Le plaisir de mentir

Le petit chat est mort, et le ciel est encore trop loin pour en parler. On peut imaginer des raccourcis plaisants, et même apercevoir de gentilles promesses, mais ça n’ira jamais plus loin que le plaisir de se griser de mots, de phrases élégantes dont on cherche à saisir l’exacte utilité. Au fond il y a plus à trouver dans un verre de souvenirs poisseux que dans le témoignage des sages assemblés.
La vraie satisfaction n’est pas de découvrir une définition faisant mouche à tout coup. Car en somme l’aplomb n’est pas un avantage. C’est même une défaite, quand on y songe… L’apparente satisfaction de qui estime avoir raison ressemble à un aveu, à un défi ultime. À cet instant il sait qu’il devient vulnérable…
Au-delà il y a le plaisir de mentir. De palper le réel et de s’y conformer. De savoir que le monde est tellement changeant que les définitions auront toujours le tort de se vouloir définitives. Ce quelle que soit l’audace de l’ambition qui les motive.
Le langage n’est pas fait pour dire la vérité mais pour la travestir. Le mieux qu’on puisse lui demander est de créer les conditions de la révélation. Le temps passé à essayer de définir précisément ce qu’on ressent vise à stabiliser la représentation, et non à la transmettre. Si là était le but, la contagion sentimentale serait plus efficace. La connaissance est silencieuse, et l’ouverture d’esprit suffit à la transmettre.

Des enchevêtrements de matériaux divers

Tiens c’est vrai c’était quoi au juste cette histoire ?… Cela se déroulait à la frontière exacte entre la vanité et la lucidité, là où l’image se construit en pleine liberté. Le moment où l’on dit que l’on va essayer de se représenter. Où l’on se définit un modèle à remplir, un moule où se couler, un rôle à jouer que l’on estime utile, nécessaire. Et puis bien sûr ensuite tout cela se transforme… Mais pourquoi celui-ci s’est-il dissimulé, a-t-il continué sans jamais renoncer à vouloir s’imposer ?
Ça se situe à la frontière, à l’âge où on ignore, où on est animé d’une foi véritable… Bah ! ce n’est pas si grave. Ce n’est qu’une bêtise, un énorme secret qui veut rester caché, et qui a certainement d’excellentes raisons pour ça.
Mais d’un autre côté on ne peut pas prétendre que la méthode ait l’air d’avoir porté ses fruits… En conséquence les idées sont toutes bienvenues, ne serait-ce que le temps de les apprivoiser, de voir si elles ressemblent à ce que l’on ressent.
Ce dont je suis certain est que cela résiste. Que rien ne paraît conforme, que la statue n’est pas de la taille voulue… Que ce qu’il faut réaliser semble encore impossible — ou bien au prix de compromis beaucoup trop encombrants. Enfin quoi, c’est certain, ça ne paraît pas simple.
Et puis bon, il faudrait dévoiler quelque chose que je tiens à garder secret ? Ce n’est pas tout à fait mon impression. C’est juste qu’il y a d’innombrables contraintes, et que mon intérêt est de les respecter. Qu’avant de me lancer je dois d’abord savoir que je suis dans le vrai, que quel que soit le résultat je n’aurai pas idée de me le reprocher.
