Parce que selon toi ça pourrait être intéressant ? Parce que selon toi on pourrait discuter ? Dis-moi : tu rêves, ou bien tu bois ?
C’est assez courageux. Je n’en disconviens point. Mais enfin, entre nous, on a déjà vu mieux ! Et de toutes façons il ne saurait être question qu’on touche à mes acquits.
Et puis que ferait-on de tout ce que l’on aime ? On n’a jamais prévu d’être obligé de le jeter ! Ça risque de causer d’assez jolis désordres ! C’est peut-être gentil, mais on ne peut pas dire que cela saute aux yeux !
Et puis on a déjà assimilé tout ça sans se croire obligé d’en faire tout un plat… Ça paraît inutile, et pour tout dire grossier. Tout le monde le sait, et il faut être fou pour croire que soudain cela pourrait changer. Ça semble procéder d’une mauvaise estimation des forces en présence. Il y a beaucoup trop de choses à changer ! Quelques usages millénaires ! L’ensemble du système en serait ébranlé !
Et puis en vérité ça doit rester caché. Le bon peuple a le droit d’oublier ses souffrances et de se divertir. Le remède serait sûrement pire que le mal.
Je n’ai jamais menti que par nécessité. J’y étais obligé. C’était ça ou rester figé dans la détresse. Ce que je proposais n’intéressait personne. Et pourtant il fallait que je trouve un moyen de le réaliser. Je n’avais pas le droit de laisser les humains piétiner dans l’erreur. C’eût été de ma part un terrible égoïsme. Je devais partager ce que j’avais trouvé. Si ça avait marché pour moi, cela devait marcher pour d’autres. Et comme ils refusaient absolument de m’écouter, j’ai été obligé de me dissimuler. Mais d’autres avaient fait pire, et j’ai toujours tâché de rester raisonnable. Je me suis arrangé pour ne rien déranger. Je ne suis en rien responsable des conséquences désastreuses qui ont suivi certaines de mes décisions ! L’endroit est aussi propre que je l’ai trouvé. Si j’ai dû renoncer, c’est que j’ai constaté qu’on s’acharnait à me comprendre de travers ! Mon rôle n’est pas de transformer l’enfer en paradis ! Je me suis contenté de suggérer que celui-ci était peut-être moins lointain qu’on se l’imaginait… Je n’ai rien dérangé. Je n’ai pas piétiné les idoles sacrées. Je me suis contenté de dire ce qui était. J’ai toujours essayé de garder l’équilibre et de le protéger. J’ai tout fait pour sauver ce qui pouvait être sauvé. Ce qui s’est écroulé était depuis longtemps miné de l’intérieur. Montrer que l’on pouvait aisément s’en accommoder m’a semblé sur l’instant nettement préférable ! Ça valait mieux que s’accrocher à des usages périmés ! Bien sûr j’ai constaté que cela déconnait… Que ça ne se passait pas vraiment aussi bien que je l’avais imaginé… Mais qu’aurais-je pu faire ? J’ai corrigé le tir, rétabli l’équilibre… Les remords et regrets paraissaient inutiles…
Ce qu’on me proposait ne me paraissait pas entièrement satisfaisant. Je devais protéger ce que j’avais construit. Et tout recommencer me semblait impossible. On ne sacrifie pas tout ce qu’on a aimé à la première alerte ! Ce que j’avais donné n’avait en rien perdu de sa validité. Il fallait l’adapter, mais pas y renoncer ! Jusqu’à preuve du contraire, cela marchait encore ! Même si ce n’était pas du goût de tout le monde ! Qui avait le pouvoir de m’imposer une autre règle ? Qui prétendait avoir le droit de m’empêcher de respirer ? J’étais prêt à tout accepter, mais pas qu’on cherche à me détruire !
Et puis je n’aime pas qu’on me dise quoi faire sans me donner la moindre chance de dire quel est mon point de vue. Je trouve ça désagréable. Tout à fait discourtois. Est-on entre sauvages, ou entre gens civilisés ? Cette brutalité est-elle de règle ici ? On a beau jeu de dire que je suis trop sensible : je ne vois pas au nom de quoi je devrais m’en cacher ! Ceux qui ne le sont pas devraient en avoir honte ! Quelle est cette morale ? Chacun pour soi et mort aux faibles ? Est-ce de cette manière qu’il faut considérer la vie en société ? Et après on viendra se plaindre de n’être plus parmi les forts ? Tout ça n’est pas sérieux. Sans aller jusqu’à réécrire les tables de la loi, on pourrait essayer de les mettre en pratique, non ? Et puis éventuellement tenter de les améliorer quand on aura prouvé qu’elles sont insuffisantes… Elles ont peut-être des défauts, mais comment le savoir sans au moins essayer de les appliquer correctement ? On a juste prouvé qu’elles étaient mal comprises. Mais a-t-on essayé d’en changer l’interprétation ? Celle qu’on a combattue est-elle réellement la seule envisageable ? Ne s’est-on pas laissé allé à la facilité ? N’a-t-on pas sacrifié la vérité au profit d’un confort qu’on savait illusoire ? Ce que l’on a construit est-il si vénérable qu’on se l’imagine ? Cela mérite-t-il qu’on fasse tant d’efforts pour empêcher les bonnes intentions de s’exprimer ? Cela mérite-t-il qu’on se voile la face ? L’évidence est-elle si nuisible qu’on le pense ?
Usages périmés
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