Pour ne pas le savoir

Au fond ce qu’il aimait, c’était se faire pleurer et puis se regarder. Ce qui bien sûr en soi n’avait rien de répréhensible… C’était juste un peu déplaisant pour ceux qui le côtoyaient et lui voulaient du bien ! Mais ça évidemment il s’arrangeait toujours pour ne pas le savoir.
Sans doute y aurait-il un ouvrage à écrire sur toutes les sottises que je l’avais vu faire, mais mon but n’est pas là. Je cherche à explorer l’instant où le réel s’est enfin révélé à ses yeux ébahis, et à développer ce qu’il en a compris puis ce qu’il en a fait. Évidemment son cas n’est qu’un parmi tant d’autres, mais il est exemplaire.

La misère du monde

Et puis c’était bizarre. Chaque pas que je faisais semblait me ramener à mon point de départ… La seule différence étant que je me retrouvais plus dégoûté qu’avant. Tout ce que je tentais pour m’occuper de son cas douloureux semblait voué à l’échec… Comme si un bon génie avait juré de me convaincre de renoncer à ce projet. Ce qui restait possible, mais semblait disproportionné.
Au fond c’était son attitude, qui me décourageait. Rien ne lui convenait. Quoi qu’on puisse lui proposer, il trouvait à redire. Et avec ça boudait à longueur de journée, prétendait désirer qu’on le laisse tranquille. En résumé était doté d’un esprit de contradiction aussi tenace que stupide.
Mais comment faisait-il pour ne pas voir qu’autour de lui le monde l’attendait ? Comment s’y prenait-il pour ne pas ressentir tout cet amour qu’on lui donnait ? Sa souffrance était-elle aussi entreprenante qu’il le prétendait ? Ou était-il plus simplement tombé en amour fou avec son cher nombril ?
Le peu qu’il en disait était incohérent. Selon lui il s’était tout à coup aperçu que la misère du monde se déversait en lui sans qu’il puisse rien faire pour endiguer ce flot tragique ou au moins essayer de le canaliser. Un genre de délire messianique sans aucun intérêt. Ce n’était pas nouveau, mais jusque là cela n’avait jamais pris de telles proportions !

Sa boussole à l’envers

Mais, bon. Je n’étais pas là pour le condamner. Au contraire je devais l’encourager à s’exprimer. Lui fournir le courage dont il semblait manquer. Ce qui a priori n’était pas évident !
Car je l’avais vu faire tellement de folies qu’il m’arrivait de croire qu’il était nettement plus courageux que moi. En tout cas surprenant — voire un peu déroutant. Depuis le temps que j’essayais de comprendre pourquoi il agissait ainsi, je n’avais pas encore réussi à me faire une opinion valable. Il était à la masse, prenait son pied à délirer le plus lointain possible…. C’était juste un constat, pas une explication. Et encore moins une solution !
Au fond je ne sais pas pourquoi je m’obstinais à lui parler si gentiment alors que la plupart du temps j’avais surtout envie de le secouer bien fort pour essayer de lui remettre les idées en place… Il était si souvent tellement malheureux ! Chaque fois malgré moi j’en étais attendri, tout en espérant qu’enfin cela allait lui servir de leçon et qu’il allait cesser de se pourrir la vie avec application… Peine perdue, d’ailleurs, car dès le lendemain une autre idée stupide traversait son esprit malade et l’entraînait dans des délires où il allait évidemment se vautrer davantage ! Dans son cas espérer une amélioration était pur gaspillage. Le Ciel l’avait pourvu d’une infinie capacité à ne faire que ce qu’il n’aurait jamais dû faire. Peut-être tenait-il sa boussole à l’envers… En somme il s’agissait d’un bon point de repère : il suffisait de faire le choix inverse au sien pour être presque sûr de ne pas se tromper !
En revanche j’ignorais comment lui faire comprendre que je ne tenais pas à ce qu’il manifeste à mon égard une telle dévotion… Même s’il m’était parfois arrivé d’en être flatté, la plupart du temps ça ne provoquait en moi qu’une sorte d’accablement dont je me serais volontiers passé ! Quoi que je fasse il se croyait forcé d’au moins faire semblant de m’imiter… C’était plutôt désagréable ! Hélas cela semblait tellement important pour lui que je ne savais pas comment l’en empêcher…
Je ne sais pas comment on en était arrivé là… Ça s’était installé sans qu’on y prenne garde, et ça ne semblait pas pressé de repartir. Je ne sais pas non plus pourquoi je n’avais pas envie que ça s’arrête. Je crois que j’espérais une sorte de miracle. Ou alors je n’avais pas envie de montrer ce que je ressentais. Je voulais préserver mon paradis secret. Ne permettre à personne d’y projeter des sentiments plus ou moins dégoûtants. Cela méritait bien de faire preuve d’un peu plus de patience et de compréhension en attendant de découvrir un moyen d’échapper à cette histoire compliquée.