Je ne sais pas pourquoi ça s’est passé ainsi, pourquoi je n’ai pas pu aller au bout de mon idée sans jamais m’inquiéter, sans me préoccuper de ce qu’on me disait… J’ai été entraîné, séduit, intéressé et captivé, et j’ai presque oublié ce que je voulais faire… Ou plutôt non : j’ai conservé mon idée bien ancrée, mais mille fois j’ai pensé que je m’en approchais avant de constater que ce n’était pas vrai. Ce qui bien sûr était la conséquence directe de ma confusion, je ne peux en douter. Si j’avais clairement su ce que je désirais, je n’aurais pas été séduit par ce qui m’en éloignait…
Quoique. Car il faut voir aussi ce qu’il y avait avant. À quel point j’étais loin de la réalité. Et l’inadéquation des outils que j’avais à ma disposition.
Enfin je ne sais pas. Et je n’ai pas vraiment envie de m’en soucier. Le chemin est ainsi, c’est dans ce monde-là que je dois avancer, mais je sais qu’au-delà la lumière est plus belle, qu’un jour je vais trouver moyen de régler ça avec facilité, et de n’y plus penser. Et à vrai dire j’aimerais bien que cela soit déjà passé… J’ai beau être serein, parfois j’aimerais bien être content de moi, même si je sais qu’à chaque fois cela me pose des problèmes qu’ensuite il faut que je résolve. Car au fond j’aime bien me retrouver au pied du mur, forcé de corriger les idées préconçues qui ne concordent pas avec ce que je vois… C’est un peu affolant, certes, mais quelle volupté !
Mais, bon. Cela n’a plus grand-chose à voir avec ce que je racontais… Et tant qu’à raconter n’importe quoi, autant y aller carrément, construire des cabanes qui ne tiendront jamais debout, des enchevêtrements de matériaux divers, dont le seul intérêt est l’inédit rapport ? Vraiment je ne sais pas. J’aurais dû me lancer dans la philosophie. Car la littérature, voyez-vous… Ce n’est pas tous les jours facile ! Le paysage imaginaire a une forte tendance à demeurer inaccessible. Je veux parler bien sûr d’images consistantes, de ces grands labyrinthes qui font les beaux voyages… Que la question posée ne soit pas résolue en deux phrases lapidaires et une pirouette pour faire joli. Qu’il faille réellement s’y plonger jusqu’au cou, et parfois davantage. Qu’il y ait des adversaires puissants, mais pas invulnérables. En résumé qu’on puisse vraiment en faire « toute une histoire »…
Ce n’est pas difficile. La question n’est pas là. C’est éprouvant, bouleversant, ça transforme le monde, mais ça n’exige pas d’extraordinaires compétences. Sauf peut-être une solide détermination, et un goût du défi au-delà du commun… Mais cela peut se faire sans prouesses spéciales ni sophistication. Il faut seulement y croire assez pour s’y plonger, et ne pas s’affoler quand la barque virtuelle menace de sombrer. Après, eh bien c’est comme dans la vraie vie : on est un peu gêné quand c’est trop dérangeant, mais au final ce sont les meilleurs souvenirs…
Ainsi il ne s’agit que de faire un bilan de l’expérience acquise ? De porter témoignage afin de rejoindre plus vite l’endroit où l’on comprend que l’on ne comprend rien, et qu’il est temps d’apprendre ? Mouais… Je ne suis pas très convaincu. J’aimais croire qu’il y avait un nœud trop serré à défaire. C’était un peu vexant, mais quand même ça faisait nettement plus sérieux !

