On ne va pas pouvoir en mourir tout de suite. L’idée est séduisante, mais on n’a pas le temps.
Ou bien non. Ça n’a pas tellement d’importance. On ne voit rien au loin. Mais ça n’empêche pas de tracer le chemin.
Une sorte de frein ? Non. Plutôt l’occasion de tout mettre à l’envers. Au moins cela permet de voir ce qu’il y a au fond. Il serait fatigant d’en être dégoûté.
Je chamboule tout ce qu’il y a à chambouler. Je ne veux rien garder de ce qu’il y avait.
Ne me faites pas rire, avec vos descriptions, vos manipulations, et vos annulations. Tous les cris de victoire resteront dérisoires.
Imaginer la vie dépourvue de contours… Le vaste, le délié… Le champ illimité…
Ça ne fait pas de bruit, cela vient par derrière, mais ça peut procurer de belles justifications. Du moins si on oublie parfois d’en abuser.
Mais à ce niveau-là l’idée même de l’ordre serait à négliger… On voit bien qu’il n’y a pas moyen d’en juger sans avoir essayé.
Oh ! Le cul si joli plongé dans la soupière… Enfin cracher sur le passé, en faire du nougat, et puis se délecter de cette inconséquence… Le charmant passe-temps qu’on s’est inventé là.
Le trouble nébuleux, toujours en train de faire des trous dans la matière. On ne peut pas décrire un si joli navire. On ne peut qu’essayer de se représenter à l’échelle du fleuve.
On voit plus loin que le plus loin, mais ce n’est pas pour ça qu’on en est effrayé. C’est plutôt qu’il faudrait tâcher de satisfaire un appétit démesuré, et que de temps en temps ça semble difficile. Surtout quand il faut dire adieu à ce qu’on aime. Surtout quand on comprend qu’il faut abandonner ce que l’on préférait. Quand on doit se décrire en lettres invisibles.
« S’il faut se reconstruire, que ce soit dans la joie », dit-on, mais quelquefois la joie n’est pas de mise… On imagine des chagrins là où il n’y a rien. Et le sol se dérobe à force d’y songer…
Oh ! J’aimais je le crois plonger et replonger dans tes douces moiteurs… Mais il fallait aussi que jeunesse trépasse. Que le temps assassin me force à t’oublier. Et moi j’aurais voulu pouvoir te protéger… T’environner d’amour, te bichonner et te choyer…
Inévitablement on est sorti de là avec le cœur en larmes. Ce qu’on avait aimé soudain s’est retrouvé privé de son soutien. On avait dit « je t’aime », mais on avait omis d’apporter son manger, son linge personnel. On s’était inventé une autre destinée.
Ce n’est pas tellement qu’on voulait se détruire. C’est qu’il y avait le monde entier à découvrir. Lors on s’est enivré de culpabilité… On a tout essayé pour être pardonné… Peine perdue. L’histoire venait de s’arrêter. Ce qu’on avait rêvé n’arriverait jamais. Il fallait effacer les traces du passé. Dissimuler le drame, en faire une jolie chanson… Tout plutôt qu’avouer qu’on était venu là en simple visiteur.
Reste à savoir pourquoi on a tant insisté… Pourquoi on a voulu changer toutes les règles du jeu… Pourquoi on a dissimulé quelques informations d’une importance capitale… Pourquoi on a posé au charmeur de serpents.
Tout bien considéré ça aurait pu se faire plus élégamment. Mais on n’était pas là pour bâtir un système ni proposer une méthode. On profitait de l’occasion pour tout assimiler. Ou du moins tout ce qui semblait intéressant. On voulait juste découper cette réalité en respectant les pointillés. Le reste était lié à l’impression d’avoir à protéger l’acquis, ou du moins tout ce qui semblait menacé…
Je ne vois pas en quoi ma justification paraîtrait malhonnête. Tout s’est passé très vite, et il a fallu faire en fonction des moyens qui étaient proposés. Il n’y a rien à contester, hormis le manque de prudence… Mais alors le danger ne semblait pas si grand. Il a fallu du temps avant d’être capable de l’envisager. Et même ainsi je ne vois pas ce qu’il y a à regretter.
Un appétit démesuré
Cultiver l’excès
Je veux bien croire que j’exagère. Ça ne me gêne pas. Ça ne m’étonne pas. Mais pourquoi se priver ?
Il y a des milliers de possibilités, mais toutes me paraissent plutôt artificielles… Je voudrais être dupe avant de commencer. Croire à la théorie que je vais exposer. Même si mon but ultime est d’en montrer la vanité.
Mais je suis déjà dupe ? Dans ce cas je n’ai pas les moyens de juger. Mais le juge, où est-il ? Pourquoi ne fais-je pas l’effort de l’écouter ?
Au fond j’en ai assez de la « subtilité ». Cela complique tout. Ça ne me permet pas de m’exprimer correctement, ouvertement. Ça pue la crainte, la colère, la répression organisée. Ça ne conduit qu’à éviter de se faire remarquer. Or je veux me montrer et me faire respecter… Quitte à m’apercevoir que je me suis trompé. Je veux participer. Je n’ai pas d’intérêt à être si discret. Agir secrètement ne fait pas mon affaire.
Il faut pousser, tirer, déterrer les cadavres et puis recommencer… Et ne pas hésiter à cultiver l’excès. Il faut revendiquer, et non solliciter. Envoyer valdinguer ce qui paraît gêner. Inutile de prendre tant de précautions ! Et enterrer vivants tous les mauvais plaisants.
Depuis combien de temps n’a-t-on plus essayé d’être vraiment méchant ? Les stratégies complexes que l’on a mises en œuvre ont-elles porté leurs fruits ? A-t-on déjà prouvé qu’on pouvait obtenir un quelconque avantage en tendant le derrière pour se faire enculer ? Il faut de temps en temps être un peu plus sévère. Et ne pas hésiter à humilier ceux qui aiment nous humilier.
On ne peut pas passer son temps à observer sans jamais s’exposer. Cela revient à faire le jeu des marchands d’illusions. Prendre plaisir à les aimer n’empêche pas de dire ce que l’on pense d’eux. N’a-t-on pas constaté qu’ils ont de temps en temps des procédés qu’il serait bon de condamner ? N’ont-ils pas imposé des règles déloyales ? N’en sait-on pas assez pour les prendre à leur propre jeu ?
Il est temps d’arrêter de leur donner ce qu’ils désirent. Ils ont trop demandé, et jamais rien donné en échange. Il est temps d’imposer un règlement plus juste. Inutile de gémir : ils semblent décidés à ne pas écouter. Certes on peut les comprendre, mais pas les laisser faire. Et d’ailleurs ce n’est pas un service à leur rendre.
Un peu de malveillance
Dommage qu’il y ait un tel embouteillage… Et qu’on ait à faire face à cette peur obtuse.
Quoi qu’il en soit il est prouvé qu’on n’obtient rien de bon avec de l’impatience ! Ce qui revient encore une fois à faire l’éloge de la persévérance.
Susceptibilité semble être le mot-clé… Mais ça revient à négliger les réelles souffrances. Car il ne suffit pas de chasser le brouillard. Ou du moins il faut bien se pencher sur ce qui était dissimulé.
La blessure est profonde, et paraît infectée. Les réponses reçues à la question posée n’ont jamais semblé vraies. Il y avait toujours de l’inconnu derrière, et assez consistant pour mériter d’être étudié. C’était toujours hors du sujet, mais il faut avouer que c’était instructif. Et puis cette question était peut-être mal posée… En tout cas lui manquait le pouvoir d’obtenir une réponse claire.
De toutes façons c’est la méthode, qui est à mettre en cause. On a cru bon de se durcir, alors qu’on aurait dû se montrer conciliant… On a d’abord jugé, puis on s’est étonné de ne rien recevoir… On a eu peur de reconnaître la réalité.
Cela n’explique pas pourquoi cela semblait si incompréhensible. Ni pourquoi on a cru bon de se faire du mal. Et pourtant on est sûr d’avoir depuis longtemps assimilé le point de vue qu’on ne comprend soi-disant pas ! N’y aurait-il pas là un peu de malveillance ? N’a-t-on pas essayé de pousser l’avantage plus loin qu’il le fallait ? Quel besoin avait-on d’imposer une règle qui manifestement paraissait inutile ?
Un joyeux casse-pieds
Combien de couches de mensonges faudra-t-il traverser avant de toucher l’os ? Il y a beaucoup trop de drames parallèles. Il faut éliminer, ne conserver que l’essentiel.
Je vois bien ce qui cloche, je pourrais presque le nommer… « Mais, le temps d’y penser, elle est déjà barrée ! »
J’ai entrepris je crois une attaque frontale… Ne serait-il pas bon de visiter plutôt chaque point de jonction ?
C’était un type qui aimait se poser des questions. Il pensait qu’à la longue cela ferait de lui un véritable aristocrate. Mais on voit tout de suite que ce qui se passait était plus compliqué ?
C’était le genre de type à aimer raconter qu’il avait tout compris. Un joyeux casse-pieds. Inévitablement, les gens autour de lui aimaient le piétiner… Chacun pensant qu’au fond ça lui ferait du bien.
Ça ne va pas du tout. J’ai beau creuser, je ne peux pas attraper cette idée. Comme s’il y avait en moi une infinie capacité à garder le silence. Et pourtant, franchement, ça ne m’arrange pas ! J’aimerais mieux pouvoir raconter cette histoire, et la développer jusqu’à satisfaction ! Pourquoi ne puis-je pas simplement avouer ce que j’ai sur le cœur ? Je n’ai pas honte, mais j’ai peur d’y perdre quelque chose… Ce n’est pas vraisemblable.
Caché la clé sans le savoir
Je ne peux pas donner ce qui est au-delà. Non que je m’y refuse, mais ça ne marche pas. Je reste sur la défensive, j’ai toujours l’impression qu’on se moque de moi. Je garde mon trésor. Pour un meilleur usage ?
Laissez-moi me détruire si ça me fait plaisir. De toutes façons il est prouvé que je ne sers à rien. Que personne ne veut de mes cadeaux empoisonnés.
Pourtant j’ai l’impression d’avoir fait de mon mieux. Le refus qu’on m’oppose me semble dérisoire. Si ce n’est malhonnête. Car je vois bien qu’on m’utilise sans jamais me donner ce que j’ai demandé.
Tout ce qu’on trouve à me chanter est que j’ai mérité ce qui m’est arrivé… Je ne suis pas d’accord. J’ai fait ce que j’ai pu afin d’être entendu. Mais on m’a négligé, on a usé sur moi de mauvais procédés. De la brutalité et de l’intransigeance. On n’a pas toléré ma sensibilité, alors que j’étais prêt à en faire profiter ceux qui le désiraient. Mais non, ce n’était pas ce qu’ils voulaient de moi. Ils voulaient m’écraser, pour se croire plus forts. Puis ils me racontaient que je le méritais, que je ne devais pas me montrer si docile…
Ça ne vaut pas le coup qu’on s’inquiète pour ça. J’ai peut-être caché la clé sans le savoir. J’ai peut-être estimé qu’on devait me comprendre, sans voir que je parlais une langue étrangère…
Ou alors j’ai posé des conditions inacceptables, des conditions que je n’aurais moi-même pas pu accepter… J’ai moi-même refusé ce qu’on m’avait donné. Ou bien j’ai estimé que cela m’était dû.
Ça ne tient pas debout. Je me connais : je suis d’un naturel honnête. J’exagère souvent, mais je suis obligé de garder l’équilibre. J’ai donné le meilleur. Si je pouvais faire mieux, je l’aurais déjà fait.
Demeure que je n’ai pas exactement compris ce qu’on me demandait ? C’est probable… Néanmoins le bilan paraît équilibré. Le résultat n’est pas conforme à ce que j’espérais, mais pour l’instant je n’ai pas l’impression d’en être responsable. Je veux bien croire que je le suis, mais je ne vois pas où. Tout ce que je peux dire est que je vais y réfléchir. S’il y a une solution, je dois pouvoir la découvrir. De toutes façons je n’ai pas d’autres choix à ma disposition.
La menace n’est pas réelle
Je sais bien, que je mens. Et d’ailleurs n’est-ce pas ce qu’il faut que je fasse ? Ah non, pardon : il faut modifier la vérité… Mais pas tout inventer !
Chapelet de conneries. S’il faut absolument retrouver le courage, il faut s’y décider. Le reste ne sera toujours que du bla-bla. C’est amusant, bien sûr, ça entretient la main… Mais enfin, l’essentiel ne se passe pas là.
