus discret… Même Laurence, qui pourtant avait appelé cet instant de ses vœux, était un peu gênée d’être reine du bal. Il s’agissait d’une rude épreuve pour sa modestie et sa pudeur !
La bride sur le cou
Mais pourquoi aurait-elle cherché à le piéger ? Ça n’avait pas de sens. Qu’aurait-elle eu à y gagner ? Qu’il la laisse rêver aussi souvent qu’elle le voulait ? Mais l’idée de l’en empêcher ne lui était jamais venue… Désormais, tous les soirs, en rentrant du travail, elle se mettait au lit pour une courte sieste, mais il n’était pas dupe : il savait qu’elle partait pour visiter un monde dont il était exclu. Pourtant ça ne le gênait pas. Il s’installait près d’elle, lisait ou bien pensait à ce qu’il avait fait au cours de la journée… Il ne demandait plus à partir avec elle. Même s’il était inquiet de constater qu’elle se détachait de lui, il ne le montrait pas. Bientôt il prit même l’habitude d’aller se promener durant ce temps. Au fond il n’était pas mécontent d’avoir un peu de liberté.
Elle ne lui parlait pas des rêves qu’elle faisait. Au début elle avait tenté, mais avait renoncé en voyant qu’il n’écoutait pas, qu’il n’avait pas envie d’en prendre connaissance. De toutes façons cela ne le regardait pas. Elle voyait du pays, et rencontrait des gens dont il ne savait rien. La majeure partie de ce qu’elle apprenait n’avait aucune utilité dans le monde ordinaire. Elle aimait discuter avec des étrangers qui lui donnaient l’idée de visiter d’autres contrées… Ainsi elle s’éloignait de son point de départ et revenait émerveillée. Le décalage entre eux allait s’accentuant, mais elle n’en éprouvait aucune culpabilité. Il était libre de la suivre s’il en avait envie… Elle devenait indifférente sans en avoir conscience. Ou plus exactement elle s’en rendait compte, mais ça lui paraissait dépourvu d’importance. Ils étaient bien ensemble, le mariage approchait, et elle était toujours heureuse d’être avec lui. Elle voyait bien que lui aussi était en train de prendre ses distances, mais jugeait que cela ne pouvait lui faire que du bien. Elle avait trop longtemps abusé de sa gentillesse, de sa docilité. Il méritait qu’elle lui laisse la bride sur le cou, qu’il puisse mener sa vie comme il en avait envie. Il n’avait pas besoin qu’elle le surveille sans arrêt.
Et de fait il n’avait aucune envie de la quitter, ni même de lui déplaire. S’il cherchait encore un moyen d’échapper au mariage, c’était sans grande conviction. Il s’était fait une raison. Au fond il était sûr que cela ne changerait rien. La plupart de ses camarades vivant désormais eux aussi en couple, il aimait leur rendre visite, mais ne traînait jamais au moment de rentrer. Dans l’ensemble il trouvait qu’il avait de la chance. Son couple à lui fonctionnait mieux que tous ceux qu’il voyait. Laurence au moins n’était pas trop jalouse… Il n’avait pas idée d’en profiter, mais il aimait se dire que tout était possible… En vérité il n’avait pas fait une croix définitive sur les rencontres éventuelles… Simplement l’occasion ne se présentait pas, et lui ne la cherchait pas. Il avait d’autres choses en tête, était trop occupé à comprendre celui qu’il était devenu. Sans compter que Laurence ne le quittait jamais, même quand il était seul !
Des règlements à suivre
Ce n’était pas son cœur qui l’inquiétait le plus, mais sa raison. Ce qu’elle lui avait dit l’avait quand même gravement perturbé. D’autant que c’était loin de lui paraître aussi délirant qu’il l’avait prétendu… Il y avait du vrai. Cela correspondait à ses propres recherches dans une large mesure. Cela comblait des vides. Mais il gardait le sentiment que c’était très exagéré… Elle sautait tout de suite à des conclusions que pour sa part il était loin d’être prêt à admettre ! Car dans ces conditions à quoi pouvait-il se fier ? Cela ouvrait la porte pour n’importe quoi. Lui-même se sentait trop incertain pour tolérer que tout le soit autour de lui ! Comment s’y prenait-elle pour garder son calme ? Comment parvenait-elle à savoir ce qu’elle devait faire ou non ? Ce n’était pas possible. Elle avait dû exagérer. Extrapoler. Fabriquer un système qui les annulait tous. On ne pouvait pas vivre en n’étant sûr de rien, en ne sachant jamais si l’on rêvait ou pas. Il voulait bien admettre que tout bougeait autour de lui, mais pas à ce point-là ! La vie était évolution, mais pas aussi rapide ! Il fallait des points de repère, des règlements à suivre !