Garder le cap

J’y crois, je n’y crois plus, je n’ai plus rien à dire et je parle pourtant… Ma vie défile et s’obscurcit, numérotant des courants d’air, découvrant les mirages derrière les mirages, accomplissant ce qui n’aurait jamais dû être. Somme toute, il y a de quoi bien s’amuser !
Sans doute y a-t-il de quoi se poser des questions. Encore faut-il savoir lesquelles !
Car la vertu n’est pas toujours du bon côté ? Mais qui décide quoi dans cette affaire-là ? Je fais des mots, des phrases… Ça fait si peu de bruit que j’en suis ébahi. N’en reste que la joie, l’émotion de l’instant, la rencontre fortuite entre le parapluie de l’imagination et la machine à coudre de la bienveillance… Ou alors le contraire, pour ce qu’on peut en deviner. (Le tout se déroulant sur une industrieuse table de dissection, si ma mémoire est bonne…)
En attendant j’ai tout un tas de bêtises à faire, qui à la vérité ne m’intéressent guère, mais qui ont le mérite (si tant est que l’on puisse appeler ça ainsi) de ne pas être lettres mortes. Et comme le désir ne se fait pas sentir avec assez de force pour m’arracher à mon fauteuil, je ne peux pas prétendre être trop occupé…
C’est très embarrassant, de ne rien désirer. Ça finit par sembler légèrement monotone ! Par bonheur il y a les émotions d’autrui pour me faire vibrer… Sinon je ne sais pas où j’en serais rendu. Un monde étroit, fermé, où l’irréalité tiendrait toute la place… Une version personnelle de l’enthousiasme autorisé ? Je veux bien, mais alors il faut argumenter. Et s’il n’y a personne acceptant d’écouter… Il est temps de changer de terrain d’investigation.
Je veux croire que la tâche que je me suis confiée est en train de mûrir… J’ai quelques doutes mais ça fait partie du processus. C’est juste que le temps passé à ne rien faire me semble assez déshonorant… Par bonheur il y a moyen de s’occuper, même si ce ne sont pas mes passe-temps préférés.
Qu’importe ? L’essentiel est de garder le cap, aussi idiot parfois que cela puisse paraître. Car le reste, vraiment… Ce n’est pas très intéressant. Prendre des poses, se soucier de l’opinion d’autrui… Parfois se rendre utile, vouloir tout contrôler et refuser de constater qu’on ne maîtrise rien, pas même ce qui en somme ne dépend de personne d’autre que de soi, la vie intime et maritime, les désirs de ceci, les dégoûts de cela, toutes les opinions conçues avec amour, que l’on voudrait utiles à défaut d’être justes — ou bien est-ce l’inverse ?
Mieux vaut se concentrer sur les bribes d’enfance que l’on a pu sauver, et tâcher de construire ce qu’on avait imaginé, même si ça semble idiot, déraisonnable, dangereux… Surtout si ça paraît idiot, déraisonnable, etc. Car le reste, vraiment… Ce n’est qu’une défaite. Et c’est le prodige de vivre, que l’on défait ainsi.
Chacun de nous mérite mieux que tout ce qu’il s’accorde. Nous nous traitons si mal que c’en est effrayant.

« Mourir pour des idées, d’accord, mais de mort lente… »

Guetter la chance

C’est vrai que la question mérite réflexion, et qu’il n’y a pas que des ennuis à y trouver. Cependant…? Eh bien, je ne sais pas. Cela paraît confus. Et je ne dis pas ça pour faire le malin ! Enfin, pas seulement.
Il y a le prodige, la soudaine clarté, balayant tout sur son passage avec la joyeuse assurance des vents tropicaux… Et il ne s’agit pas d’un état passager ! Ça s’installe et devient un état coutumier. Alors bon, forcément, ce qu’il y avait avant s’en trouve très abîmé… Mais pas déraciné. Déjà on entrevoit de quelle nature vont être les difficultés.
Ensuite ? Eh bien, l’évidence s’impose : il y a du rangement à faire. Beaucoup de rangement. Cela peut devenir assez obsessionnel… Mais passons. Le flux d’informations continuant sans relâche à bousculer ce qu’on s’efforce de construire, il va de soi que ça paraît assez décourageant. Après l’euphorie de tout savoir en toute circonstance vient la conscience que tout cela n’est qu’une vaste blague, que tout ce qu’on apprend n’a aucune valeur tant qu’on est incapable de s’y conformer, ou plus exactement tant qu’on est prisonnier d’une image de soi qui s’en croit incapable. En résumé il faut non refaire le monde, mais se refaire, soi. Et là on est en plein dans la difficulté. Il faut déjouer ses propres ruses, débusquer ce qui est caché, et tout revisiter… Cela paraît idiot, mais cela prend du temps !
L’avantage est que cela se fait dans la sérénité. Les maux les plus courants de l’âme n’ont plus de raisons d’être. L’édifice étant désormais en perpétuelle mutation, il n’est guère menacé… Demeure qu’au-delà il y a certainement beaucoup mieux à trouver, un pouvoir que l’on voit sans oser y toucher… Tout en sachant évidemment qu’il suffirait de peu, une simple décision, pour enfin l’exercer. Oui mais, oui mais, oui mais… Les préjugés ont la vie dure. Ou plus exactement il y a d’autres décisions refusant de céder le pas… Et il faut négocier. Ou bien guetter la chance.