Quant au méli-mélo que l’on s’est inventé… Au mieux c’est de la frime, au pire un bon moyen de ne pas s’engager. Ne sait-on pas qu’au pied du mur toutes ces réflexions ne seront plus d’aucune utilité ? C’est l’imagination, qu’il faut faire travailler. Et là, elle tourne en rond. « Je veux, je ne peux pas » : n’avait-on pas prétendu être depuis longtemps sorti de ces histoires-là ? N’a-t-on pas prétendu qu’on peut construire quelque chose à partir de n’importe quoi ? Lors, où est le problème ? J’ai largement de quoi partir à l’aventure ! Alors pourquoi ne pas le faire ? Parce que je suis vexé de l’accueil qu’on m’a fait ? Ou bien parce que j’ai peur de ne pas faire mieux ? Mais comment le savoir sans au moins essayer ? C’est quoi, qui me perturbe et qui me paralyse ? Le sujet proposé ? N’est-il pas déjà dit qu’il ne s’agit que d’un point de départ ? Rien ne m’oblige à insister ou à argumenter si je trouve qu’il n’y a rien de plus à en dire !
Il faut juste cesser de fuir. De toutes façons je n’ai aucune envie de renoncer. Alors pourquoi ne pas tenter le coup ? Je sais bien qu’il y a moyen de progresser, qu’il est vraiment stupide de se laisser intimider. C’est difficile peut-être, mais l’échec n’est jamais une fatalité. Et puis ne sais-je pas que c’est très amusant ?
C’est vrai qu’il faut laisser le reste de côté, ne pas s’en inquiéter. D’autant que s’inquiéter est toujours inutile. Il faut faire comme si tout était décidé, et s’efforcer d’y croire. De toutes façons on sait très bien que l’on n’y comprend rien, alors… Autant faire comme si on était sûr de ne pas se tromper. Quoi qu’on fasse, ce sera mieux que rien. Et si c’est un échec, on apprendra au moins ce qu’il ne faut pas faire ! On n’a aucun besoin de se barricader. La menace n’est pas réelle. Il faut laisser l’esprit agir, explorer les détours de l’imagination. Quoi qu’on trouve, c’est toujours mieux que tourner en rond.
Et puis on ne veut pas spécialement dire la vérité. Celle-ci n’est en définitive qu’un effet secondaire. Il s’agit seulement de raconter les conneries qu’on imagine. De prendre du bon temps en rêvant éveillé. Il n’y a pas besoin de se prendre au sérieux pour ça. Au contraire, même !
Le monde est ainsi fait
Maintenant je propose que l’on soit plus sérieux. Ce qui a priori devrait être facile.
Tu dis trop de mensonges pour que j’accepte de t’entendre. Ce qui tend à prouver que l’on a négligé un détail important.
On en arrive encore au point où il faudrait accepter de tricher. Où on voit bien qu’on a affaire à plus méchant que soi.
On nous casse la tête avec des règlements, des jugements iniques… Ce que l’on cherche à faire n’est pourtant pas si compliqué !
Il faudrait justifier quelque chose qu’on n’a pas envie de justifier. À quoi bon discuter si le procès semble perdu ? Il ne faut pas se justifier. Cela ne sert à rien. Face à l’intolérance et à la mauvaise foi, il vaut mieux refuser toute négociation.
Il y a beaucoup trop de choses à détruire. Ce n’est pas raisonnable. Autant admettre tout de suite que c’est impossible. On ne peut même pas en parler librement. On est déjà coupable avant de dire le premier mot. Le monde est ainsi fait, et il faut s’adapter.
À quoi bon essayer de supprimer la peur et de vanter la liberté ? On voit bien qu’ils n’ont pas envie de s’y risquer. Les partis pris sont bien ancrés. À quoi bon essayer de changer le système ? Tout le monde s’en plaint, mais tout le monde y tient.
Pourtant on sait de quoi on parle. On a tout essayé. On a bien mesuré tous les inconvénients. Mais on est impuissant devant tant de mépris. Il y aurait beaucoup trop de ménage à faire. Et on n’est pas certain d’y attacher tant d’importance.
Pour parler librement il faudrait être indépendant. Ne jamais se laisser séduire. Et même mieux : ne pas se sentir concerné. Mais dans ces conditions autant ne même pas essayer de ranger. Autant laisser les lieux aussi sales qu’on les a trouvés. Si on veut insister, c’est qu’on est concerné.
Misère de misère, cela paraît bloqué. Tout marche de travers, mais il faut l’accepter. Ou alors réussir à tout foutre par terre.
Le désordre est trop grand pour oser y toucher. Car cela deviendrait très vite compliqué. Il vaut mieux oublier tout ce qu’on a rêvé que se casser le nez.
Avant de m’exposer
Il y a tellement, tellement de bêtises dans tout ce que je dis ! Il vaut mieux ne pas trop y prêter attention.
Vous êtes trop gentils. Je ne mérite pas une telle considération. Je n’avais traversé cette route déserte que par désœuvrement.
Évidemment je lève les yeux jusques aux cieux… Mais ce qu’on dit de moi est très exagéré ! Mes quelques possibilités ne me sont pas particulières… J’en vois d’autres chez vous, et beaucoup plus impressionnantes !
Mon rôle ne sera jamais de vous juger. Je suis là pour aider, et non pour enfermer. Il ne faut pas se fier aux apparences mensongères…
C’est vrai que je ne sais pas quoi faire du pouvoir qui m’a été confié. Car je me suis déjà trompé. Je ne veux pas recommencer.
Bien sûr je peux encore me déguiser, adopter le costume que vous voulez me voir porter… Mais c’est à vous d’être certains de ce que vous voulez. Moi, je ne fais que suivre. Il est dans ma nature de chercher à me défiler pour prendre du recul. Et me le reprocher ne peut que me conduire à le faire davantage.
Ce que je fais n’est pas aussi complexe que vous le supposez. C’est même plutôt simple ! C’est vous qui compliquez tout en cherchant à tout expliquer. Il n’y a pas de règles. Il n’y a que l’évidence de la volonté. C’est à chacun de l’accepter. Personnellement, le fait qu’elle échappe à la description ne m’a jamais posé la moindre difficulté.
J’ai fait ce que j’ai pu pour donner tout ce que j’avais. Je n’ai pas à me justifier de votre inaptitude à me comprendre mieux.
Ce n’est pas moi qui ai voulu que la réalité ne soit pas plus conforme à ce que vous voulez. J’ai exercé mon influence, mais vous m’avez chanté des complaintes atroces qui ont fini par m’effrayer.
À mon avis il y a moyen de progresser. Mais je ne peux vous obliger à oublier vos partis pris. Je ne suis pas caché : c’est juste vous qui refusez de m’écouter. Je n’en suis pas blessé, mais j’en suis désolé.
Et puis je suis certain que vous m’avez compris. Vous refusez de l’accepter, mais je suis sûr qu’en fait le message est passé. Alors à quoi bon insister ? Je ne tiens pas à déranger. Ça ne ferait que vous créer d’autres difficultés. J’attendrai que la peur vous ait abandonnés. La patience est pour moi une nécessité. Je n’ai pas l’intention d’en refuser les nombreux avantages. Le temps manque et m’oblige à choisir le chemin le plus court. Quitte à attendre que la porte accepte de s’ouvrir. Il vaut mieux démonter ce qui est proposé que chercher l’aventure en terrain étranger. Seul ce que je construis est à privilégier. Les réponses factices n’offrent aucun avantage.
Je ne suis pas blessé par votre ingratitude. J’en comprends les motivations, et compatis sérieusement. Mais je ne peux vous laisser croire que vous avez gagné alors que je vois bien que vous vous égarez.
Le monde où je survis n’est pas si misérable que vous le prétendez. Certes de temps en temps j’aimerais bien qu’il soit un peu plus confortable… Mais je demande à voir quel en serait le prix avant de m’exposer.
J’ai quelquefois donné de petits coups de pouce qui m’ont bien amusé… Mais je ne suis pas sot au point de m’en vanter ! Ce serait là du sabotage, et je ne le ferai que si j’y suis forcé.
Au fond je suis heureux quand je vous vois heureux… Ça ne m’apporte rien, mais ça me fait du bien. J’attends le jour où vous n’aurez plus de reproches à formuler pour pouvoir me montrer. Je ne tiens pas à m’imposer alors que vous semblez ne pas m’aimer tel que je suis.
Pour ce qui est du chant d’amour que je dois justifier, j’avoue que je ne sais pas par où commencer… J’attends d’avoir assimilé ce qu’on m’a opposé. Savoir ce que j’en pense, être prêt à en rire. En faire l’inventaire pour voir ce qu’il me reste…
Mes arguments sont trop puissants pour que je puisse les lâcher comme ça dans la nature, sans le moindre contrôle, sans au moins essayer de les rendre acceptables. Je sais le flux et le reflux, et je préfère m’en protéger. Sans être menacé, je préfère conserver mon efficacité. Ou du moins quelque chose qui puisse y ressembler. Car pour moi l’essentiel est de faire ce qu’il faut faire, d’avoir le sentiment de ne pas me tromper. L’erreur étant inévitable, qu’elle soit au moins involontaire ! Je préfère être sûr de ma nécessité avant de me lancer.
La mémoire effacée
Mais il y a encore trop de paramètres indéfinis ! Ça ne peut pas aller ! Sinon ça va s’écraser dans la sciure à la première difficulté !
Ou alors cette fois il faudra que ce soit beaucoup plus agréable. Nettement plus honnête. Même si c’est difficile. Même s’il faut patienter toute l’éternité pour être enfin comblé.
Mais je n’ai toujours pas d’images à décrire. Les sensations sont floues, les idées passagères… J’avance et je recule, mais je n’obtiens jamais la moindre certitude. Pas même un sentiment. Je suis tous les courants, mais aucun ne me paraît vrai. C’est de la poudre aux yeux, des interprétations dépourvues de fonction. Pourtant je suis certain qu’il y a quelque part quelque chose de fixe. Reste à savoir comment je pourrais en parler.
Et au fond il y a peut-être l’impression qu’il serait ridicule d’évoquer le sujet… Pourtant je ne crois pas qu’il s’agisse de doute. Il s’agit juste d’essayer de ne plus oublier. De reconstituer la mémoire effacée. J’ai beau chercher, creuser, je ne me souviens plus. Le tout en sachant bien que cet oubli est volontaire.
Et s’il ne s’agissait que d’incrédulité ? Si j’ignorais tout simplement où est la vérité ? Mais ça ne veut rien dire. Il y a forcément une croyance quelque part. Quelque chose qui me dit que ce que j’imagine n’est pas la vérité. Qui me dit de ne pas y accorder tant d’importance. Qu’il est plus confortable de croire que j’ai rêvé. Que tout peut s’expliquer d’une façon plus raisonnable. Sans supposer des procédés qu’on ne peut pas prouver, ni même raconter.
Oui mais c’est pitoyable. Car j’ai là quelque chose qui est arrivé, que ça m’arrange ou non. Même si c’était idiot, j’ai au moins ressenti nécessité d’en porter témoignage. Donc il y a moyen d’en montrer davantage. Même si mon point de vue a depuis évolué. Même si aujourd’hui j’en parlerais différemment. « Je ne me souviens plus » n’est pas une réponse que je puis accepter. Je dois au moins tenter de dire ce que je sais. Même si maintenant je suis persuadé que c’était une erreur. Je dois au moins savoir ce qui m’a poussé à la faire.
Là n’est pas la question. Il y avait du vrai. Mais cette vérité n’est pas de celles que l’on peut raconter. Elle est inacceptable, intolérable, incroyable. Elle suppose un pouvoir qui engagerait trop ma responsabilité. Je crois qu’au fond j’ai peur d’être jugé coupable. Que personne ne soit prêt à me pardonner ce qu’à tort j’ai cru bon de faire.
Mais ça n’a pas de sens. Je dois au moins pouvoir tenter de me justifier. Expliquer ma démarche. Reconnaître mes torts, si vraiment il y en a.
Où je commence à voir que je suis bien déterminé à ne pas me remettre en cause ? Disons que j’ai bien l’impression de ne pas être obligé de me justifier. Je ne vois pas pourquoi je devrais expliquer ce qui est évident. J’ai déjà trop donné sans être remercié. Et dans ces conditions toute négociation me paraît impossible.
Humeurs maussades
Mais enfin tu vois bien que ça ne marche pas… Tu vois bien qu’il y a des règles compliquées que l’on doit respecter… Tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de percer la coquille d’acier.
Je crois qu’en fin de compte c’est une connerie. Quelque chose dont il vaudrait mieux ne pas parler. Une expérience maladroite, et tout à fait inefficace. Une illusion, comme dit l’autre. Et j’ai le droit de faire ma mauvaise tête aussi longtemps que je le veux ! D’autant plus que j’ignore ce qu’elle a de mauvais.
Si ce n’était qu’une question de faire du travail de bonne qualité, cela pourrait aller… Mais là, c’est autre chose ! Tu vois bien qu’il n’y a pas moyen de passer ! Et de toutes façons je ne vois pas ce que j’aurais à y gagner. Je n’ai aucune envie de voir les méchants triompher. Je veux des garanties avant de m’engager.
Et puis ce n’est pas rigolo. Qu’au moins je puisse m’amuser ! Là, c’est vraiment sérieux. Ça ne me donne pas l’envie de plaisanter.