Heureusement il n’était pas tellement concerné… Son monde à lui était bien stable, et même monotone. Il ne lui arrivait jamais de soudain se trouver ailleurs. D’ailleurs en y pensant il était maintenant beaucoup moins attiré par cette perspective… Cette fois, elle l’avait effrayé pour de bon ! Il n’avait pas envisagé que cela puisse avoir de telles conséquences. Il avait déjà bien du mal à garder l’esprit clair sans aller se fourrer dans une histoire pareille ! Évidemment c’était tentant, mais… En vérité, c’était la possibilité, qui était excitante. Il se sentait vexé de ne pas être à même de l’expérimenter. Mais si c’était pour se retrouver pris dans un cauchemar sans espoir d’en sortir !… Au départ, il avait simplement pensé qu’il s’agissait d’un bon moyen pour prendre du bon temps… Pour ainsi dire en fraude… Sans trop avoir besoin de se casser la tête afin d’y arriver… Mais ça semblait apparemment beaucoup moins confortable ! Beaucoup plus compliqué ! Et même aléatoire ! Un labyrinthe, voyez-vous ça ! Pourquoi pas une cage, avec des animaux féroces ? Sa vie était peut-être monotone, mais au moins il était en sécurité !
De toutes façons il n’était pas capable de le faire. Ça réglait le problème. Son truc à lui, c’était la vie réelle. Ce qu’elle lui proposait ne l’intéressait pas. Oui bien sûr c’était lui qui avait désiré en savoir un peu plus… Et puis elle n’avait pas dit qu’elle voulait l’entraîner… Il avait insisté jusqu’à ce qu’elle accepte de lui expliquer de quoi il s’agissait… Mais quand même. Il avait l’impression d’avoir été piégé. Il était presque sûr qu’elle s’était arrangée pour exciter sa curiosité. Jamais il n’aurait eu cette idée-là tout seul ! Elle l’avait attiré, entraîné, jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix. En vérité il ne voulait rien savoir de tout ça. Il voulait la comprendre, mais pas gober n’importe quoi ! Elle était folle à lier ! Comment avait-il pu ne pas le voir plus tôt ?
Tout ça est relatif
— Pas à ma connaissance. Mais je ne sais pas tout. Si tu as une idée, je veux bien essayer.
— Pour ça, il faudrait déjà que je sois capable de le faire tout seul !
— Et qu’est-ce qui t’en empêche ?
— Ça ! J’aimerais bien le savoir !
— C’est quand même bizarre… Je te jure que c’est très facile ! Il n’y a rien à faire de spécial !
— Tu ne veux pas m’aider ? M’expliquer comment ça se passe ?
— Que veux-tu que je te réponde ? Ça se passe tout seul… À mon avis, nous sommes même en plein dedans ! Rien ne prouve que ce monde-ci soit plus réel qu’un autre, sinon le fait qu’on le préfère !
— Je croyais que le plus grand danger était d’en préférer un autre ? Ce n’est pas ce que tu m’as dit ? Ou bien j’ai mal compris ?
— Non, non. C’est bien ce que j’ai dit. Mais il faut nuancer. Il y a des sentiments qu’on ne contrôle pas. Sinon on pourrait partir sans rien laisser derrière.
— Tout ça me semble très confus !
— À moi aussi, figure-toi. Je n’ai pas prétendu que je comprenais tout. Je constate simplement que la plus grande partie de moi préfère rester ici. Ça me semble dommage, mais je n’ai pas trouvé moyen d’y remédier. Et crois bien que j’ai essayé ! C’est pour ça qu’en définitive j’ai choisi de plier. Puisque je suis coincée ici, autant m’aménager une vie confortable ! De toutes façons les liens sont tellement puissants qu’on ne peut pas les arracher. Les satisfaire permet de leur donner du jeu. Même si on ne peut pas entièrement s’en affranchir, on peut au moins tenter de rendre les besoins moins pressants… Mais je crois que j’ai dû me laisser entraîner ! Le péché est commun, mais ça n’excuse rien !
— Tu crois vraiment à tout ça, ou tu me fais marcher ?
— Pourquoi ? Cela te semble incohérent ? Tu penses que je suis folle ?
— Non, je n’oserais pas. Mais ça paraît quand même légèrement délirant ! Tu as trouvé ça toute seule, ou quelqu’un t’a aidé ?
— Disons que j’ai un peu cherché… J’ai beaucoup lu, j’ai discuté, j’ai rangé ça à ma manière… Il fallait bien trouver une interprétation qui tienne compte de tout ce que je connaissais !
— Et ça te semble réaliste ?
— Qu’entends-tu par réaliste ? Personnellement, du moment que ça tient debout, je me sens satisfaite ! Quand bien même il ne s’agirait que d’élucubrations, il y en a de pires ! L’important est de réussir à trouver la sérénité ! Je n’ai aucune envie de me croire dérangée ! Je ne veux pas me torturer pour le plaisir !
— Mais… Excuse-moi ! Ça ne te paraît pas légèrement compliqué ?
— Pas davantage que le reste. J’ai même l’impression que c’est beaucoup plus simple que tout ce qu’on entend généralement ! À moins de nier l’évidence, bien entendu… Mais ça n’arrange rien !