Comme un cocon capitonné

J’aime cracher par terre, et regarder la mer. J’aime me souvenir des longues chevauchées. J’aime quand le désir se faire encore sentir, et puis quand le besoin sait se faire oublier. J’aime me découvrir dans le regard de l’autre, même si quelquefois je ne suis pas d’accord avec ce que j’y vois. J’aime l’instant précis où l’ivresse s’avance, et donne l’impression qu’elle va durer toujours. Je n’aime pas du tout les histoires qui finissent sur un malentendu. Je n’aime pas du tout les portes refermées, verrouillées, condamnées. Celles et ceux qui mettent un point d’honneur à ne jamais se laisser attendrir par le chagrin d’autrui.
Je suis le vénérable, le téméraire, et le maudit. J’aime me raconter des contes insensés. Imaginer l’inouï et réussir à le sentir, à le vivre, à le démontrer. Je suis d’une prétention qui m’effraie quelquefois.
J’aime me réveiller à la suite d’un rêve un peu trop agréable. Hélas je ne parviens jamais à le rejoindre. J’aime à croire que demain sera mieux qu’aujourd’hui, et qu’un jour j’obtiendrai ce que j’ai demandé, une opportunité entraînante et irrésistible. J’aime à dire que l’épreuve a bien assez duré, mais j’ai des doutes à ce sujet.
J’aime comme un damné avoir le cœur en cendres et puis m’apercevoir que ce n’était pas vrai. J’aimerais bien refaire le chemin à l’envers, pour corriger ce qui a vraiment trop merdé. Ou alors inventer un moyen d’oublier ? Non, ça ne me dit rien.
Enfin quoi, c’est certain, je pourrais aussi bien cesser de me mentir et commencer à me creuser un trou pour m’enterrer… Mais, bon. J’aimerais mieux trouver un moyen plus courtois pour me tirer de là.
Au fond je suis tout prêt à me laisser dompter. Cela fait très longtemps que j’ai cessé de me défendre. Je fais parfois semblant, mais ça ne compte pas. Ça rassure ceux qui veulent avoir l’air offensif. Par la même occasion ça leur montre à quel point l’idée est ridicule.
Évidemment il y a des comptes à régler. C’est là ce qui me prend le plus clair de mon temps. Tout ce qui m’est resté en travers du gosier. Mais d’un autre côté je sais que c’est stupide, puisque les solutions ne sont que rarement où on voudrait qu’elles soient…
En somme j’aime bien être un peu égaré. Ce n’est guère valorisant, mais ça donne une chance à des sensations neuves de se manifester. Au fond c’est même là que l’assurance est la plus grande, quand on se sait assez fort pour admettre qu’on n’y comprend rien et que c’est ça qui rend le jeu si passionnant. Le reste du temps on juge, on se révolte, on pleure… En somme on cherche à s’échapper du monde trop parfait que l’on s’est fabriqué, où tout est déjà su, prévu, inévitable, fatidique ! Comme un cocon capitonné… Même si souvent c’est sur des clous que l’on s’est installé, espérant que cela suffira à déjouer le piège de l’autosatisfaction, et refusant de constater que ça produit l’effet inverse.

En rondelles plus fines

Bon d’accord ça promet de belles échappées, des cavernes profondes et de vertes vallées… Avec aussi quelques aubaines, luttes gréco-romaines ?
L’essentiel est d’oser se glisser dans le moule que l’on a préparé. Quoiqu’à la vérité souvent on aimerait ne pas tout mélanger. Mais il y a en cet endroit tant de désordre accumulé ! Et puis bon, quoi, ranger… C’est assez compliqué.
Je ne crois pas qu’il y ait des perles à trouver. Tout est assez usé. Rien n’offre assez de prise pour être découpé en rondelles plus fines.
À la limite c’est peut-être préférable ainsi… Ça prouve qu’il n’y a pas de problème majeur. En tout cas rien qui soit suffisamment puissant pour parvenir à traverser la carapace de fatigue.
Sans doute faudrait-il être plus consciencieux. Arrêter de rêver à longueur de journée.
Oh non, je ne crois pas. Cela ne me plaît pas.