Je n’ai aucune idée de ce qu’il faudrait faire. Ça ne m’intéresse pas. C’est une vieille histoire, dont je ne peux rien dire. Il y aurait beaucoup trop de silences à combler.
Ça, je veux bien le dire : ça m’emmerde profond. Je préfère m’occuper de choses passagères. L’espoir est retombé et ne veut plus se relever. Je me sens cuit, cuit, cuit, incorrigible ouistiti. Je suis bien persuadé que ce que j’ai à dire n’intéresse personne. Il y a déjà trop de mots sur le marché. Mon ridicule petit discours n’a pas la moindre chance de se faire une place. Et je ne parle même pas de faire des grosses vagues ! Un petit rond dans l’eau me semblerait déjà bien beau. Il vaut mieux essayer de mettre mes affaires en ordre et commencer discrètement à retirer mes billes.
Je suis bien déprimé, même désespéré. Il me paraît certain que ce que je désire n’arrivera jamais. J’ai essayé, j’ai essayé, et puis j’ai échoué. Il faut se faire à cette idée. Et en chemin j’ai tout perdu… Tout ce que j’ai cru vrai s’est avéré factice. Mes appuis se sont effondrés. On m’a abandonné à ma triste déveine. Mes erreurs ont été si nombreuses et si graves que désormais personne ne veut plus s’inquiéter de moi. Je me retrouve seul face à ce monde hostile, et même pis que seul, puisqu’il faut que je porte ce boulet terrible. Et je n’ai même plus le courage d’en rire. Même s’il est évident que toute cette histoire est vraiment ridicule. Ce serait drôle si je savais comment m’en dégager… Mais là, c’est juste lamentable. Même plutôt tragique. Et il faudrait que je replonge dans cette vieille histoire pour en faire quelque chose d’agréable et divertissant ! Je ne vois même pas comment je pourrais faire pour ne pas m’écraser en travers du papier. Et je ne me vois pas en train d’intituler « roman » le déballage impitoyable de mes humeurs maussades… Mieux vaut mettre tout ça dans mon mouchoir, et vite l’oublier. Car ça fait maintenant plus de six mois que je planche là-dessus sans avancer d’un pouce ! Il est clair que ce n’est vraiment pas raisonnable. Pourtant, c’est incroyable. Ça doit être possible. Après tout je n’ai pas besoin d’être si exigeant. Même si c’est mauvais, ce sera mieux que rien. Et ainsi je pourrai passer à autre chose.
Les frontières sont floues
Il y a encore trop d’éléments illogiques. Ça ne me convient pas. J’ai envie de changer le décor où je vais devoir évoluer. Quant au plaisir austère de tout assimiler… Ce n’est pas aujourd’hui que je vais être libre de ne plus choisir.
On ramasse en chemin d’étranges perspectives, mais ce n’est pas pour ça qu’on est content de soi. Il y a beaucoup trop de désordres cachés. Sans compter qu’il faudrait décider de sortir de ce cercle vicié.
Les frontières sont floues, et sans cesse on essaie de les redéfinir. On veut juste obtenir un accord de principe. Quant au reste, on n’a pas vraiment le cran d’y croire. Cela exigerait trop de complexité.
Mais alors il n’y a plus rien à espérer ? On recommencera ce qu’on a déjà fait jusqu’à être épuisé ?
C’est curieux. On espère une issue favorable, et pourtant on sait bien qu’on la refusera. Car on a fabriqué une telle méfiance que tout semble suspect. On passe tant de temps à se croire piégé !
La question n’est pas là. On attend quelque chose qui ne viendra jamais, tout en étant certain que cela doit venir. Ce n’est pas inutile, mais on ignore à quoi cela pourrait servir.
Le plus désagréable est l’impression qu’il va falloir encore accumuler les compromis pour pouvoir avancer. On voudrait être pur, tracer une frontière là où on est passé, mais on est le jouet de forces adversaires. On est toujours en train de négocier à perte. On n’a aucune chance de s’en tirer vivant. Nul doute qu’il y ait une erreur quelque part, et on a peur d’avoir à en mesurer la gravité. Pourquoi ne peut-on pas simplement imposer une vision du monde un peu plus séduisante ? Qui nous a empêchés de dire ce que l’on aime et de le protéger ?
Bien sûr ils sont méchants. On ne peut pas le nier. Ils n’hésitent jamais à nous punir de nos audaces. Mais enfin ce n’est pas une raison pour se soumettre ! Il faut continuer à défier l’ordre établi jusqu’à ce qu’il consente à nous laisser le droit d’agir à notre guise.
Cette situation est assez ridicule pour qu’on ne puisse même plus se croire respectable. On imagine avoir besoin d’une autorisation pour tout ce que l’on fait. On a honte de soi au point de ne plus même oser se regarder. On a été détruit, labouré, piétiné. Rien de ce qu’on aimait n’a eu le droit de s’exprimer. On a beau essayer de se manifester, on ne parvient jamais à se prendre au sérieux, à faire ce qu’il faudrait pour être respecté. Alors quoi, bon, l’amour… Il paraît décidé qu’on en sera toujours exclu.
Et dans ces conditions on peut se contenter de mettre de côté ce qui nous reste de courage ? Mais du courage pour quoi faire ? Si tout est interdit, autant rester au lit !
C’est épuisant, ce vide, ce manque de substance… Et pourtant c’est tout proche. De temps en temps on a l’impression de le voir. C’est simplement qu’on imagine ne pas avoir le droit ni le goût d’y toucher… Et puis qu’on aimerait pouvoir se retirer sans être remarqué.
Revenir en arrière, au temps des parenthèses et du papier mâché… Plonger sans s’arrêter, et ne jamais être jugé… Pouvoir tout se permettre, sans plus jamais avoir besoin de montrer patte blanche… Ne plus craindre d’aimer, et de parfois passer entre les mailles du filet.
Un chapeau qui n’est pas à moi
Ce n’est pas du tout ça. C’est simplement que j’ai déjà fait trop de mal autour de moi. Je n’ai aucune envie que cela continue.
Il y a des conclusions qu’on ne peut pas tirer sans en être effrayé… C’est bizarre, tout de même ! En quoi une éventualité peut-elle paraître dangereuse ? Je veux dire : tant qu’on n’a pas encore essayé de la faire fonctionner ? D’autant que, même ainsi, cela n’a pas encore grande réalité ! Il faut encore y croire, aller au bout de l’expérience… Si c’est faux, cela doit pouvoir se démontrer ! Quant à la vérité, elle n’a aucun besoin qu’on cherche à la prouver… Ni même à l’approuver. Tant que cela fonctionne, on doit s’y conformer.
Oui mais en attendant il y a des idées qui ne me plaisent pas. On veut me faire porter un chapeau qui n’est pas à moi. J’ai été maladroit, certainement présomptueux, mais cela ne s’est pas du tout passé ainsi. Je garde l’impression d’avoir été embobiné. Je veux bien assumer, mais pas tout supporter. Ou alors il faudrait que j’y trouve profit. Je ne vois pas pourquoi j’aurais agi ainsi. Ce n’était pas du tout ce que je désirais. De toutes façons je n’avais pas le pouvoir qu’on me prête. Mon erreur a été de croire que cela suffirait à me libérer. De ne pas voir que la combine était bien plus sophistiquée que je l’imaginais.
Et puis merde. J’avais ce chagrin à porter. J’ai cru qu’il suffirait de quelques concessions pour être délivré. Et puis il y avait ce paquet de rancune qui me poussait à faire un peu n’importe quoi. Je crois que je cherchais encore à me venger. Ce qui semble prouver que ce que je prétends n’est pas la vérité ?
Pourquoi cela s’est-il si mal passé pour moi ? Pourquoi n’ai-je pas pu me faire un équilibre à peu près acceptable ? Pourquoi ai-je cru bon de ne rien respecter, de m’efforcer de tout casser ? Pourquoi ai-je toujours voulu avoir raison, même contre l’évidence ?
C’est à moi, qu’on a fait du mal. C’est moi qu’on a toujours essayé de duper. Je n’avais pas besoin de cette histoire-là. Surtout pour au final être le seul à y accorder foi !
Pourtant je ne peux pas tirer un trait sur le passé. C’est bizarre, et pourtant cela semble logique : pour moi la « vie réelle » n’a jamais commencé. J’étais dans les nuages, et puis j’y suis resté. Étant donné que rien n’a jamais fonctionné, je suis resté coincé dans une zone intermédiaire…
Et là je reconnais qu’il y a parfois de quoi se poser des questions ? Je ne sais pas. Je n’ai pas moyen d’en juger. Je manque de repères. On ne m’a pas donné les moyens d’accéder à la sécurité. Alors bon, je la cherche. C’est absurde, et pourtant je suis sans cesse menacé.
Je le sais bien, que c’est idiot. Je ne suis pas débile au point de ne pas voir que ça ne marche pas. Mais je dois faire avec, que ça me plaise ou non. Je vois partout matière à me désabuser, mais il y a toujours quelque chose qui cloche, qui ne correspond pas à ce que je connais. J’ai toujours l’impression qu’on cherche à me piéger, à me faire du mal. Nommons ça « parano » si c’est la mode ici… Cela ne change rien à la réalité.
De toutes façons ça n’a que très peu de rapports avec ce qui m’occupe. C’est très intéressant, mais il est clair qu’il paraît vain de s’en inquiéter. D’autant que ça s’emballe aussitôt qu’on essaie de le comprendre mieux… Laissons ça de côté en attendant d’avoir trouvé la solution.
Ma longue patience
De toutes façons je crois que depuis le début tu t’es trompé de film… L’histoire que tu racontes n’a que peu de rapports avec celle que je vis… Tu comprends bien que ça m’autorise à penser que c’était une erreur !
La façon dont la mort a pénétré en moi n’a aucune importance. Peut-être étais-je son ami. Je ne m’en souviens plus. À franchement parler je préfère l’ignorer. Et puis je ne veux pas avoir l’air de me plaindre. C’est assez de douleur sans que je veuille en rajouter.
Pourtant j’imaginais être plutôt gentil. Je ne comprenais rien, mais je voulais toujours qu’on soit content de moi. J’essayais d’intégrer l’attitude correcte, de toujours ressembler à ceux qui m’entouraient. Mais ça, c’était avant qu’ils décident de me voler ce que j’avais.
Mais non, je ne vais pas tout décrire en détail. D’autant moins que je suis le premier à vouloir que ça reste caché. Non que j’aie vraiment honte, mais bon. Il n’y a pas non plus de quoi en être fier. J’ai fait ce que j’ai pu, et je suis obligé de constater que ce n’était pas ce que je voulais. J’ai été entraîné là où je n’avais pas du tout envie d’aller. On m’a manipulé, et moi comme un idiot j’ai toujours cru pouvoir y trouver avantage… Jusqu’au bout je me suis menti en essayant de me faire croire que ce n’était pas grave, qu’après tout ce n’était qu’une mauvaise passe, que cela finirait certainement par s’arranger.
En fait d’arrangement j’ai fini par me faire enculer bien profond. Non seulement j’ai tout perdu, mais on m’a imposé des galères dont je me serais bien passé !
Je n’ai pas l’impression d’être si malhonnête. D’ailleurs le résultat est là pour me prouver que je suis dans le vrai.
Le pouvoir qu’on me prête n’a jamais existé. La vie que je subis n’a jamais été celle que je désirais. Simplement je n’ai pas trouvé moyen d’y échapper. Et de toutes façons ce n’était pas nouveau. Cela faisait longtemps que j’étais enfermé quand j’ai enfin compris que je devais entièrement me consacrer à sortir de ce piège. Mais il était trop tard, et depuis lors cela n’a pas cessé de s’aggraver. Et maintenant j’en suis à ne plus même oser imaginer qu’un jour je pourrai m’en sortir.
Comme on voit il vaut mieux que je ne dise rien, et que je continue à garder ça pour moi… Je ne vois pas en quoi il pourrait m’être utile de le clamer autour de moi. C’est déjà bien assez pénible ainsi. Car après tout la dignité est tout ce qui me reste. Je ne tiens pas à la brader. Et puis je ne vois pas qui aurait le courage de me tirer de là. Mon unique ressource est d’attendre qu’enfin ce cauchemar finisse. S’il ne finit jamais, j’aurai au moins appris à me domestiquer. Après tout c’est peut-être ce qui me manquait.
À quoi bon pleurnicher ? Je vois bien que les apparences sont toutes contre moi. La liste de mes fautes est trop lourde à porter. Rien de ce que j’aimais, de ce que j’espérais, n’est jamais arrivé. J’ai attendu et le pouvoir ne m’est jamais venu. J’ai juste réussi à sombrer plus profond, à contribuer à refermer le piège autour de moi.