Sincérité

Depuis le temps j’étais blasé des délires baveux où il se complaisait. J’avais pris l’habitude de ne pas m’inquiéter de ses excès verbaux. J’en étais arrivé à la conclusion qu’il était incapable de faire les choses simplement. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il ménage des effets dramatiques d’un incroyable ringardise… Et il avait le front d’appeler ça « sincérité » ! Il fallait pour le côtoyer une grande patience, et une politesse frisant l’hypocrisie. Il ne supportait pas que l’on ait un avis, même s’il s’agissait du même que le sien.

Ingratitude manifeste

Oui mais il y avait cette absurde torpeur. Cette envie de bouder, de refuser de jouer à ce jeu ridicule. Cette très nette préférence pour le jeu que lui-même avait imaginé. « Beaucoup trop délirant ! » lui disait-on toujours quand par hasard il évoquait ce qu’il désirait faire… Ce n’était pas gentil. Lui-même heureusement était bien plus poli. Il ne s’amusait pas à dire aux autres qu’ils n’étaient pas du tout comme il faut. Il s’arrangeait pour éviter de jouer avec eux, et cela suffisait. Mais c’était plutôt rare. Il n’avait pas besoin de faire tant d’efforts pour garder ses distances. Ne se mélangeait pas avec des gens méchants qui voulaient l’obliger à faire des choses qu’il n’avait aucune envie de faire. Et tout ça lui semblait absolument normal !
De toute façon il n’avait pas dit qu’il était d’accord. S’estimait encore libre de faire machine arrière. Aimait sentir la possibilité de tout nier en bloc. N’était pas loin d’être grisé de cette sensation. C’était idiot, bien sûr, mais ça faisait du bien. Désirait s’assurer que rien ne chercherait jamais à le dévier de son destin tracé — celui qu’il avait eu tant de mal à imaginer. Et naturellement rien de tout ça ne le choquait. Il trouvait ça logique, et même légitime. Pensait avoir déjà trop largement donné son temps aux autres. Se répétait sans cesse que maintenant c’était son tour. Qu’il voulait bien être gentil, mais que ça suffisait. Qu’il n’allait pas non plus passer sa vie à ça.
Et il était toujours aussi content de lui. Fier de montrer les dents — ou au moins d’y songer. Et pendant ce temps-là je l’observais sérieusement, me demandant ce que j’allais pouvoir tirer de bon d’un zigoto pareil. Certes il faisait un sujet d’étude assez satisfaisant, mais je n’étais pas sûr que mes capacités seraient à la hauteur de son ingratitude manifeste. Je voyais bien qu’il déclenchait en moi des réactions violentes que rien ne justifiait. Pour le moment j’avais surtout envie de lui faire mordre la poussière, pour lui apprendre à faire preuve d’un peu plus de respect à mon égard. Hélas cela ne faisait pas partie du protocole. J’avais le droit si je voulais de le couper en fines tranches ou de le disséquer, mais en aucune manière de le brutaliser. Fichu métier !