— Mais c’est toi, qui nies l’évidence ! Tu vois bien qu’il n’y a qu’une seule réalité ! Le reste, ce sont des rêves ! Tu le dis toi-même ! Ça n’a rien de réel ! Même si tu parviens à te faire croire que ça l’est !
— Alors disons que j’aime bien cette façon de voir… Je trouve que ça permet de se sentir plus libre… Et, au moins, c’est ouvert ! Ça permet de penser que tout n’est pas déjà connu ! Sans compter qu’à ma connaissance ça ne fait de mal à personne…
— À part à toi, peut-être… Tu me disais toi-même que c’était dangereux !
— Il y a du danger partout. Il faudrait être idiot pour ne pas s’en apercevoir.
— Ce n’est pas une raison pour aller le chercher !
— Tout ça est relatif. Il vaut mieux voir le danger en face que vivre dans la peur.
— Tu dis ça pour moi ?
— Pourquoi ? Tu te sens concerné ?
— Fous-toi de moi. Je sais très bien que je ne suis pas spécialement courageux… Ça n’a rien d’un mystère !
— Je me demande, justement… Plus je t’observe, et plus je trouve que tu es beaucoup plus audacieux que tu t’en donnes l’air… Je ne sais pas pourquoi tu tiens à le cacher, mais souvent je te trouve très aventureux ! En tout cas, beaucoup plus que moi !
— Tu dis n’importe quoi. Je ne suis pas comme ça. J’ai horreur de prendre des risques. Je suis un obsédé de la sécurité !
— À te voir, on ne dirait pas ! J’ai eu beau essayer de t’effrayer, ça ne t’a fait aucun effet ! Tu as continué comme si de rien n’était ! Quand tu as une idée en tête, rien ne peut t’arrêter !
— Là, ce n’est pas pareil. Je voyais bien que tu mentais.
— Je ne te mentais pas ! C’est vraiment dangereux ! Je ne plaisante pas !
— Disons : que tu exagérais. Je crois que tu voulais surtout protéger ton secret !
— Ça n’a rien d’un secret. L’occasion d’en parler ne s’était pas encore présentée, c’est tout. D’autant que je n’avais pas les idées très claires à ce sujet…
— Maintenant ça va mieux ?
— Oui, je te remercie. Je crois que ton intervention a été salutaire.
— Tu es sûre ? Tu ne m’en veux pas trop ? Je sais que ma curiosité est parfois déplacée… En tout cas j’étais loin d’imaginer que tu cachais tout ça !
— Tu es encore très loin de tout savoir de moi ! Et je pense que la réciproque est vraie, non ?
— Oh ! moi, je suis un livre ouvert. Malgré ce que tu penses, je n’ai rien à cacher.
— Tout le monde a quelque chose à cacher. Je n’ai pas l’impression que tu fasses exception.
— En tout cas rien d’aussi fantastique que toi ! Je n’ai jamais vu ça !
— Alors tu n’as pas vu grand-chose !
— Je commence à le croire !
— Mais rien ne prouve que ce que tu connais est moins intéressant… Quand tu consentiras à m’en faire profiter…
— Tu exagères. Je t’ai dit mille fois que je ne cache rien.
— Justement ! Tu le dis trop souvent. C’est louche !
— Tu vois le mal partout ! Je ne suis pas comme ça !
— Je n’ai pas dit que c’était mal… Au contraire, même ! Sinon je ne voudrais pas le savoir.
— Tu te fais des idées. Tu sais bien que je suis un garçon ordinaire. Très ordinaire, même !
— Innocent comme un ange descendu du ciel… Décidément, je t’aime ! Je ne m’en lasse pas !
— Ravi que ça te plaise.
— Mais n’en abuse pas ! Je pourrais me vexer !
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? Je vais finir par ne même plus oser te parler !
— Et timide, avec ça ! On en mangerait !
— Tu n’es qu’une cannibale !
— Je sais. C’est mon problème. J’ai beaucoup d’appétit. Mais j’ai des circonstances atténuantes ! Tu es tellement appétissant ! J’ai du mal à me retenir !
— Tu ne veux pas plutôt qu’on voie ce qu’il y a dans le frigo ? À moins que tu préfères qu’on aille au restaurant ?
— Tu ne veux pas plutôt que l’on se mette au lit ? Ça ouvre l’appétit ! On mangera après !
— Apparemment ton appétit est déjà grand ouvert ! Et je n’ai pas envie de te servir de dîner ! J’ai encore la faiblesse de tenir à ma peau !
— Quel rabat-joie tu fais ! Il n’y a pas moyen de s’amuser !
— Je préfère des jeux plus calmes. Et plus respectueux.
— C’est barbant, le respect ! C’est l’ennui assuré !
— Au moins, cela évite de se faire du mal.