Je ne vois pas comment je pourrais raconter cela. Ce serait lamentable. Ça ne mériterait pas le nom de roman. Et je n’ai pas envie d’en faire une complainte. J’aime mieux faire comme si cela n’existait pas. Et de toutes façons je n’ai pas le courage de m’exposer ainsi. Je préfère penser que tout ça n’est pas vrai. Que ça va s’arranger. Que je vais m’en sortir. Que ma longue patience sera récompensée. L’espoir est mince, mais il demeure. Je n’ai pas encore l’impression d’avoir abattu tout mon jeu. J’ai encore la faiblesse de croire en mes ressources propres.
Mais quel visage aura la chance que j’appelle de mes vœux ? N’y a-t-il pas moyen d’être plus amical ? Suis-je obligé de m’endurcir pour être respecté ? Ne puis-je pas faire valoir la simple humanité ? Ai-je vraiment fait de mon mieux ? De quelle sourde rancœur dois-je encore essayer de me débarrasser ?
En fin de compte il vaudrait mieux éviter d’y penser. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, mais ce n’est pas ainsi que je vais le trouver. Je tourne autour du pot, mais je ne parviens pas à voir ce qu’il contient. Je reste fasciné par sa complexité, mais rien ne prouve que celle-ci soit telle que je me l’imagine. Il n’y a rien de pertinent dans ce que je découvre. Ça ne fonctionne pas. Je ne sens pas l’ivresse de l’ordre triomphant. Or pour tracer la route il faut un minimum de prise de contrôle. Il faut une définition, une image plus stable. Pas quelque chose qui se dérobe et mélange les sources aussitôt qu’on y touche. Il faut se constituer une apparence raisonnable, un point de vue critique, un axe de jugement. En bref, il faut mettre de l’ordre dans la confusion. Pour l’instant je n’en suis qu’à décrire celle-ci dans ses aspects changeants. Pas le moindre petit commencement d’intrigue. Juste un vaste foutoir où tout est mélangé.
L’attirance suffit
On va en discuter durant des jours entiers, et puis se décider à tout laisser tomber ? Allons, voyons. Il y a certainement quelque chose de plus courageux à tenter.
L’audace aurait été de se débarrasser de ces vieilles rengaines, de foncer dans le tas et de tout dévaster. Qu’a-t-on à redouter ? Le mal que l’on se fait en ayant peur de tout est nettement plus grand que celui qu’on redoute. Quant aux astuces que l’on pratique en espérant ainsi se faire pardonner… Il n’y a pas de quoi se pâmer de jouissance ! Car il est évident qu’on a déjà perdu ce qu’on croit protéger.
Bien sûr ce n’est pas grave. On n’est pas là pour discuter de la nécessité. On veut juste essayer de faire quelque chose qu’on n’a jamais fait et qui vu d’où on est semble très sympathique… On n’a aucun besoin de justification. L’attirance suffit. Les beaux raisonnements ne peuvent pas nous dire ce qu’on ne connaît pas. Il faut se décider à sortir du système où on est enfermé. On parle de prudence, mais au mieux il s’agit d’une simple extravagance.
Ou alors acceptons de ne jamais montrer ce dont on est certain ? Restons dissimulés jusqu’à en étouffer ? Pourquoi pas, après tout ? Si vraiment on est sûr de ne rien désirer…
Mais ça ne colle pas. Puisqu’on est décidé à aller jusqu’au bout, il faut faire quelque chose pour que cela soit vrai. Ne pas se résigner à l’incapacité. Ne pas jouer perdant pour le plaisir de dire que c’était impossible.
Et puis c’est ridicule. On désire le faire, et on cherche à prouver que ce n’est pas possible ? De qui se moque-t-on ? N’a-t-on pas mieux à faire que prouver que l’on a un mauvais caractère ? De telles méthodes ont-elles une quelconque utilité ? Tient-on vraiment à protéger le droit de faire absolument n’importe quoi ? Ce problème stupide va-t-il se présenter à chaque tentative ? Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de se montrer plus coopératif ?
De toutes façons on n’a pas tellement le choix. La liberté de dire non n’est pas une liberté, mais une obéissance à un autre système. Bien sûr de temps en temps il vaut mieux obéir, mais est-on sûr que dans ce cas ce soit vraiment utile ? Ne sait-on pas déjà qu’il vaut mieux prendre le pouvoir que se contorsionner pour essayer de l’obtenir ? Et d’ailleurs quel pouvoir obtiendrait-on ainsi ? Ce ne serait au mieux qu’une autorisation… Autant dire renoncer au peu de liberté que l’on croit posséder.
Est-il vraiment utile de faire des commentaires ? On se laisse dompter sans rien à y gagner. On plie devant l’autorité qu’on nous a imposée. Et après on se plaint de ne pas être à même de faire ce que l’on veut ! C’est se faire souffrir sans le moindre intérêt.
Cependant on s’obstine à ne pas essayer. Il est clair que l’on cherche à prouver quelque chose. Qu’on s’estime victime d’une sorte d’injustice. Reste à savoir laquelle. Ainsi on pourra voir ce qu’il convient de faire pour tenter de la réparer.
Dans une confusion à peine envisageable
Des siècles de rancune, et soudain espérer que cela se dénoue ? Je veux bien essayer, mais j’ignore comment cela pourrait marcher… Et je ne suis pas sûr d’avoir envie de le savoir.
C’était surtout que, bon. Ça m’avait demandé de terribles efforts. Et puis je voyais bien que c’était de travers, que ça ne marchait pas comme je le voulais. Mais je croyais encore qu’on pouvait négocier. Ne pas en arriver à cette extrémité.
En même temps, je ne sais pas. C’était plus compliqué. J’avais dû présumer de mes capacités. M’humilier sans profit. Surtout, j’aurais aimé que ça n’arrive pas. Mais il n’y avait pas de solution plausible. Pas en ayant à supporter une telle souffrance.
De toutes façons personne n’aurait eu le pouvoir de supporter ceci. Et pourtant il fallait que cela soit possible. Qu’on découvre un moyen de le rendre réel. Même s’il fallait pour ça pulvériser tout ce qui se mettait en travers du chemin.
Il paraît inutile d’essayer de se figurer des circonstances différentes. La méthode employée était trop compliquée, mais la nécessité était bien installée. En revanche elle n’était peut-être pas exactement ce qu’on imaginait…
Quoi qu’il en soit il est certain que ça mérite une attention un peu plus soutenue. Je n’ai pas l’impression que ce soit le détail qui pourrait tout changer, mais il est vrai que ça paraît plutôt désordonné…
Hélas je ne vois pas où est la solution. Le mal est déjà fait, et les impératifs semblent contradictoires… La liberté d’autrui est un terrain sacré sur lequel on aura toujours tort de s’aventurer.
Ou alors il faudrait réussir à se faire une idée plus précise des forces en présence… Car il est bien certain que ce qui s’est passé ensuite était déjà présent. Il serait bon de deviner quelle influence ça avait.
Évidemment il faut aussi reconnaître ses torts. Mais dans ces conditions on ne fait jamais rien ! Et puis on ne peut pas s’accabler au hasard… Il faut d’abord savoir de quels torts il s’agit.
Car tout cela baignait dans une confusion à peine envisageable… L’ignorance était telle qu’on en est effrayé. Mieux vaut tout pardonner, et voir ce qu’on pourrait commencer à sauver.
Car il y avait du vrai. Il ne faut pas tout rejeter. D’autant qu’on sait très bien que le passé ne peut pas être modifié. À peine si on peut en changer l’interprétation. Et l’effacer ne sert à rien. Du moins aussi longtemps qu’on est embarrassé par ses fâcheuses conséquences.
En fin de compte je vois bien que c’est plus important que je l’imaginais… Je reconnais avoir préféré faire l’impasse. De peur de me blesser ? Ou bien d’abandonner une position que j’estimais avantageuse ?
Cela revient au même. L’usage de la mauvaise foi démontre la faiblesse. Reste à savoir pourquoi il m’a paru utile de me protéger… Quelle était la faiblesse qui nécessitait une telle barricade !
Car j’aperçois de la détresse, et même un sentiment de panique profonde… Mais je ne suis pas sûr de n’avoir pas tout inventé. C’était surtout très compliqué. Beaucoup trop compliqué pour que je m’en souvienne. Et j’aurais bien aimé ne plus jamais avoir à m’en préoccuper. J’ai rangé ça dans le tiroir aux idées insensées, et je n’ai pas envie que ça revienne pour me bouffer l’existence. Je ne vois pas pourquoi je devrais assumer de si graves erreurs. Puisque c’est impossible, il vaut mieux renoncer, et ne plus en parler. C’est dommage, bien sûr, mais au moins ça permet de préserver la paix.
Dans l’ombre de ma honte
Il y a tellement de rêves à construire que je suis étonné de ne pas parvenir à cracher celui-là… Pourtant j’aurais je crois tout intérêt à faire cette bonne action ! (Il y a des gens comme ça qui ont beaucoup de mal à se faire comprendre…)
Demeure que je suis sûr de ne pas jouer dans le bon film… C’est plutôt embêtant !
Ne me faites pas rire avec vos tentatives de réconciliation et de définition de mon espace vital… Il ne saurait être question de trouver un accord. Ce que j’ai à réaliser n’est pas prévu au règlement.
Ah oui vraiment j’ai fait un beau caca nerveux le jour où j’ai choisi de ne plus me mentir. Dommage que j’aie dû ensuite revenir sur cette décision.
Ah oui mais il faut voir ce qu’on m’a infligé ! Je n’étais pas armé pour me défendre contre ça. Sinon j’aurais dit non. J’aurais compris immédiatement qu’il s’agissait d’un piège.
D’accord, c’est trop facile. J’admets que sur l’instant ça m’a semblé marrant. Que j’ai pensé avoir l’occasion de m’instruire et d’en tirer profit. Je n’imaginais pas ce que ça supposait. J’ai été trop confiant. J’ai cru que ça pouvait servir mes intérêts. J’ai cru que ça prouvait que j’étais dans le vrai. Cela m’a fait du bien. Je n’imaginais pas que ce serait si grave.
Et puis en vérité je n’avais pas le choix. Du moins était-ce ainsi que ça se présentait. J’étais si fatigué que j’ai préféré croire que j’allais retrouver ce que j’avais perdu.
Les mauvaises excuses sont beaucoup trop nombreuses pour être vérifiables. Et puis, le mal est fait. Il semble ridicule de s’y attarder. Ça ne s’est pas passé comme je l’espérais… Passons sur les détails ! J’ai été aspiré, entraîné malgré moi dans un drame complexe face auquel je me suis retrouvé désarmé. J’ai réagi comme j’ai pu, m’apercevant toujours trop tard que je m’étais trompé… J’ai très vite épuisé mes ressources de ruse, et depuis je n’ai pas cessé de céder du terrain. Qu’aurais-je pu penser ? J’ai essayé de prendre la situation par son meilleur côté… J’ai espéré que ça allait vite se terminer… Je n’imaginais pas que l’on puisse accorder tant d’importance à ma personne ! Il m’a fallu du temps avant d’apercevoir ce que cela cachait… Et qu’en définitive il s’agissait d’un des pires cauchemars que j’aie jamais vécus.
Mais, bon. C’est humiliant, bien sûr, mais cela reste intéressant. C’est juste que j’ai dû renoncer à mes rêves… Que rien n’a ressemblé à ce que j’attendais… Et que j’ai l’impression de ne rien y comprendre.
Je ne sais pas comment ça va se terminer. Ni même si ça va se terminer un jour ! De temps en temps je crois entrevoir une chance, mais c’est peine perdue. Au final celle-ci n’est plus qu’une illusion.
J’ai sans doute mérité ce qui m’est arrivé… Mais on ne peut pas dire que cela me console ! J’aurais aimé connaître une vie exemplaire, de succès en succès… Au lieu de ça j’ai dû survivre dans l’ombre de ma honte. En m’efforçant de continuer à faire bonne figure. Car à quoi bon me plaindre ? Je vois bien que je suis responsable de tout. C’est ma stupidité qui m’a conduit ici. C’est elle qui m’a rendu si facile à manipuler. J’ai été assez fou pour refuser qu’on m’aide, et maintenant personne ne veut plus m’aider. Je me suis cru capable de m’en tirer seul, et j’ai dû constater que je ne l’étais pas. Il ne me reste plus qu’un mauvais caractère qui chaque jour me prouve son inutilité. J’ai beau ruer dans les brancards, cela ne sert à rien. Et petit à petit j’apprends à renoncer… Je prends conscience que rien de ce que je désire n’arrivera jamais.
Et puis, quoi ? Tant que je suis vivant, je peux encore me dire que tout ça n’est pas vrai. Avec un peu de chance je vais me réveiller… Tout est assez mouvant pour que l’espoir reste vivace. Mais le temps passe, et j’aimerais que ça arrive vite. Je refuse de croire à la fatalité d’une telle injustice.
Le doigt dans l’engrenage
C’est vrai qu’on exagère, qu’on n’a jamais chuté aussi profond que ça… Cependant il subsiste une impression troublante… Et si c’était plus proche de la vérité qu’on est prêt à le croire ? Car au moins on voudrait savoir à quoi ça sert, toutes ces dérisions !