Sans contraintes et sans but

C’est vrai qu’il s’agissait d’une prise de tête assez abominable. Il faisait des calculs et les recommençait, mais le compte qu’il trouvait n’était jamais le bon. Il avait bien envie de piquer une crise, mais il était trop occupé à s’amuser de tout, et surtout de lui-même.
C’était tellement bon, de voyager ainsi au fil de ses idées, sans contraintes et sans but ! Il se sentait si bien, détaché et serein ! Du moins se plaisait-il à nommer ça ainsi…
Mais pourquoi avait-il l’étrange sensation que rien autour de lui n’était là par hasard ? Qu’est-ce qui lui permettait de sourire sans arrêt ? Il avait toujours l’air de croire qu’il y avait quelque chose au-delà des simples apparences… Tout en ne se montrant aucunement capable de décrire ce qu’il apercevait et qui l’amusait tant.
Il allait devoir faire un voyage en lui-même s’il voulait s’échapper de ce cercle infernal. Oser s’aventurer dans des coins de son âme réputés dangereux. Peut-être même aller jusqu’à braver l’autorité qui le terrorisait.
Il fallait qu’il parvienne à parler de tout ça avec légèreté. Ce n’était pas gagné ! Il devinait déjà qu’il allait très souvent avoir envie d’abandonner cette quête stupide.

Délectation morbide

Jamais il n’aurait dû tant s’éloigner de son chemin. Il avait cru bien faire, s’était imaginé que c’était nécessaire, mais à présent il semblait clair que tous ces compromis s’étaient en fin de compte retournés contre lui. Il y avait perdu ce qui le motivait. Avait fini par ne plus même pouvoir se respecter.
Où était la limite entre la ruse et la faiblesse ? À quel instant le rôle qu’il estimait jouer était-il devenu ce pantin désarmé ? Que cherchait-il à obtenir qui méritât un si grand sacrifice ? Ne valait-il pas mieux ne pas tant s’humilier ?
C’est vrai qu’il se sentait légèrement enragé. En avait par-dessus la tête de ces joyeux calculs qui ne marchaient jamais, de toutes ces conneries qu’on avait réussi à lui faire avaler de plus ou moins bon gré. Il fallait faire comme ci, il fallait faire comme ça… Tout le monde savait ce qu’il aurait dû faire, mais en revanche personne n’avait l’air de vouloir chercher à comprendre ce qu’il désirait faire. Et n’était-ce pas là ce qui comptait le plus ?
Bien sûr il admettait avoir prêté le flanc à la critique avec une certaine délectation morbide non dénuée d’ironie sous-jacente… Il s’était cru malin, avait voulu jouer au jeu du qui perd gagne, avait cru être en train d’occuper le terrain, imaginant déjà plus tard profiter de cet avantage pour imposer son point de vue… Alors qu’en fait il était juste en train de se soumettre au point de vue adverse dont l’arrogance et la cruauté l’avaient réduit à rien. Ou du moins rien d’utile pour lui-même. Parce qu’en tant que paillasson… Il n’était pas loin d’avoir atteint la perfection !
Il ne savait comment se justifier de ces errances. Voyait bien qu’il s’était gravement fourvoyé, mais ne parvenait pas à comprendre pourquoi. Imaginait encore que ce n’était pas vrai, que tout était prévu, que ce petit retard faisait partie du plan… N’importe quoi plutôt que se remettre en cause.
Il n’aimait pas l’idée qu’encore une fois on sache mieux que lui ce qu’il aurait dû faire. Il était juste en quête d’une bonne combine. Pas d’un jeu de massacre.
Jamais il n’aurait dû accepter de plonger aussi profond dans la mélasse. Réussir à s’en extraire allait lui demander des efforts colossaux. Ceci en admettant qu’il y arrive un jour.