— Rien n’empêche de s’amuser à se faire du bien…
— Dans ce cas, je te suis. D’ailleurs, j’en ai assez d’être installé par terre. Je me demande même si je ne vais pas avoir du mal à me lever ! Et toi, ça va ? Pas trop ankylosée ?
— Oh ! moi, je peux rester comme ça pendant des heures… Je ne suis pas comme toi, perclus de rhumatismes ! Ça va aller ? Tu vas réussir à te lever seul ? Tu veux que je t’amène ton fauteuil roulant ?
— Tu vas voir, si je suis perclus de rhumatismes ! Attends un peu que je t’attrape !
— Allons papi, soyez prudent ! Pensez à votre cœur ! Ce n’est pas raisonnable ! »
Des compliments extravagants
Jean-François, étonné de la trouver assise dans un coin de la pièce, s’installa face à elle afin de l’observer en attendant qu’elle prenne conscience de sa présence. Il aurait bien aimé lui dire quelque chose, mais le respect l’en empêchait. Elle était plus belle que jamais. Les yeux presque fermés, vaguement souriante, elle se tenait droite, ce qui suffisait à montrer qu’elle ne dormait pas. Néanmoins elle était à l’évidence absente… C’était en même temps désespérant et magnifique. Où était-elle partie ? Pouvait-il la rejoindre ? Étaient-ils condamnés à vivre séparés ? Et qu’avait-il le droit de faire, de tenter ? Il se sentait exclu, et lui en voulait presque de cette vie secrète qu’elle menait sans lui… Il était submergé par un flot de tendresse ne pouvant s’exprimer. Comme un enfant jaloux, il était dévoré par l’envie d’attirer son attention. Et dans le même temps il était fasciné, rongé de curiosité, cherchant comment percer sa carapace de mystère. Il fallait qu’il invente une motivation, quelque chose qui le pousse à se rapprocher d’elle. Mais pas de l’inquiétude — lui-même n’aurait pas pu croire à ce mensonge. Pourtant il désirait qu’elle s’intéresse à lui, qu’elle ait besoin de lui… Il était égoïste. Il devait la laisser tranquille. Mais avant de partir il voulait la toucher, lui faire savoir qu’il était là, qu’elle pouvait compter sur lui. Très lentement il se pencha, lui prit la main et y posa un doux baiser… Puis il voulut la reposer avant de s’en aller, mais elle le retint. Se redressant il vit Laurence qui le regardait, alors il dit : « Pardon. Je n’ai pas pu résister. » Sans répondre, elle attira sa main vers ses lèvres et l’embrassa à son tour avant d’y coller sa joue. Enfin elle lui sourit, et dit : « Merci. Tu m’as beaucoup manqué. Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas tellement, non. Je t’ai regardée. Tu es magnifique.
— Merci, tu es gentil. Je crois que j’étais partie ailleurs… Ça ne se voit pas trop ?
— Si, beaucoup. Et c’est beau !
— Pourtant j’étais pressée de revenir… Ce n’était pas très agréable. Tu aurais dû me réveiller avant.
— Je n’ai pas osé. Tu paraissais heureuse. Tu souriais aux anges… J’en étais presque jaloux !
— Il n’y a pas de quoi. J’étais tombée dans un endroit très déplaisant, crois-moi.
— Tu ne veux pas me raconter ? Que j’en profite un peu ?
— Oh ! si tu veux. Mais ça n’a rien de très excitant… C’était un labyrinthe. J’ai passé tout mon temps à vouloir en sortir. Par bonheur j’ai fini par comprendre que ce n’était qu’un rêve. Sinon, j’y serais probablement restée !
— Je t’aurais réveillée. D’ailleurs, si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt. Mais tu semblais si bien…
— Oh ! je n’étais pas mal. Il ne faut pas exagérer. Je savais bien qu’à force ça se dissiperait… Mais j’ai déjà vu mieux !
— Mais je croyais que tu pouvais choisir où tu allais ? Que t’est-il arrivé ? Tu as perdu le contrôle ?
— Apparemment je suis partie sans m’en apercevoir… Je crois que j’ai perdu la main ! Le temps que je comprenne ce qui se passait, j’étais déjà bien engagée… C’est comme ça qu’on se perd !
— Mais ça finit toujours par s’arrêter, non ?
— Il vaut mieux l’espérer ! Mais comment le savoir ? Certains sont paraît-il restés coincés… J’ai du mal à y croire, mais enfin pourquoi pas ? Il n’y a pas de lois.
— Vu comme ça, ça paraît beaucoup plus dangereux !
— Peut-être, effectivement… Mais rien ne prouve que c'est vrai. Il y a toujours des gens pour dire des bêtises… Personnellement, je ne crois pas que le danger soit là. Si on est vigilant, cela se passe bien. Avec de la pratique… À force, on apprend à déjouer les pièges ! Tant qu’on a l’esprit clair, on ne fait pas de mauvais rêves.
— Je ne crois pas que j’aimerais me retrouver perdu dans un labyrinthe sans issue ! Ça doit être angoissant !