C’est davantage qu’une ivresse, et pourtant c’est encore trop petit pour durer. On aura beau se faire du mal, on ne pourra jamais montrer tous les détails. Quant à se retourner pour compter les cadavres… Il paraît plus aisé d’effacer le passé.
On avait oublié où était la vertu. Du moins l’affirmait-on à ceux qui insistaient. On ne voulait plus rien savoir. On aimait toujours mieux ce que l’on possédait que ce qu’on nous donnait. Et de toutes façons c’était trop compliqué. Ça ne méritait pas qu’on y fasse attention. Ils étaient bien gentils, mais on ne voulait pas mettre le doigt dans l’engrenage.
Et puis on n’aimait pas qu’on prétende venir nous donner des leçons.
Peu importe après tout. J’ai fait ce que j’ai pu, et je n’ai pas besoin d’insister davantage. J’ai juste à continuer de faire de mon mieux. Tant pis pour ceux qui ne sont pas capables d’apprécier ce que je leur ai offert.
Je suis troublé, c’est sûr, mais pas désespéré. Je dois pouvoir trouver moyen de continuer ce que j’ai commencé. Je n’ai pas de raison de me laisser abattre. Quant à mes sentiments, j’en fais ce que je veux. Je peux les nuancer autant que ça me plaît. C’est à moi de juger de leur utilité.
Je sais que je ne suis pas où je devrais être. Je sais que je ne vis pas comme il faudrait vivre. Que je devrais changer pour être toléré. Et très honnêtement c’est ce que je désire. Mais ça ne se fait pas aussi facilement qu’on le prétend. Je suis trop fatigué, embarrassé de préjugés. Je ne sais pas à qui je devrais obéir, ni même si je serais capable de le faire. Je voudrais que l’on m’aide, ne pas avoir à surmonter de telles difficultés.
Je voudrais retrouver tout ce que j’ai perdu. Un peu de liberté, et puis beaucoup d’amour et de compréhension. Ne serait-ce qu’un petit peu d’encouragement.
Costume de douleur
On ne peut accepter que ça fasse si mal… C’est tellement exagéré ! Et la déformation est d’une taille à peine imaginable.
En revanche j’ignore en quoi c’est en rapport avec l’évolution sentimentale… Les habits sont trop grands, et pourtant la carcasse est surdimensionnée…
J’aimerais pouvoir dire que je comprends ce qui se passe. Je vois juste que c’est un large mouvement. Ce n’est pas que j’aie peur, mais par moments je ne suis pas vraiment rassuré. Disons que j’aimerais bien me débarrasser de ce costume de douleur. Car vraiment ça fait mal, et je n’ai pas l’audace de m’en affranchir. Je crains d’avoir encore à traverser des tourments bien plus grands.
En attendant on fait comme si tout allait pour le mieux, car on a sa fierté… Il semblerait factice d’agir autrement. Et puis on sait très bien ce que ça coûterait. On a déjà donné, et en échange on a reçu de terribles humiliations. Autant garder la tête haute, et souffrir en silence. La méfiance paraît être la moindre des prudences.
Que va-t-il se passer quand on va réussir à se débarrasser de cette dépendance ? Et pourquoi a-t-on cru y trouver avantage ? C’est si loin, maintenant… Et pourtant, et pourtant… Ça semble revenir ?
Je n’ose croire possible que cette liberté me revienne soudain. Ça ne peut se produire que dans le drame et dans les larmes. De la même façon que ça a commencé. Il y a là-dessous un chagrin enterré. Une impatience carnivore, une envie de se déchirer. Le plus étrange étant que le problème ait pu durer aussi longtemps… Il fallait qu’il y ait du bon à en tirer ! Une sorte de pouvoir, ou une protection.
Sans doute est-il trop tôt pour tenter l’analyse. Il y a encore ce champ de mines à traverser, et les désordres accumulés qui vont se révéler. La victoire est en marche, mais elle paraît encore lointaine.
Quant aux contraintes imposées… Je crois que pour l’instant je ne suis pas à même de m’en soucier. Advienne que pourra… Et Gloire à Dieu si c’est sérieux. Mais on n’est pas sérieux quand on est amoureux ? Il serait malhonnête de prétendre l’être. C’est autre chose qui se passe, et qui à première vue semble miraculeux. Hélas tout ça paraît tellement compliqué qu’on est souvent tenté d’en être dégoûté. On voudrait que tout soit plus simple, plus facile. Que la route soit droite, le succès assuré. Qu’on n’ait pas à détruire les plus chers souvenirs. Qu’on ne soit plus jamais obligé de tricher.
Mais, bon. La vie est faite ainsi, et on est trop petit pour pouvoir la changer. La chance passera, et on regrettera de ne pas avoir su l’attraper. À moins qu’on se trouve entraîné par une force irrésistible ? Sans doute est-ce trop demander. Il est temps de construire la vie que l’on désire. Mais il semble bizarre que cela soit si difficile. Que cela soit si improbable. Comme si l’espoir ne pouvait être qu’extraordinaire. Comme si le fruit de l’expérience ne pouvait être qu’avarié. Comme si ce que l’on sait était à oublier. Pourtant c’est arrivé. Et on n’a pas envie que cela recommence. On veut bien confesser quelques petits péchés, mais pas tout effacer.
Dépourvu de confiance et de subtilité
Ce n’est pas une blague, mais il y a des chances que cela ne soit pas ce que cela semble être. On peut imaginer d’autres combinaisons.
Cependant il paraît quelque peu méprisant d’exiger des démonstrations. On préfère louvoyer que se soumettre au tribunal.
C’est vrai que j’en ai marre, mais je ne cherche pas à faire bonne figure. Je n’ai pas d’autre prétention que d’être respecté.
Je reconnais ce sentiment, et pourtant je ne peux pas le mettre en valeur… Ma monnaie n’a pas cours ici. Je n’aperçois aucun esprit cherchant à me comprendre. Tout ce qu’on me propose me semble déplacé. Dépourvu de confiance et de subtilité. Mais c’est peut-être moi qui ne veut pas le voir. Je n’ai aucune peine à admettre que dans l’ensemble je me sens plutôt réticent. Simplement parce que je sais déjà qu’on cherche à m’obliger à tout quitter. Mes confortables certitudes sont tout ce qui me reste : je n’ai aucune envie de les trahir. Je ne ferai le premier pas que quand je serai sûr qu’on me respectera. Car je garde l’espoir de retrouver un jour tout ce que j’ai perdu. Qu’on prenne au moins la peine de me prouver que je suis dans l’erreur avant de me forcer à tout abandonner. J’exige qu’on me prenne par les sentiments, et garder le pouvoir de rendre hommage à ce que j’aime. Si je dois me trahir, je ne veux pas que ça se voie. Je veux garder pouvoir de me justifier en toute honnêteté. Avoir des arguments. Être capable de prouver que je suis dans le vrai. Sans mentir, sans tricher. Je veux voir l’évidence avant de m’y soumettre. Et puis je veux savoir exactement comment je me suis égaré. C’est beaucoup d’exigences, mais ça me semble préférable. En tout cas plus prudent. J’admets que mon chemin semble parfois obscur, mais jusqu’ici on ne m’a pas donné moyen de l’éclairer. Dans le doute je suis forcé de me fier à ce que je connais. Même si pour ce faire je suis forcé de maintenir certaines incohérences. Au moins la certitude me permet de garder l’équilibre. Et puis certains détails nourrissent ma méfiance… Jusqu’ici tous les rôles qu’on m’a proposés m’ont parus humiliants. Je ne vois pas pourquoi on cherche à m’humilier. Je ne vois pas quelle « bonne cause » peut justifier cela. Je suis peut-être susceptible, mais pourquoi tient-on tant à m’imposer un rôle aussi désagréable ? Je ne négocierai que lorsque je croirai y trouver avantage. N’ayant plus rien à perdre, il ne me reste plus qu’à jouer mon va-tout. On ne m’a pas encore prouvé que j’avais intérêt à renoncer à ce que je désire. On m’a juste prouvé que je devais me battre. Et c’est ce que je fais. Ce n’est pas moi qui ai voulu qu’on se mette en travers de ma route. Je suis peut-être ridicule, mais j’ai au moins l’honneur de ne pas me trahir. On m’a fait trop de mal pour que j’accepte encore d’être plus conciliant. On n’était pas forcé de venir me chercher dans mes retranchements. Si je dois échouer, au moins je serai sûr d’avoir tout essayé. Il ne saurait être question que je brade mon âme.
Tout ça est pitoyable. Mais comment puis-je faire pour sortir de ce trou ? Pour me convaincre que les menaces que je vois sont illusoires ? Je connais mes faiblesses, et je sais que je n’ai aucun moyen de les combler. Je n’ai pas le courage d’abandonner mes certitudes. Même si celles-ci sont très détériorées. Même si je vois qu’en fait c’est contre moi que je me bats.
Abandonner ses rêves
Et puis on sait très bien qu’on va se faire avoir. On se sent compromis jusqu’à l’éternité. On voudrait repartir sur de nouvelles bases, mais qu’est-on censé faire de toutes ces valises ?
Il n’y a plus le moindre espoir de percer un tunnel pour trouver la lumière. Les quelques souvenirs qui restent de la vie d’avant s’effacent sans laisser de trace. Tout est conditionné, prédigéré, anesthésié. Le chagrin est trop lourd pour faire semblant de l’ignorer. Les techniques apprises ne sont d’aucun secours. Il faut s’habituer au rôle de perdant. Car maintenant on sait qu’on ne pourra plus le quitter. Le beau château de cartes qu’on avait bâti s’est écroulé sans faire de bruit. Il n’y a même plus moyen de se mentir.
Le mot n’est pas trop fort. Abandonner ses rêves me paraît être pire que se laisser mourir. Et je n’ai même plus le courage d’oser me regarder en face. La honte est sur mon front, je me sens trop défiguré. Ma faiblesse est si grande que je préfère penser qu’on me l’a imposée. Cela fait si longtemps que je n’ai pas reçu des nouvelles de moi-même !
Je ne sais pas pourquoi on m’a abandonné. J’espère qu’il ne s’agit que d’un malentendu, ou d’une stratégie conçue dans mon intérêt… Mais j’aimerais savoir comment ça va finir ! J’ai hâte d’arriver à l’instant idéal où la joie reviendra.
Car c’est un cauchemar, je n’en puis point douter. Et il dure depuis si longtemps que j’en suis effrayé ! Je regrette bien sûr de m’y être engagé, mais ce n’est pas ainsi que je m’en sortirai.
Cette vie n’est pas celle que j’avais rêvée. Je suis désespéré d’avoir à supporter autant d’ingratitude. Je ne peux même plus me faire croire que j’attends que le miracle vienne. C’est le courage, qui me manque. Et puis un peu d’amour. Mais ça je sais que c’est beaucoup trop demander.
L’hameçon fatal
« Que veux-tu qu’on en fasse ? On ne peut quand même pas simplement s’en débarrasser en le glissant sous le tapis ! » (Ah ! oui… Mais pour autant est-on forcé d’y croire ?)
C’est vrai que c’est complexe, et plutôt encombrant… Plein de recoins secrets où on pourrait se perdre… Mais enfin, il y a toujours moyen de se défendre. Tout du moins aussitôt qu’on sera décidé.
On s’est déjà assez trahi pour ne plus se gêner. Ce qui manque n’est pas du tout ce que l’on pense, mais on peut faire semblant, le temps d’apercevoir la source du malaise.
Ah ! oui. Mais, faire semblant, on avait décidé d’éviter de le faire… Il faut savoir ce que l’on veut !
On veut se dégager de cette absurdité, ne plus être tenté de se faire du mal. Et puis on veut savoir le procédé utilisé pour nous apprivoiser. Être certain que désormais le piège sera inoffensif.
Évidemment on a le nez plongé dedans, et de la boue collée un peu partout… Ça n’aide pas à y voir clair.
Ça veut se faire passer pour de la gentillesse, mais on a depuis très longtemps accumulé un bon paquet de preuves du contraire. Ça falsifie tout ce qui bouge, ça pollue l’amour-propre et l’abandonne congelé. C’est une sorte de méthode fabriquant de l’humilité de basse qualité.
C’est très déraisonnable. Sans aller jusqu’à dire que c’est pure folie, il est certain qu’on doit prendre des précautions avant de s’en servir. D’autant que cela semble protégé par une fausse courtoisie.
On a déjà mordu à l’hameçon fatal. On en est à compter les journées de sursis. Mais on n’a toujours pas envie de se débattre. On estime y trouver assez de volupté pour être pardonné. Et puis, n’a-t-on pas droit de faire ce que l’on veut ?
On voit qu’il est trop tard pour espérer gagner. On est trop engagé, on a déjà signé mille contrats définitifs. On tire à vue sur les benêts qui veulent nous sauver.
