Un parfait étranger

Il est vrai que le difficile est de se rendre à l’évidence. Il n’y a pas à tortiller. Cela doit s’expliquer, mais cette explication a peu d’utilité. Ce n’est pas elle qui nous dira comment être plus conciliant. Elle peut juste nous dire ce qu’il ne faut pas faire. Mais ça, on le sait déjà, non ? On a déjà donné dans les explications, et qu’en est-il sorti ? La description du mal n’est pas sa guérison. À moins d’imaginer une parfaite description… Mais on sait que celles-ci sont toujours tendancieuses. Au pire elles sont sournoises, au mieux elles justifient une fatalité. Toutefois… Il est curieux de constater que certains phénomènes sont à peine étudiés. Comme s’ils étaient sacrés. Intouchables. Secrets.
C’est bizarre, cette histoire de roman que je ne peux pas commencer. Ce « sujet » nébuleux que je ne peux atteindre. J’y réfléchis, j’y réfléchis, mais rien ne se déclenche. Moi qui pensais avoir trouvé un bon moyen de me discipliner, j’en reste pour mes frais ! Le texte de départ est-il si différent des précédents ? Certes, il est plus ancien, et date d’une période où mon esprit était en grande confusion… Mais quand même ! J’ai déjà soulevé un bon nombre de lièvres, mais je n’ai pas trouvé le désir de les suivre… Est-ce vraiment parce qu’aucun n’était le bon ? Ou bien parce que je crains de dévoiler la vérité ? Serais-je dégoûté ? Aurais-je trouvé moyen d’échapper à la discipline que je me suis imposé ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est qu’il me manque quelque chose. Un déclic, une audace. Un moyen d’aborder le problème posé. Ou un angle d’attaque, cela revient au même. Je n’ai aucune envie de raconter cette histoire-là. D’autant moins que je n’ai pas l’impression de la connaître. C’est tout de même embarrassant ! Alors que puis-je faire ? Continuer à y réfléchir est la seule solution. Tâcher de retrouver le bon état d’esprit, celui où j’étais lorsque je l’ai écrit. Il paraît insensé que cela soit si difficile ! Ça fait longtemps, bien sûr, mais enfin je devrais pouvoir m’en souvenir ! Tout ce que j’ai trouvé pour l’instant me paraît hors sujet. C’est accroché avec, mais ce n’est pas exactement ça. L’émotion exprimée était-elle si rare ? Ça donne l’impression que le texte est opaque, qu’il est assez puissant pour m’empêcher de voir ce qu’il y a derrière. C’est vrai que jusqu’ici je ne suis pas parti de textes aussi forts que celui-ci. Pourtant, qu’a-t-il d’exceptionnel ? Je sais qu’il est puissant, je le sens efficace, mais ce n’est pas non plus un chef-d’œuvre absolu ! Il ne faut pas exagérer ! C’est juste une bonne chanson. Et encore. Car on ne peut pas dire que ce soit vraiment séduisant. Ça fait plutôt dans le troublant, l’intéressant… Disons que ça ouvre des perspectives, que ça donne à penser. Et d’ailleurs c’est ce qui se passe depuis que j’ai commencé à essayer de le comprendre… Ça provoque des sentiments, ça réveille des idées. Mais ça ne me dit pas de quoi ça parle exactement, ni comment ça fonctionne. Et puis, c’est trop abstrait, il n’y a pas d’histoire, pas d’action, de décor. Il y a juste un personnage en train de raconter que sa vie a changé. Il reste dans le vague, il ne raconte pas ce qui est arrivé. Autant dire qu’on ne sait quasiment rien de lui.
Il est certain qu’il faut que je parvienne à le connaître, afin d’être capable d’en tracer le portrait. Il faut que je puisse le réduire à quelques traits de caractère, à une attitude mentale. Savoir ce qu’il cherche à faire, d’où il vient, où il va. Pourquoi il croit utile de raconter cela. Et à partir de là déterminer ce qu’il faut en penser. Ce qu’on peut supposer de ses faiblesses et de ses craintes, de ce dont il a besoin. Car pour l’instant ça ne paraît pas assez dramatique. Je ne vois pas comment ça pourrait évoluer. Évidemment je peux aussi repartir en arrière, mais pour ça il faudrait une vision d’ensemble… Savoir à quelle question ce texte apporte une réponse. Ce serait très intéressant, mais pour l’instant cela paraît encore plus difficile. Ça donne l’impression qu’il faudrait raconter sa vie entière, montrer de quelle façon il est arrivé là, à la nécessité d’entièrement se réformer. Tout un paquet d’erreurs, d’accidents de parcours, et surtout le tableau d’une profonde confusion… Et par où commencer ? Il faudrait qu’il me soit beaucoup plus familier. Et puisque pour l’instant je ne le connais pas… Qu’il demeure à mes yeux un parfait étranger…
Évidemment, c’est moi, ou du moins une partie de moi… Un rôle que je pratique, ou que j’ai pratiqué… Cependant il est clair que j’ai beaucoup de mal à me connaître ainsi. J’ai beau me reconnaître, je ne sais pas de quoi ce rôle est composé. Comment il est organisé. Quel est son point de vue, quels sont ses sentiments, ses choix, ses buts, et ses priorités… Ça paraît très secret. Bizarrement sournois, mais très déterminé. Et puis ça ne prête pas volontiers flanc à la critique… J’ai beau tenter de l’attaquer, de lui inventer des faiblesses, à chaque fois j’ai l’impression que je fais fausse route. Aurais-je par hasard trouvé une partie de moi que je trouve admirable ? J’ai du mal à y croire ! Car ce n’est pas si beau que cela semble l’être. C’est juste que ça dégage une impression de détermination. Et c’est assez inhabituel pour que j’ignore de quelle façon je vais pouvoir l’utiliser.

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