— Mais non ! C’est amusant ! Si on commence à paniquer, cela ne fait que s’aggraver ! Il vaut mieux rester calme ! Essayer de tirer profit de la situation ! Et, de toutes façons, c’était exceptionnel. Ça ne m’était encore jamais arrivé.
— Je ne suis pas très convaincu. Je crois surtout que j’aurais peur ! J’admire ton sang-froid !
— Ça n’avait pas l’air vrai. C’est ça qui m’a mise sur la piste. Après, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre ce qui m’avait amenée là. Tout a toujours un sens.
— Et tu as réussi à comprendre pourquoi ?
— Plus ou moins… Disons que j’ai compris de quoi ça me parlait. J’ai reconnu le sentiment. C’est de ma faute. J’ai l’impression d’avoir un peu trop négligé cet aspect de ma vie… Je suis tombée dans l’excès inverse.
— Excuse-moi, mais tu deviens franchement hermétique ! De quel excès me parles-tu ? J’ai du mal à te suivre !
— Disons que je suis devenue un peu matérialiste. J’ai pris parti pour le réel, le tangible, le solide. J’y étais obligée, mais pas à ce point-là. Je crains d’avoir poussé le bouchon un peu loin. Maintenant je me sens légèrement égarée. Il n’y a pas d’issue. La perfection n’existe pas. Le besoin de sécurité ferme le paysage. Heureusement que tu es là ! Je crois que grâce à toi je vais trouver mon équilibre !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien de mal, au contraire. Tu m’as ramenée à moi-même. Maintenant je sais mieux pourquoi je tiens à toi. Tu es mon sauveur. J’ai eu beaucoup de chance de te trouver.
— Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?
— Pas vraiment, non. Plutôt de moi. J’essaie d’atténuer. J’ai du mal à envisager tout ce que ça suppose. C’est un peu affolant !
— En tout cas je ne suis pas du tout responsable ! Si j’ai joué un rôle, c’était involontaire ! C’est le destin qui a tout fait ! Je ne suis que son instrument !
— Le destin, ou l’amour. J’avais besoin qu’on m’aide, et j’étais trop stupide pour me l’avouer. Il fallait que je trouve quelqu’un qui veuille bien s’intéresser à moi… Qui sache me montrer où je m’étais trompée.
— Tu te moques de moi.
— Mais non. Je suis sincère. Je ne pourrai jamais assez te remercier.
— Je n’ai rien fait du tout. Tu es encore en train de me surestimer ! Si quelqu’un doit remercier l’autre, ce serait plutôt moi ! Tu as changé ma vie de fond en comble ! Tu m’as ouvert des horizons dont je ne savais rien ! Avant toi, je menais une vie étriquée ! J’avais peur de mon ombre ! D’ailleurs, je ne suis pas entièrement guéri ! J’ai encore des séquelles ! Ne m’abandonne pas ! J’ai trop besoin de toi !
— Pourquoi me dis-tu ça ? On est très bien, ensemble ! Je n’ai aucune envie de te quitter ! Ne compte pas sur moi pour te laisser tomber ! Ce que l’on a à faire ensemble ne fait que commencer ! Tout du moins, je l’espère ! Pas toi ?
— Pardonne-moi. J’ai eu la sensation que désormais tu pouvais te passer de moi.
— Même si je le peux, je n’en ai pas envie. Je te trouve précieux, et je suis égoïste. Je ne consentirai à te lâcher que lorsque je n’aurai plus le choix. Pour l’instant, je te tiens, je te garde !
— Alors pourquoi me faire des compliments aussi extravagants ? On dirait un enterrement de première classe !
— Je n’ai pas encore fait de compliments extravagants. Je te dis ce que je ressens, c’est tout. C’est peut-être imprécis, mais c’est la vérité. En tout cas, c’est ce qui s’en approche le plus. Quand je comprendrai mieux, je pourrai nuancer. Il faut me laisser le temps. Tu es très surprenant, et tu me fais beaucoup de bien. Ce serait une folie de te laisser tomber.
— C’est vrai ?
— Non. Je dis ça pour m’amuser… Bien sûr, que c’est vrai ! Arrête tes bêtises ! C’est toi qui es en train de me faire marcher !
— Il n’y a pas de mal. Je voulais juste vérifier que tu m’aimais encore ! Tu m’en veux beaucoup ?
— Pourquoi ? Je devrais ?
— À ta place, je crois que j’aurais du mal à me supporter… Tu as bien du mérite !
— Et toi, tu mérites des claques ! Tu n’en as pas encore assez, de ces puérilités ?
— Je ne m’en lasse pas. Ça me fait des gouzis partout…
— Complètement débile ! Je crois qu’il vaudrait mieux en rester là pour le moment. On fait quoi, ce soir ? On n’est pas invités quelque part ? Personne ne doit venir ?
— J’espère bien que non ! J’en ai un peu assez, de cette vie mondaine ! Ça me donne l’impression qu’on ne se voit jamais !