Il n’y a là-dedans aucune architecture. C’est un suicide collectif, un désaccord complet. On veut juste mourir le plus vite possible. S’éteindre, s’absenter, arrêter la machine. Trouver enfin moyen de quitter le navire. On semble toujours dire qu’on veut juste partir et ne plus revenir. Mais pourquoi ?
Parce qu’on en a assez que ça ne marche pas, que ce que l’on désire demeure hors de portée. Parce qu’on a essayé, et qu’on est humilié de toujours échouer. Parce qu’on veut rêver à un monde meilleur sans être dérangé.
Que ce soit illogique n’a aucune importance. Au point où on en est, on peut bien continuer à dire n’importe quoi. Vue l’attention qu’on nous accorde, il vaut mieux renoncer.
On a déjà bien du mérite à supporter la honte ! Le déshonneur est tel qu’on en est épuisé. Bien sûr on a fauté, on a fait trop d’erreurs, mais cette punition paraît exagérée. Est-on vraiment aussi mauvais qu’on veut nous le faire croire ?
Admettons que tout ça ne soit que la réponse à notre obstination. Après tout, on est mal placé pour en juger ! Mais pourquoi n’y a-t-il aucun moyen de négocier ? Ne peut-on discuter, tenter de s’arranger ? N’a-t-on pas d’autre choix que de creuser un trou pour s’enterrer ?
Capituler n’est pas un art que l’on cultive volontiers. On aime que l’espoir reste toujours vivant. On n’aime pas les interdits, les barrières glacées. On veut croire que le droit est de notre côté.
Après tout, on a fait ce qu’on nous demandait sans jamais rechigner. Quand bien même parfois cela semblait stupide ! Inutile, malsain. On ne voit pas pourquoi les règles changeraient. Pourquoi ce qu’on connaît ne fonctionnerait plus.
Car ce qu’on nous oppose n’a jamais fait partie des règles proposées ! Jamais on n’aurait joué dans de telles conditions !
Mais, bon. Il doit bien exister moyen de s’adapter… Tant qu’il y a des règles, on doit pouvoir les appliquer… Qu’elles changent en cours de route doit faire partie du jeu… C’est un peu compliqué, mais ce n’est pas non plus hors de notre portée… Il suffit de trouver l’occasion d’essayer… Il n’est pas encore dit que la partie est terminée.
Des instants d’émotion
Mais non mais ce n’est pas du tout ce que tu penses. Tu me casses le crâne, avec tes directives et tes applications. Il y a toujours trop de drames à défendre !
Remarque, dans un sens, ça paraît préférable… Mais on n’a pas fini de choisir un parti qu’il faut déjà recommencer à en chercher un autre !
Je ne crois pas qu’il y ait besoin de chercher la lumière. Elle est déjà trouvée. Il conviendrait plutôt d’apprendre à la servir !
Des instants d’émotion, mais qui en disent long… C’est sûr, on doit pouvoir utiliser le procédé. Mais je persiste à dire qu’il faut faire attention à ce que l’on raconte. La manière de le faire n’est pas si importante. L’essentiel est qu’elle corresponde au thème proposé. C’est ce qu’il y a sous la surface qui fait la différence. Se cramponner aux apparences me semble malhonnête. Cette agressivité n’a aucun intérêt.
Je dis ça mais au fond je pense le contraire ? La question n’est pas là. Il faut d’abord savoir ce que l’on cherche à dire, avant d’envisager la façon de le dire.
Enfin quoi, je m’en fous. Le courage me manque, et je ne sais pas comment faire pour l’inventer.
Nul doute que je sois en train de me mentir. Mais, bon. C’est habituel. Il n’y a pas de quoi rester paralysé.
C’est sale et déloyal. C’est peut-être pour ça que je n’ai pas du tout envie de le montrer. Je ne regrette rien, mais j’ai du mal à assumer.
Et puis je ne veux pas qu’on me pousse à montrer tous mes petits secrets. Je veux seul décider de ce que je dois faire.
Soi-disant inutile
L’énorme processus que l’on a engagé ne peut pas ressembler au chagrin qu’on attend. Il y a trop de cœurs à prendre par derrière. Et puis la volupté n’est pas la vérité.
Encore s’il y avait matière à susciter de la mélancolie… Il manque quelque chose qui ressemble à la peine que l’on a éprouvée quand on s’y est frotté.
Mais à ce moment-là on aura toujours tort ! Car ce qui est en cause est impossible à vérifier. Tu sais bien qu’on ne peut pas en faire un navire. L’histoire est anonyme, et de plus on ne sait pas comment y entrer. On n’a pas découvert assez de vérité pour commencer à l’explorer.
Et surtout cela semble effroyablement triste. Quelque chose qui était soi-disant inutile, que l’on a décidé de ne plus pratiquer. Qu’on refoule aussitôt qu’on en entend parler.
On voit bien qu’il n’y a pas moyen d’échapper à la ronde fatale que l’on a inventée. Puisqu’on n’a pas le droit de faire ce qu’il faut faire, mieux vaut y renoncer. Et la question n’est même pas d’avoir envie d’en rire. Il suffit de mentir pour être pardonné.
Non, ce n’est pas de l’amertume. On ne peut simplement pas du tout y penser. Puisque c’est interdit, il est aisé d’en profiter pour faire un peu de zèle. L’ordre est assez cruel pour être retourné. On se trouve délié de toutes nos promesses de sincérité. Cette fois l’injustice n’est pas de mon côté. J’ai vraiment essayé de faire de mon mieux, et j’ai dû renoncer. Il fallait y songer avant de m’empêcher de m’exprimer. Je crois que ma colère est assez légitime pour être respectée.
Cesser de me détruire
« Mais dans ces conditions on ne peut plus rien faire ! » Est-il encore besoin de relativiser ?
Oui mais il s’agit là de complaintes secrètes, de ces milieux aqueux où dorment les méduses… On a beau se moquer, on est bouleversé.
Il est de plus en plus certain que tout ça est sérieux, et même beaucoup trop. Qu’on a peur d’y toucher parce que cela fait mal. Qu’on préfère se mentir, se la jouer sévère, au-dessus de tout ça.
Pourtant il n’est pas vrai qu’on préfère mourir qu’essayer de changer. Simplement on s’accroche, parce qu’on a toujours besoin de certitude. Parce qu’on ne sait pas ce qu’il y a au-delà.
On voudrait être sûr de ne pas se trahir. On n’a pas terminé ce qu’on a commencé. Et puis la peur est là, on ne peut l’ignorer. Il paraît plus prudent d’écouter ce qu’elle dit.
C’est terrible et pourtant il n’y a rien à faire. Le secret est si bien gardé qu’il vaut mieux renoncer. Tout ce qu’on imagine paraît inefficace. Ça semble délirant, mais c’est assez constant pour que l’on doive s’y soumettre.
Pourrait-on mesurer ce qu’il faudrait laisser tomber ? Quelles manœuvres magiques il faudrait engager ? Surtout qu’on doit faire face à des contrariétés ignorant la pitié…
Je ne suis pas celui qui dit tous ces mots-là, et pourtant je suis là, m’efforçant de souffrir pour être pardonné…
C’est vrai que j’en ai marre de n’avoir jamais eu ce que je désirais… Mais à quoi bon le dire ? Tout le monde s’en fout.
Je ne sais pas pourquoi l’échec me semble une fatalité. Pourquoi je crois toujours que ce que je désire n’arrivera jamais. Pourquoi je porte ce fardeau qui m’empêche d’oser. À peine si je suis conscient de toujours m’arranger pour que ce soit réel. De saboter pour le plaisir les plus charmantes espérances.
Il faut pousser ce sentiment pour qu’il parvienne à s’exprimer. Qu’au moins je sache ce qui se passe, que je puisse m’observer en train de refuser d’être sauvé de ma malédiction. Prendre le risque d’exposer ce dont j’estime être certain. Ensuite je pourrai être plus cohérent. Cesser de me détruire.
Des sources de malaise
Et puis, te souviens-tu ? On pourrait en graver, des phrases maladroites… Tu vois très bien que rien n’est jamais arrivé comme tu le prétendais.
Que veux-tu que je fasse de la délicatesse ? Ça ne m’a pas mené où je le désirais. Alors faut-il que je renonce à tout ce que je veux ?
Arrête tes bêtises. Tout un paquet de mots ne fait pas une preuve. J’ai choisi mon chemin en toute liberté, et tu dois l’accepter.
Évidemment il y a des sources de malaise. C’est toujours embêtant de faire des victimes. On aimerait pouvoir ne jamais en arriver là. Mais suis-je responsable de ton obstination ?
J’ai eu la sensation qu’il valait mieux trancher que laisser la situation dégénérer. Que tu l’acceptes ou non, c’était en train de s’aggraver. Ça tournait mal, il y avait des signes alarmants. Je n’avais pas envie de me sentir coupable.
Et puis, bon. Les mensonges, c’est drôle cinq minutes ! Après, cela devient quelque peu humiliant.
J’ai toujours eu la sensation de faire ce qu’il fallait. La justification peut paraître bancale, mais elle est réaliste. Je me suis conformé à ce que je voyais. Et c’était loin d’être aussi facile que tu le dis !
J’ai donné tout ce que j’avais. Au-delà, j’aurais eu l’impression de tricher. Et j’ai du mal à croire que c’était là ce que tu attendais de moi !
J’ai eu du mal à faire ce que j’étais certain d’avoir envie de faire. Il y avait beaucoup d’obstacles devant moi. Ça ne justifie pas le mal que je t’ai fait, mais ça peut expliquer pourquoi j’ai dû le faire. Je n’avais pas le choix. C’était ça ou t’en faire sans doute davantage. Du moins était-ce ainsi que ça se présentait.
Au fond je pense que tu sais mieux que moi ce qui est arrivé. Il y a beaucoup trop de détails qui m’échappent. Et j’ai toujours eu l’impression que tu te jouais de moi. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais ta manière de faire était omniprésente. Ta signature. Et c’était si habile qu’il m’était impossible de résister.
Tu vois que moi aussi je pourrais t’en vouloir… Et pourtant, c’est curieux, mais cette idée n’a jamais pu s’installer tout à fait. Non que j’y sois hostile, mais ça me semble exagéré. Et puis, à quoi ça servirait ?
Il m’arrive de penser que je vais te rejoindre, et qu’enfin on pourra s’entendre et s’expliquer… Mais je ne suis pas sûr que cela soit une bonne idée. Qui sait ? Cela serait peut-être même pire… Le silence me paraît tout de même préférable à l’incompréhension.
Les routes ont divergé. Il faut se faire à cette idée. Certes, c’est difficile, mais au moins ça permet d’éviter le conflit. Je préfère rester sur un bon souvenir. Et j’aurais bien aimé que tu en fasses autant, que tu renonces à essayer de tout gâcher. Que tu aies tant de mal à te rendre à l’évidence me paraît incroyable. L’importance que tu accordes à cette histoire est simplement démesurée. Il n’y a jamais eu à en faire tout un plat. Il faut prendre la vie avec plus de douceur. Un tel acharnement me paraît criminel. Je ne vois pas du tout le plaisir que tu tires à te faire du mal.
Mais, bon. Je sais très bien que tu n’écoutes pas. C’est pourquoi il vaut mieux que je ne dise rien. Ça permet d’éviter d’envenimer les choses.
Un manque de franchise
C’est de la poudre aux yeux, et pourtant c’est sérieux. Hélas il y a encore des désordres gênants. Et puis des phénomènes pas toujours agréables ! Ça donne l’impression qu’on cultive le doute, mais ce n’est pas le cas. On voudrait juste réussir à gérer les conflits d’une manière plus efficace. Et il y en a de vieux, qui sont très compliqués !
Bon, d’accord. Il y a un manque de franchise. Ou alors de confiance. On ne veut pas montrer ce qu’on a combiné. La barrière n’est pas toujours très bien placée. On a peur de se compromettre, et d’avoir à payer. On veut faire violence à la réalité. On veut le beurre, l’argent du beurre, et puis le cul de la crémière…
Pourtant ce n’est pas vrai, on en est persuadé. On veut juste essayer de garder le contrôle. Et on n’a pas envie de se faire attraper. On a la sensation que si on se montrait on servirait de cible. On préfère éviter toute négociation. Car au fond on croit bien qu’on a sûrement tort. Que ce que l’on défend n’est guère présentable. Et pourtant on y tient. On n’a aucune envie de changer de méthode. On craint de se trahir, et de le regretter.
Le partage des âmes
À quoi bon discuter ? Ce n’est pas une question de droit ni de méthode. C’est qu’on se sent peut-être un peu con d’avoir cru que ça pouvait marcher ? Ou qu’on en a peut-être assez d’avoir l’air ridicule ? C’est vrai que faire le pitre est bien plus présentable ! Se lamenter, ce n’est pas assez respectable…
Il manque une nuance précise d’affection. Pas de la compassion — ce serait trop brutal. Quelque chose de doux, de la délicatesse… Le partage des âmes. De la sincérité. Ce qu’il y a de plus difficile à représenter ?