Déconvenues

Et puis peu importait. Il avait essayé, et avait échoué. Le monde n’allait pas s’arrêter de tourner.
En fait il s’en foutait. N’avait jamais pensé que cela méritait qu’il se gâche la vie. Il s’était efforcé de faire les choses au mieux, estimait avoir mis le maximum de chances possibles de son côté… Et puis tout le projet s’était cassé la gueule, sans qu’il ait l’impression d’en être responsable. Sans se croire tout à fait innocent, il savait qu’il n’avait rien à se reprocher. Tout semblait confirmer qu’il pouvait tout abandonner sans le moindre remords.
De toute façon il valait mieux prendre les choses ainsi. Aucune alternative n’apparaissait à l’horizon. La route à suivre n’était pas celle qu’il aurait choisie, mais elle était bien indiquée. Tout ce qu’il avait fait pour essayer d’y échapper l’y avait ramené. Et plutôt violemment ! Toutes les illusions qu’il avait cru pouvoir nourrir n’avaient laissé en lui qu’une ironie amère dont il se demandait si elle était vraiment aussi avantageuse qu’elle le prétendait. Et la dernière en date de ses déconvenues avait été de loin la plus catastrophique. Elle avait fait de lui ce zombie maladroit se demandant à chaque inspiration s’il aurait la force ou non pour la suivante. Lui qui auparavant avait été un pratiquant sincère de la fuite en avant, cela faisait quand même un sacré changement !

Terrain miné

Comment aurait-il pu expliquer le mystère qu’il avait découvert ? D’ailleurs aurait-il eu intérêt à le faire ? Qui aurait pu le suivre sur ce terrain miné ? C’était trop dérangeant… Et puis, trop dangereux. Il ne se voyait pas imposant une forme à ce méli-mélo. N’était pas loin d’imaginer que c’était interdit, que ça portait malheur.
Cependant il avait envie de se vanter. Qu’on sache qu’il avait accompli un exploit. À vrai dire il était presque certain d’être capable d’indiquer le chemin à ceux qui comme lui seraient tentés par l’expérience. N’avait aucune idée de la difficulté que ça représentait.
Il était étonné d’être si conciliant.

Théâtre personnel

Au fond il était sûr de s’inquiéter pour rien. Cela formait en lui un étrange mélange. Tout allait s’arranger dès qu’il aurait compris comment s’y retrouver.
Ça ressemblait un peu au point de non-retour. Il était désormais prêt à laisser tomber ce qu’il avait aimé. À vrai dire c’était même sûrement déjà fait. Ses sentiments n’étaient pas encore effacés, mais il les regardait d’une façon nouvelle, avec curiosité et amusement… Avec au fond la conviction de ne pas être concerné.
Tout ça était absurde. L’impression que ça lui donnait était trop prétentieuse pour être raisonnable. Il s’était contenté d’accepter de savoir tout ce qu’auparavant il s’était obstiné à ignorer… Rien d’extraordinaire à cela. Le fait qu’il ait réussi à se cacher la vérité pendant aussi longtemps semblait nettement plus prodigieux ! Quant à savoir pourquoi cela se produisait justement maintenant… Sincèrement cela n’avait pas le moindre intérêt.
Il estimait avoir bien fait de tout laisser tomber. Rien ne valait la peine qu’on se donnait pour essayer de l’obtenir. En toute honnêteté il n’avait jamais eu besoin de s’énerver. Il avait juste cru que c’était nécessaire pour être comme il faut. Tout ça n’était qu’un jeu sans la moindre importance. Une illusion de plus.
N’était-il pas tombé dans une histoire où rien n’arriverait jamais ? Il commençait à s’inquiéter de cet immobilisme… Avait presque la sensation d’en être responsable. Ce qui semblait stupide, puisqu’il n’était ici qu’un simple observateur.
Ça le faisait marrer, d’imaginer autour de lui tout un cercle d’amis commentant la moindre de ses pensées… Ça lui faisait comme un petit théâtre personnel. Il poussait même le vice jusqu’à se féliciter de pouvoir deviner à l’avance ce que chacun allait dire ! Se croyait presque télépathe ! Avait même des scrupules à lire si bien en eux ! Se demandait s’il en avait le droit ! Si c’était bien honnête !
Néanmoins il leur répondait, très vite pris au jeu. Faisait valoir son point de vue, défendait sa nécessité…
Il était très gentil, mais un peu égaré.