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— C’était pour te faire plaisir ! Personnellement, je n’y tiens pas !
— On ne va pas non plus rester en tête à tête sans arrêt… On finirait par se haïr !
— Pour ma part, je me sens tout à fait incapable de haïr qui que ce soit… Et encore moins toi !
— Tu n’as pas peur que l’on s’ennuie ? Qu’on finisse par se chamailler sous le moindre prétexte ?
— Je ne sais pas. Je rêve d’un amour idéal. Qu’on se suffise l’un à l’autre. Que tout le reste soit superflu.
— D’accord. On va y réfléchir… En tout cas, pour ce soir, je ne pense pas qu’on ait quelque chose de prévu…
— Enfin des vacances !
— À moins que quelqu’un ait l’idée de nous rendre visite ou de téléphoner…
— On n’a qu’à faire comme si il n’y avait personne… On fait la sourde oreille. On met le répondeur. Ou mieux : on débranche la prise !
— Et on fait quoi, durant ce temps ? On fait des cachotteries ? On passe la soirée au lit ?
— Je n’osais pas le proposer…
— Mais dis donc ! Tu te dévergondes !
— Rassure-toi. C’est passager. Pour une fois, ça ne compte pas !
— Dommage…
— Tu vas me faire rougir !
— Tu es déjà tout rouge. Et ça te va très bien ! Je te trouve très appétissant !
— Tout compte fait, on pourrait aller se promener… Tu ne veux pas aller au cinéma ?
— Tu n’es qu’une poule mouillée ! Je ne vais pas te manger !
— Je préfère rester prudent.
— Je te promets d’être sage. De ne pas dépasser la limite prescrite. Ça te va, comme ça ?
— Je ne sais pas. J’hésite. Tu as toujours de drôles d’idées !
— Et toi, tu es surtout un sacré hypocrite !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Rien. Je t’aime.
— À t’entendre, on ne dirait pas !
— Je ne sais pas ce qu’il te faut !
— Davantage ! Davantage ! Toujours et encore plus ! Je ne me lasse pas ! Je n’en aurai jamais assez ! Il faudra me tuer pour que j’arrête de t’aimer ! Et encore ! Je suis sûr que je continuerai quand même !
— Quel baratineur ! Mais où vas-tu chercher tout ça ?
— Je ne sais pas. J’essaie de faire de mon mieux. En espérant que ça te plaise !
— Et qu’est-ce que tu feras si ça ne me plaît pas ?
— Je crois que je n’aurai plus qu’à me faire moine… Ou à me suicider.
— En bref, je suis forcée de rester avec toi ?
— Mais non ! Tu fais ce que tu veux ! Si tu tiens à avoir ma mort sur la conscience…
— Tu ne devrais pas plaisanter avec ça. Ce n’est pas drôle.
— De toutes façons, si tu t’en vas, tu ne seras pas là pour voir ce qui m’arrive. Je peux te raconter n’importe quoi.
— Je n’ai aucune envie d’avoir ta mort sur la conscience !
— Dans ce cas, je me ferai moine… Ou bien j’en trouverai une autre, plus compatissante !
— Ah ! ça, non ! Je ne suis pas d’accord !
— Pourquoi ? Tu es jalouse ?
— Je ne sais pas. Il faudrait que j’essaie… Ça doit être amusant.
— Ça dépend pour qui !
— Pauvre chéri ! Pourquoi ? Tu as envie d’être infidèle ?
— Qui te dit que je ne le suis pas déjà ?
— Je m’en serais aperçue…
— Tu es bien sûre de toi !
— Tu n’as qu’à essayer, tu verras bien… Je suis sûre que je le saurai immédiatement !
— Pourquoi ? Tu as mis des micros sur moi ? Des espions à mes trousses ?
— Comme si j’avais besoin de ça !
— De toutes façons les autres filles ne m’intéressent pas.
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— Est-ce ma faute à moi, si je me fais draguer ? Je suis juste poli ! Je ne peux pas toujours dire non !
— Pourquoi ? Ça t’arrive encore ?
— Non, c’est vrai. C’est même surprenant. J’ai dû beaucoup changer. Je me demande même si je ne devrais pas davantage m’en inquiéter…
— Tu as ma marque sur le front. Ça décourage les audacieuses. C’est de la magie noire.
— Tu dis n’importe quoi. C’est moi qui ne dois pas me comporter de la même manière… Je ne dois pas avoir l’air disponible, c’est tout. Et puis je n’ai plus la tête à ça. Je suis trop occupé.
— Ah ! c’est vrai. J’oubliais. Tu fais des expériences…
— Voilà. Exactement. Je m’intéresse à autre chose. Et puis je pense à toi sans cesse… Ça me tient éveillé.
— Et qui te dit que tu n’es pas en train de me rêver ? Es-tu bien certain que j’existe ?