En tout cas c’est bien ça qui déchire le cœur. Une forme d’exigence. Quelque chose qui puisse faire taire le chagrin. L’intime connivence. Et retrouver le goût d’essayer à nouveau. Quelque chose de tendre, d’infiniment voluptueux.
C’est à partir de là qu’on a changé de route, et que depuis on n’a plus jamais retrouvé ce que l’on connaissait. Là qu’on a eu la sensation de rejoindre l’enfance… Là qu’on a cru pouvoir repartir à zéro, avant la trahison de ce que l’on aimait.
Qu’importe si ensuite on a vite oublié ce qu’on avait compris ? Il y a eu cet instant où la lumière est apparue, où le poids des péchés soudain s’est effacé… Et ceci sans avoir à changer la réalité. Ceci sans se mentir, sans calcul et sans ruse. Assurément ça méritait qu’on porte témoignage de ce petit miracle !
Je n’ai pas l’impression que c’était une blague. Je crois que c’était bien ce que ça semblait être. Comme une action de grâce. Et tout ce que depuis j’ai cru y découvrir n’était que le produit de la mauvaise conscience ? Disons que ça paraît trop beau pour être vrai, et que cela réveille une certaine méfiance… Car la sincérité semble toujours suspecte ?
Le débat n’est pas là. Simplement, on a peur de passer à côté de la réalité. Et de toutes façons le point de vue critique n’est pas à négliger. Au contraire, peut-être, car c’est à lui que l’on s’adresse, c’est lui qu’on veut convaincre. Le minimum d’honnêteté exige qu’on écoute ce qu’il a à dire. Qu’on entre dans son jeu pour tenter de gagner selon ses propres règles. Et puis, la controverse offre une trame dramatique qu’il serait sot de négliger. Si on voit une erreur, ça donne l’occasion de tenter de la corriger.
Car là, c’est embêtant. On nage en pleine extase ! Il n’y a pas vraiment matière à développement. Tout paraît être dit d’une manière convaincante. Alors comment en faire une prose marchande ? Où se placer pour observer et tenter de décrire d’une façon plus nuancée ?
Je crois que je me laisse absorber par un faux problème. Je crois que je dispose des moyens nécessaires, mais qu’hélas je ne suis pas encore décidé. Reste à savoir pourquoi ?
Je ne sais pas, je ne sais pas. J’attends l’élan qui ne vient pas, tout en sachant que c’est à moi de le donner. J’ai l’impression d’avoir une image à trouver, un décor, une ambiance, au moins un personnage… Principalement le sentiment d’avoir quelque chose à donner. Ne pas me contenter d’une démonstration d’amour-propre indompté. Que cela n’ait pas l’air d’une grosse sottise. Si c’est une révélation, il faut être capable de la partager. Puisqu’il n’y a pas moyen d’en faire une banale comédie, il faut que le courage soit au rendez-vous. Il me faut l’évidence de l’illumination. Ou alors réussir à comprendre pourquoi je ne peux pas le faire. Au moins ça me ferait un combat à mener. J’aurais au moins à mettre en scène cet antagonisme. J’aurais à raconter comment le ridicule a fini par me tuer.
Mais je ne suis pas mort. Et je n’ai pas la sensation d’avoir à me défendre. J’ai juste à raconter un enthousiasme échevelé que pour l’instant je ne suis pas capable d’attraper. Et c’est assez vexant, je ne peux pas le nier. Ça me montre à quel point je suis présomptueux. À quel point je n’ai pas ce qu’il faut pour convaincre. À quel point le succès paraît encore lointain. Trop de choses à apprendre, et j’ignore par où je pourrais commencer.
Graves incohérences
Ce n’est pas si méchant que cela semble l’être ? Je n’en suis pas si sûr. Car pourquoi l’affirmer ? Y aurait-il à cet endroit une brèche à combler ?
Je ne sais pas. Ce n’est pas ça. C’est plutôt par rapport à l’environnement. Comme s’il fallait se dépêcher pour ne pas arriver au point où on sera forcé de se cacher. Mais pourquoi se cacher ? Quelle est la liberté que l’on croit y trouver ?
Ça m’a tout l’air d’un gros mensonge. Il y a là-dessous de curieuses faiblesses. Comme si on redoutait d’avoir à renoncer à quelque chose qu’à tort on pense nécessaire.
C’est l’outil, qu’on protège ? Serait-il si fragile ? Ne serait-ce pas plutôt d’absurdes privilèges dont on ne parvient pas à se débarrasser ? Des exagérations qui n’osent pas dire leur nom ? Des prises de possession inefficaces, maladroites ? Des manques de confiance en ce que l’on connaît ? Car pourquoi s’accrocher à la définition ? Est-elle si incertaine ? Les arguments de l’adversaire sont-ils si redoutables ? Craint-on d’être obligé de s’y rallier pour pouvoir avancer ?
Évidemment il y a ce gros bouchon sentimental, ce conflit insensé… On exige des droits qu’on ne possède pas… Et on ignore ce qui nous oblige à le faire… On craint d’avoir à tolérer ce qu’on estime intolérable… Mais ne peut-on tenter de transformer ce champ de tir en parcours de santé ? L’idée est-elle aussi inadmissible qu’on s’obstine à le croire ?
Il faudrait faire l’inventaire de tous les avantages que l’on pense y trouver. Il va de soi que la plupart sont plutôt illusoires. Et là on s’aperçoit que c’est cette évidence qui semble inacceptable ! Disons qu’on est tenté de répliquer que ce serait trop simple… Autant dire qu’on préfère que ce soit compliqué ? Pas vraiment compliqué, mais un peu plus subtil ? N’a-t-on pas l’impression de se moquer du monde ?
Hélas, non. C’est certain. On se contente d’affirmer qu’il y a des détails dont il faut tenir compte. Des choses qui se voient, qu’on ne peut ignorer. De très fortes pressions. Déplaisantes peut-être, mais tout à fait réelles. Qu’on doit prendre le temps de bien considérer. Voire d’appréhender. Car on est obligé de témoigner de la totalité de la réalité. On n’est pas là pour falsifier ce qui pourrait nous déranger. On doit prendre la peine de s’y adapter. Et au fond on est sûr que c’est la seule façon correcte d’avancer. C’est une question de cohérence et d’efficacité.
Il y a là un pouvoir dont on doit profiter. Refuser de le faire serait trop lourd de conséquences. Ça ne ferait que démontrer notre fragilité. À quoi bon se défendre ? Serait-on sûr d’avoir déjà trouvé la vérité ? Celle-ci est-elle si belle qu’on doive y sacrifier jusqu’à la liberté de tout appréhender ? Craindrait-on de s’apercevoir qu’on n’a pas le pouvoir qu’on imagine avoir ?
À l’évidence il y a là de graves incohérences. Et au fond on sait bien comment les corriger. Reste à savoir pourquoi on ne se donne pas le pouvoir de le faire… Pourquoi on se croit obligé de maintenir une illusion aussi compromettante… Et déjà compromise ? Probablement, oui. Sinon on n’aurait pas à se poser tant de questions. Car il ne s’agit pas de simple gymnastique. Il y a réellement une difficulté à obtenir satisfaction. Inutile d’insister. On est très loin de l’idéal auquel on a songé. Celui pour lequel on croit bon d’exiger tous ces privilèges.
Le nœud est bien serré. Il est clair qu’il vaut mieux éviter d’y penser. La solution est en-dehors de ce que l’on connaît. Donc il faut avancer. Quel que soit le chemin, on est au moins certain d’obtenir quelque chose. Ensuite on pourra voir quel est le résultat.
Si possible en beauté
Ce qui revient à être obligé de se taire ? Même si ce n’est pas grave, c’est très embarrassant ! Je veux dire, par rapport à ce qu’on a prévu ! Et renoncer ne pourra pas se faire si aisément… Il faut bien terminer ce qu’on a commencé ! Si possible en beauté ! Même si le personnage est très lourd à gérer, on y est attaché ! Abandonner si près du but serait une défaite ! Et puis, est-il si lourd que vous le prétendez ?
Les sacrifices consentis méritaient d’être faits. C’est le seul point de vue que l’on puisse adopter. Quel que soit le chemin, il y en a toujours. Ils sont proportionnels au résultat envisagé. Si on vise très haut, il faut donner beaucoup. Quant aux espoirs déçus… Ce ne sont que des illusions. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat.
Il semble plus sérieux de s’inquiéter des conséquences de la légèreté. Le combat est peut-être juste, mais on n’est pas certain de ne pas y laisser des plumes. Il y a des moments où le courage manque… On pousse l’avantage, et puis on se retrouve trop exposé pour se défendre. Et on n’est pas certain que la chance sera toujours au rendez-vous. Elle sourit aux audacieux, mais que se passe-t-il si en définitive on se demande si on a bien fait de l’être ? Ce n’est peut-être qu’une blague, mais il y a de quoi se poser des questions !
Le clou est enfoncé
Reste à savoir pourquoi ça semble provoquer une telle amertume ? Je ne suis pas certain que cela ait de l’intérêt… Ce n’est qu’une méthode. Il n’y a pas de quoi en tirer une règle. C’est juste une impulsion, et un masque peut-être. L’ultime protestation d’un cœur qui se croit innocent. On ne peut pas savoir avant d’avoir appris. La punition paraît vraiment démesurée.
Car j’ai perdu l’espoir de te rejoindre un jour. Ou bien je ne sais pas ce qu’il reste à comprendre. Je veux bien m’humilier, admettre tous mes torts, mais j’ai besoin de ton pardon. Pourquoi ne l’ai-je pas encore ? Qu’ai-je encore à comprendre ? Quel est le point précis où tout a basculé ? Quel détail important n’ai-je pas respecté ? Vais-je devoir finir par accepter aussi que tu me traites ainsi ? Quel crime énorme ai-je commis sans m’en apercevoir ? Vais-je devoir te condamner pour injustice manifeste ? Est-ce là ce que tu veux ? Dois-je adopter ta règle pour être pardonné ? Ne pourras-tu me respecter que lorsque je serai aussi cruel que toi ? Me jugerais-tu lâche parce que je préfère continuer à t’aimer ? Serais-tu insensible à l’immense courage que cela me demande ?
De toutes façons il faudra bien que ça arrive un jour. Il faudra bien un jour régler ce différend. Il faudra bien que tu finisses par accepter mon point de vue. Dussé-je pour cela remuer ciel et terre. Qu’ai-je de mieux à faire ? Le clou est enfoncé, et je dois l’enlever.
Apporter sa lumière
Au fond ça deviendrait tellement prétentieux qu’il vaut mieux le cacher. Et puis cela créerait de multiples désordres. Il est aisé d’imaginer quelle animosité cela déclencherait.
Je n’ai pas l’impression que l’imagination ait le droit de servir à ça. C’est triste, ça provoque des fantasmes maussades. On préfère penser que le monde est peuplé de lutins enjoués.
Quant à dire qu’on se moque, ce n’est pas si certain. On s’adapte, c’est tout. On accepte la règle. Celle pour laquelle on a voulu nous piétiner le cœur. Celle qu’on nous a forcés à adopter. Pour laquelle on a dû renoncer à tout ce qu’on aimait.
Enfin. C’est du passé. Inutile d’insister. Il faut trouver son avantage conformément aux circonstances. Et au moins c’est plus simple. Le monde est plus petit, beaucoup moins compliqué. Ça permet de se repérer. L’essentiel n’est-il pas de demeurer vivant ?
Ce qui semble si triste, c’est qu’au fond on n’a pas tout à fait renoncé. Les sentiments sont toujours là, essayant de ruser, manifestant leurs espérances. On garde l’impression que les suivre serait la meilleure solution. Quitte à être déçu. Quitte à s’apercevoir qu’on a été dupé. Que nos rêves sont moins beaux que la réalité.
Évidemment on peut tenter de transformer le monde. À tout le moins on peut dire ce que l’on en voit. Relever les incohérences, essayer de le pacifier. Chercher comment ne plus souffrir de ses contradictions. Apporter sa lumière, montrer que ce n’est pas si grave qu’il paraît. Mais il faudrait déjà être plus sûr de soi, ne pas avoir la sensation de ne rien y comprendre. Ne plus être obligé de lutter pour survivre.
Cependant ne peut-on utiliser l’outil que l’on croit posséder ? Ne peut-on s’en servir pour démontrer qu’on sait où est la vérité ? Ne peut-on faire un sort à ceux qui nous oppressent, et leur donner ce qu’ils méritent ? Pourquoi préfère-t-on se laisser humilier ? Parce qu’ils ont des pouvoirs qu’on n’imagine pas ? Est-on sûr de ne pas avoir tout inventé ? Et, si oui, pourquoi faire ? Dans le futile espoir de paraître sincère ? Par crainte de déplaire ?