— Pourquoi ? Tu es un fantôme ? Pourtant tu sembles bien réelle ! Un peu trop belle pour être vraie, évidemment, mais enfin… En tout cas, tu n’es pas encore transparente !
— Peut-être que c’est toi qui imagines tout… Ça ne t’est jamais venu à l’esprit ?
— Tu as de ces idées ! C’est comme ça que tu me vois ? Tu n’es pas sûre que je sois vrai ?
— Je ne sais pas. Je m’interroge.
— Qu’est-ce que je pourrais faire pour te prouver que je suis vrai ?
— Rien, j’en ai peur. Mais ça n’a rien de grave ! Je trouve que c’est un très beau rêve ! Je n’ai pas envie d’en sortir !
— Pas comme ton labyrinthe…
— Oh ! ne m’en parle pas ! J’avais déjà presque oublié !
— Dommage. J’aurais bien aimé y aller avec toi…
— Si ça ne te fait rien, j’aimerais mieux un autre endroit.
— Tu crois que c’est possible ?
Mieux valait patienter
Apparemment ce labyrinthe était non seulement désert, mais immense. Depuis combien de temps en cherchait-elle vainement l’issue ? À intervalles réguliers elle s’arrêtait pour appeler son amant disparu, puis retenait son souffle pour mieux tendre l’oreille… Mais en vain. Avait-il décidé de l’oublier ici ? De quelle mauvaise farce était-elle victime ? Elle n’avait même plus de nuages à suivre. Elle avait vu filer le dernier, tout petit, apparemment pressé de rejoindre les autres, et depuis rien, l’azur étincelant… Ce n’était pas logique. Où était le soleil ? Elle aurait dû pouvoir le suivre en se fiant aux ombres… Mais il n’y en avait pas. En conséquence la lumière était artificielle, ce qui expliquait ses variations étranges… Était-elle seulement en plein air ? Le ciel au-dessus d’elle était-il bien réel ? Qu’est-ce que c’était que cet endroit défiant les lois de la physique ? Ce n’était pas possible. Était-il même utile de chercher la sortie ? N’était-elle pas tombée dans une image fixe sans s’en apercevoir ? Mais ça restait invraisemblable. D’après ce qu’elle savait, il y avait toujours moyen de s’échapper, de trouver un passage. Peut-être devait-elle revenir sur ses pas, malgré le malaise et le froid ? Non, elle ne pouvait pas. Ça lui semblait stupide. Mieux valait patienter que s’affaiblir.
C’était la première fois qu’elle se retrouvait prise dans une histoire aussi absurde. Comment avait-elle pu ne pas s’apercevoir qu’elle n’avait rien à faire ici ? Pourquoi sur le moment avait-elle trouvé ça normal ? Quelle impatience l’avait prise de s’élancer bille en tête avant de réfléchir à sa situation ? Comment n’avait-elle pas vu que cette histoire de labyrinthe défiait la logique ? Et pourquoi Jean-François se trouvait-il mêlé à ça ? L’avait-elle réellement suivi ici, ou n’avait-elle conçu ce souvenir qu’après coup ? S’il était vraiment là, ils auraient dû trouver moyen de se rejoindre ! Car elle avait crié très fort, et avait eu la sensation que sa voix portait loin… De plus, si lui aussi était perdu, il aurait certainement réagi de la même manière qu’elle ! Non. Elle était seule ici. Elle n’avait fait qu’imaginer qu’il y était aussi. C’était ça ou penser qu’il lui voulait du mal. Et là vraiment c’était n’importe quoi.
Entre temps elle avait renoncé à marcher, à chercher la sortie. À quoi bon ? Ce n’était pas ainsi qu’il fallait procéder. Elle s’était installée par terre, dans un coin, et laissait ses pensées se mélanger et s’associer. Elle allait sortir de ce piège de la même façon qu’elle y était venue, mais volontairement. Ce n’était pas facile à mettre en œuvre, mais elle avait confiance. L’intention était là, et le reste suivrait. Au pire, elle attendrait que ce mirage se désagrège… Rien n’était permanent. Elle pouvait même s’endormir et être à peu près sûre de se réveiller ailleurs. Ce n’était pas la solution qu’elle préférait, mais si vraiment il n’y avait pas moyen de faire autrement… En revanche elle regrettait que Jean-François ne soit pas là. Lui qui s’intéressait à ce genre de choses aurait été comblé ! Et ça aurait sans doute suffi à calmer sa curiosité… Elle l’imaginait bien, paniqué, exigeant de revenir chez eux immédiatement ! Le pauvre méritait une plus douce initiation… Déjà qu’elle-même se serait passée de cette mésaventure… Mais elle l’avait cherchée, amplement méritée. Elle n’aurait jamais dû tourner le dos à ses capacités. Elle n’aurait jamais dû nier ce qu’elle était. Et au fond elle était heureuse que Jean-François l’ait obligée à s’en préoccuper… Même si pour le moment les conséquences étaient quelque peu désastreuses !
De toutes façons cette vision était très significative. Cela correspondait au sentiment qu’elle tirait de sa vision du monde. C’était elle qui avait choisi d’interpréter ce qu’elle vivait de cette manière. Un labyrinthe sans issue… Il y avait du vrai, mais c’était tendancieux. Ça revenait à s’accorder beaucoup trop d’importance. Qui aurait pris la peine de l’enfermer ainsi ? C’était elle qui avait construit ces murs qui l’entouraient. D’ailleurs cela lui rappelait une conversation qu’elle avait eue avec Jean-François longtemps auparavant… Naïve, elle avait cru découvrir ses secrets, mais manifestement c’était d’elle qu’il parlait, c’était en elle qu’il lisait. C’était bien sa manière. Elle aurait dû s’en rendre compte. Sans doute avait-elle été aveuglée, car l’idée jusqu’ici ne l’avait jamais effleurée… Ce garçon était étonnant, et beaucoup plus subtil qu’elle ne l’avait pensé ! Mais cela confirmait ce qu’elle avait deviné depuis un bon moment : lui aussi avait des capacités dont il ne disait rien, peut-être même proches des siennes… Seule sa manière de les utiliser différait. Il avait d’autres buts, qu’elle ne comprenait pas, qui lui semblaient incohérents. Mais était-ce le cas ? N’était-elle pas présomptueuse en estimant que seule sa façon de vivre était correcte ? Pourquoi le jugeait-elle a priori insuffisant, inadapté ? Parce qu’elle ne savait pas comment il fonctionnait ? Ça paraissait léger !
La course des nuages
Quoi qu’il en soit elle devait d’abord sortir de là. Renonçant à trouver des indices, elle leva les yeux vers le ciel, et décida de suivre la course des nuages. Ainsi elle était sûre d’aller à peu près droit… Elle avança et s’aperçut que la lumière changeait au fur et à mesure. Cela s’assombrissait. Pourtant le ciel au-dessus d’elle était toujours le même… Ça devait forcément signifier quelque chose. Elle s’arrêta, se retourna, se demanda si elle devait repartir en arrière… Ça ne lui plaisait pas. Elle avait l’impression que par là il allait faire froid. Que craignait-elle le plus ? L’obscurité était étrange, mais plutôt accueillante… Et puis rien ne prouvait qu’elle allait s’aggraver. Ce n’était peut-être qu’une zone à traverser. Elle décida de continuer au moins jusqu’au prochain embranchement. De toutes façons elle ne voyait pas le moindre danger. Les parois étaient lisses, la largeur du couloir constante… Ce qu’elle ressentait n’était peut-être dû qu’à son appréhension. Elle allongea le pas, et pour s’encourager fixa son attention sur les nuages qui filaient. C’était son seul point de repère. Mieux valait se presser avant qu’il disparaisse.
Bien sûr elle se demandait pourquoi elle était là, mais la question pour le moment n’avait guère d’importance. Autant qu’elle se souvienne, elle y était entrée pour suivre Jean-François, qui d’ailleurs ne devait pas se trouver loin d’elle… À tout hasard elle l’appela, mais sans succès. Soit il était déjà sorti, soit il avait envie de la faire courir… Elle était bel et bien perdue, mais pas encore inquiète. Jusqu’ici elle n’avait eu droit qu’à deux impasses : ça semblait raisonnable. Quant aux variations de luminosité, elle n’y faisait plus attention. Certains endroits étaient plus sombres, mais ça ne durait pas. Cela ne semblait pas avoir de signification précise. C’était même en tâchant de fuir l’obscurité qu’elle s’était égarée dans sa première impasse ! En revanche la sensation de froid revenait dès qu’elle était forcée de rebrousser chemin… C’était déjà plus fiable. Au moins ça lui montrait où elle était déjà passée. Ça n’avait rien de sûr, mais c’était mieux que l’absence totale de repères. Heureusement il y avait encore des nuages, même si le nombre de ceux-ci avait diminué. Elle devait absolument réussir à sortir de là avant que le ciel redevienne limpide.
Indécise, timide
Cette fois elle était au cœur du labyrinthe. Rien de ce qu’elle connaissait n’était à même de l’aider à se déterminer. Il lui fallait un signe, une raison d’avancer, même des plus futiles. Si rien ne se passait, si elle ne faisait rien, elle allait rester là, craignant de s’engager, indécise, timide. Elle ne savait même plus d’où elle était venue. Les issues se ressemblaient toutes, il n’y avait aucune trace nulle part. Savait-elle seulement où elle voulait aller ? Rien ne l’intéressait, hormis trouver un lieu un peu plus agréable… Elle se souvenait d’un jardin, d’une rivière, d’un déjeuner sur l’herbe, de gens qui s’amusaient, qui l’attendaient peut-être, mais elle avait la sensation de ne pas être concernée. D’ailleurs était-ce un souvenir ? Et qui étaient ces gens qu’elle n’avait jamais vus ?