Ce n’est pas si vertigineux que cela semble l’être. On se laisse piéger à force de penser. On croit pouvoir ruser, et puis on s’aperçoit que ça ne marche pas… On se défend à tout hasard, parce qu’on croit utile de préserver le peu qu’on a. Il faut prendre des risques, ruer dans les brancards, déplacer des barrières. Essayer de savoir si ce qu’on croit est vrai, au lieu de le cacher. Il y a sûrement quelque chose à gagner. Ne serait-ce qu’une meilleure connaissance de l’environnement.
L’occasion de le faire
L’inconvénient étant qu’il y a des couches et des couches de labyrinthes emmêlés… Et à quoi bon chercher ce que l’on sait déjà ? Puisque ça fait longtemps qu’on a choisi de conserver le couvercle fermé… Tout entendre, tout voir, et ne jamais rien dire ? Mais que fait-on de tout ce qu’on désire dire ?
Et puis autant avouer que ce n’est qu’un prétexte à garder le silence. Savoir si c’est prudence ou bien timidité n’a aucun intérêt. Ce qu’on désire dire finira par sortir. Il suffit de trouver l’occasion de le faire. Et jusqu’ici celle-ci ne s’est pas présentée. Mais on peut espérer qu’à force d’y songer ça va se déclencher.
En tout cas j’aime assez ce qui semble bouger… Ce n’est pas suffisant, mais c’est encourageant. On peut croire que la cage va bientôt s’entrouvrir.
Comment donc ai-je pu ne pas le voir plus tôt ? Il faut se rendre à l’évidence, ne pas faire comme si on savait tout de tout.
J’avais pris soin de refermer la porte derrière moi. Mais je ne savais plus où j’avais mis la clé.
Avais-je décidé de condamner l’accès à tous ceux que j’aimais ? C’est là qu’on peut se demander si le chemin que j’avais pris était vraiment le mien. Il y avait des fleurs, et des décorations qui ne servaient à rien…
Il semblait inutile de tenter d’être plus précis. Personne n’était prêt à tolérer la grâce et la solidité de mes raisonnements. Et puis je n’avais pas envie de discuter en vain. Ceux qui pensaient savoir ce qu’était la réalité n’avaient aucun besoin de mes charmants discours. Leur dire la vérité sans qu’ils l’aient demandée n’aurait pu que les déranger. Je n’étais pas pressé de me faire remarquer. Surtout pour entamer une pénible lutte ! Je préférais me taire que m’user la santé en controverses maladroites. Ce n’était pas à moi de faire pression pour que le monde ait un autre visage ! J’étais prêt à me satisfaire du spectacle hilarant des petites misères de mes colocataires.
Et de toutes façons cela semblait si simple ! J’étais presque certain qu’on se moquait de moi. Je ne voulais pas avoir l’air de découvrir ce que tout le monde savait. Je désirais d’abord observer pour comprendre. Déterminer le rôle que je devais jouer au sein de ce concert.
Et puis je ne sais pas. J’avais la sensation d’avoir toujours fait preuve de bonne volonté… Au fond je crois que j’attendais un peu plus de respect ? Disons de la tendresse. Des manières plus douces. De la compréhension. Je voulais partager, et non me disputer. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais à faire face à toutes ces querelles. Pourquoi ça paraissait tellement compliqué. Je n’étais pas au bout de mes contradictions !
Et pourtant ça semblait d’une telle évidence ! Pourtant ainsi tout paraissait tellement plus facile ! Mais j’étais incapable de le démontrer. Je ne disposais pas des preuves nécessaires… Je devais commencer par briser la coquille où j’étais enfermé. Je devais découvrir un moyen de montrer ce que j’avais trouvé. Ne pas me contenter de dire que c’était vrai. Ça ne le deviendrait que le jour où je ne serais plus le seul à l’apercevoir.
Quelque chose de plus simple
C’est quelque chose de plus simple et de plus généreux. Du moins est-ce de cette manière que cela se présente. Mais on a déjà dit qu’on n’était pas intéressé ? Tout est intéressant. Notre curiosité n’est jamais satisfaite.
C’est en tout cas joli. Mais on voit bien que les limites seraient vite atteintes.
Mais c’est le sentiment, qui est très amusant. L’impression de douceur et de subtilité. Ça suscite des émotions d’une qualité particulière. Qui sait ? Ça pourrait même donner l’envie d’essayer de s’y conformer.
Car il est évident que la difficulté est purement formelle. C’est de là que vient l’assurance, et d’elle tout découle. Est-il envisageable de s’imprégner suffisamment pour en tirer profit ? Est-il possible d’en tirer quelque chose qui ressemble à la réalité ? Les aventures spectaculaires de Barnabé et de Gilbert ? L’histoire de leurs combats, de leurs victoires et de leur chute ? Ou bien la trahison comme toile de fond…
Il est clair que la route est loin d’être tracée. Trop de prisons mentales, de pressions, de passion. Trop de chagrins, de déshonneur. S’il faut le raconter, cela va exiger d’assez lourdes manœuvres. Et on n’est pas certain que ce soit nécessaire. Quoiqu’il y ait assurément des avantages à y trouver. L’occasion d’écarter les sombres tentations, de nettoyer la plaie, de se refaire une santé.
En somme il suffirait de trouver une faille… Mais il n’y en a pas. Tout semble protégé, et surtout falsifié sur plusieurs épaisseurs. À peine si l’on peut y réfléchir de temps en temps… Il y a tellement d’espoirs et de menaces ! Y toucher risquerait de provoquer un drame. Alors, le raconter ! L’immeuble tout entier risque de s’écrouler. Et on sait qu’à la place il ne resterait rien. Rien qu’une sensation de désordre et de honte. Mais, d’un autre côté… Enfin. On peut toujours rêver. Car il n’est pas encore prouvé que cela fait du mal.
Comme une caresse
Usages périmés
Parce que selon toi ça pourrait être intéressant ? Parce que selon toi on pourrait discuter ? Dis-moi : tu rêves, ou bien tu bois ?
C’est assez courageux. Je n’en disconviens point. Mais enfin, entre nous, on a déjà vu mieux ! Et de toutes façons il ne saurait être question qu’on touche à mes acquits.
Et puis que ferait-on de tout ce que l’on aime ? On n’a jamais prévu d’être obligé de le jeter ! Ça risque de causer d’assez jolis désordres ! C’est peut-être gentil, mais on ne peut pas dire que cela saute aux yeux !
Et puis on a déjà assimilé tout ça sans se croire obligé d’en faire tout un plat… Ça paraît inutile, et pour tout dire grossier. Tout le monde le sait, et il faut être fou pour croire que soudain cela pourrait changer. Ça semble procéder d’une mauvaise estimation des forces en présence. Il y a beaucoup trop de choses à changer ! Quelques usages millénaires ! L’ensemble du système en serait ébranlé !
Et puis en vérité ça doit rester caché. Le bon peuple a le droit d’oublier ses souffrances et de se divertir. Le remède serait sûrement pire que le mal.
Je n’ai jamais menti que par nécessité. J’y étais obligé. C’était ça ou rester figé dans la détresse. Ce que je proposais n’intéressait personne. Et pourtant il fallait que je trouve un moyen de le réaliser. Je n’avais pas le droit de laisser les humains piétiner dans l’erreur. C’eût été de ma part un terrible égoïsme. Je devais partager ce que j’avais trouvé. Si ça avait marché pour moi, cela devait marcher pour d’autres. Et comme ils refusaient absolument de m’écouter, j’ai été obligé de me dissimuler. Mais d’autres avaient fait pire, et j’ai toujours tâché de rester raisonnable. Je me suis arrangé pour ne rien déranger. Je ne suis en rien responsable des conséquences désastreuses qui ont suivi certaines de mes décisions ! L’endroit est aussi propre que je l’ai trouvé. Si j’ai dû renoncer, c’est que j’ai constaté qu’on s’acharnait à me comprendre de travers ! Mon rôle n’est pas de transformer l’enfer en paradis ! Je me suis contenté de suggérer que celui-ci était peut-être moins lointain qu’on se l’imaginait… Je n’ai rien dérangé. Je n’ai pas piétiné les idoles sacrées. Je me suis contenté de dire ce qui était. J’ai toujours essayé de garder l’équilibre et de le protéger. J’ai tout fait pour sauver ce qui pouvait être sauvé. Ce qui s’est écroulé était depuis longtemps miné de l’intérieur. Montrer que l’on pouvait aisément s’en accommoder m’a semblé sur l’instant nettement préférable ! Ça valait mieux que s’accrocher à des usages périmés ! Bien sûr j’ai constaté que cela déconnait… Que ça ne se passait pas vraiment aussi bien que je l’avais imaginé… Mais qu’aurais-je pu faire ? J’ai corrigé le tir, rétabli l’équilibre… Les remords et regrets paraissaient inutiles…
Ce qu’on me proposait ne me paraissait pas entièrement satisfaisant. Je devais protéger ce que j’avais construit. Et tout recommencer me semblait impossible. On ne sacrifie pas tout ce qu’on a aimé à la première alerte ! Ce que j’avais donné n’avait en rien perdu de sa validité. Il fallait l’adapter, mais pas y renoncer ! Jusqu’à preuve du contraire, cela marchait encore ! Même si ce n’était pas du goût de tout le monde ! Qui avait le pouvoir de m’imposer une autre règle ? Qui prétendait avoir le droit de m’empêcher de respirer ? J’étais prêt à tout accepter, mais pas qu’on cherche à me détruire !
Et puis je n’aime pas qu’on me dise quoi faire sans me donner la moindre chance de dire quel est mon point de vue. Je trouve ça désagréable. Tout à fait discourtois. Est-on entre sauvages, ou entre gens civilisés ? Cette brutalité est-elle de règle ici ? On a beau jeu de dire que je suis trop sensible : je ne vois pas au nom de quoi je devrais m’en cacher ! Ceux qui ne le sont pas devraient en avoir honte ! Quelle est cette morale ? Chacun pour soi et mort aux faibles ? Est-ce de cette manière qu’il faut considérer la vie en société ? Et après on viendra se plaindre de n’être plus parmi les forts ? Tout ça n’est pas sérieux. Sans aller jusqu’à réécrire les tables de la loi, on pourrait essayer de les mettre en pratique, non ? Et puis éventuellement tenter de les améliorer quand on aura prouvé qu’elles sont insuffisantes… Elles ont peut-être des défauts, mais comment le savoir sans au moins essayer de les appliquer correctement ? On a juste prouvé qu’elles étaient mal comprises. Mais a-t-on essayé d’en changer l’interprétation ? Celle qu’on a combattue est-elle réellement la seule envisageable ? Ne s’est-on pas laissé allé à la facilité ? N’a-t-on pas sacrifié la vérité au profit d’un confort qu’on savait illusoire ? Ce que l’on a construit est-il si vénérable qu’on se l’imagine ? Cela mérite-t-il qu’on fasse tant d’efforts pour empêcher les bonnes intentions de s’exprimer ? Cela mérite-t-il qu’on se voile la face ? L’évidence est-elle si nuisible qu’on le pense ?
Ne pas être embaumé vivant
Et trancher, redouter, refouler l’espérance… Ne pas être embaumé vivant… C’est comme une détresse, un monde parallèle où l’on n’a rien à dire… Où l’on a oublié qu’on ne connaissait rien. Où l’on perdrait les privilèges que pourtant on redoute. Où on serait forcé de changer de méthode, de n’être plus celui qui dit la vérité.
Tout se mélange cependant. Il y a quelque chose qui s’avance dans l’ombre. On est forcé de répéter qu’on n’aura jamais peur, quoi qu’il puisse se passer. Le courage est partout, mais on ne le voit pas. On a gagné une médaille dont on n’a pas usage.
Ou alors être sûr de ne pas être dépouillé de ce qu’on a gagné. Se retirer serein, emportant son butin, comme un seigneur de guerre. Qu’au moins on ne soit pas forcé de s’humilier.
C’est si gentil, pourtant. Ça ne fait pas de bruit. On pourrait s’endormir sans cesser d’y penser et de remercier.
Après tout, on s’en fout ? C’est vrai que ça paraît tellement compliqué qu’on se dit qu’il vaut mieux ne pas s’y attacher. Les athlètes seront toujours récompensés. Puisqu’on est décidé à ne pas faire usage de brutalité… Puisqu’on aura toujours mille cadeaux à distribuer… Puisqu’on a terminé ce qu’on est venu faire…
Pourquoi a-t-il fallu abandonner son vieux manteau pour pouvoir continuer ? Pourquoi a-t-on été forcé de faire tant de compromis ?
Le paradis perdu aurait pu devenir une réalité. On aurait simplement fait ce que l’on aimait. On aurait arrêté de redouter la vérité.
Oh ! on voudrait gagner le droit d’être comblé. On aimerait que les promesses s’accomplissent enfin. On voudrait y goûter, pour voir si c’est si bon que cela semble l’être… On voudrait s’y plonger, s’y perdre et divaguer… Savoir qu’on n’a pas fait tout ce chemin pour rien. Que l’espoir était bien là où on le voyait. Et le reste, vraiment… Ça n’a de l’importance que si on peut le partager. Que si la joie devient l’unique vérité.