Pour ne pas le savoir

Au fond ce qu’il aimait, c’était se faire pleurer et puis se regarder. Ce qui bien sûr en soi n’avait rien de répréhensible… C’était juste un peu déplaisant pour ceux qui le côtoyaient et lui voulaient du bien ! Mais ça évidemment il s’arrangeait toujours pour ne pas le savoir.
Sans doute y aurait-il un ouvrage à écrire sur toutes les sottises que je l’avais vu faire, mais mon but n’est pas là. Je cherche à explorer l’instant où le réel s’est enfin révélé à ses yeux ébahis, et à développer ce qu’il en a compris puis ce qu’il en a fait. Évidemment son cas n’est qu’un parmi tant d’autres, mais il est exemplaire.

La misère du monde

Et puis c’était bizarre. Chaque pas que je faisais semblait me ramener à mon point de départ… La seule différence étant que je me retrouvais plus dégoûté qu’avant. Tout ce que je tentais pour m’occuper de son cas douloureux semblait voué à l’échec… Comme si un bon génie avait juré de me convaincre de renoncer à ce projet. Ce qui restait possible, mais semblait disproportionné.
Au fond c’était son attitude, qui me décourageait. Rien ne lui convenait. Quoi qu’on puisse lui proposer, il trouvait à redire. Et avec ça boudait à longueur de journée, prétendait désirer qu’on le laisse tranquille. En résumé était doté d’un esprit de contradiction aussi tenace que stupide.
Mais comment faisait-il pour ne pas voir qu’autour de lui le monde l’attendait ? Comment s’y prenait-il pour ne pas ressentir tout cet amour qu’on lui donnait ? Sa souffrance était-elle aussi entreprenante qu’il le prétendait ? Ou était-il plus simplement tombé en amour fou avec son cher nombril ?
Le peu qu’il en disait était incohérent. Selon lui il s’était tout à coup aperçu que la misère du monde se déversait en lui sans qu’il puisse rien faire pour endiguer ce flot tragique ou au moins essayer de le canaliser. Un genre de délire messianique sans aucun intérêt. Ce n’était pas nouveau, mais jusque là cela n’avait jamais pris de telles proportions !

Sa boussole à l’envers

Mais, bon. Je n’étais pas là pour le condamner. Au contraire je devais l’encourager à s’exprimer. Lui fournir le courage dont il semblait manquer. Ce qui a priori n’était pas évident !
Car je l’avais vu faire tellement de folies qu’il m’arrivait de croire qu’il était nettement plus courageux que moi. En tout cas surprenant — voire un peu déroutant. Depuis le temps que j’essayais de comprendre pourquoi il agissait ainsi, je n’avais pas encore réussi à me faire une opinion valable. Il était à la masse, prenait son pied à délirer le plus lointain possible…. C’était juste un constat, pas une explication. Et encore moins une solution !
Au fond je ne sais pas pourquoi je m’obstinais à lui parler si gentiment alors que la plupart du temps j’avais surtout envie de le secouer bien fort pour essayer de lui remettre les idées en place… Il était si souvent tellement malheureux ! Chaque fois malgré moi j’en étais attendri, tout en espérant qu’enfin cela allait lui servir de leçon et qu’il allait cesser de se pourrir la vie avec application… Peine perdue, d’ailleurs, car dès le lendemain une autre idée stupide traversait son esprit malade et l’entraînait dans des délires où il allait évidemment se vautrer davantage ! Dans son cas espérer une amélioration était pur gaspillage. Le Ciel l’avait pourvu d’une infinie capacité à ne faire que ce qu’il n’aurait jamais dû faire. Peut-être tenait-il sa boussole à l’envers… En somme il s’agissait d’un bon point de repère : il suffisait de faire le choix inverse au sien pour être presque sûr de ne pas se tromper !
En revanche j’ignorais comment lui faire comprendre que je ne tenais pas à ce qu’il manifeste à mon égard une telle dévotion… Même s’il m’était parfois arrivé d’en être flatté, la plupart du temps ça ne provoquait en moi qu’une sorte d’accablement dont je me serais volontiers passé ! Quoi que je fasse il se croyait forcé d’au moins faire semblant de m’imiter… C’était plutôt désagréable ! Hélas cela semblait tellement important pour lui que je ne savais pas comment l’en empêcher…
Je ne sais pas comment on en était arrivé là… Ça s’était installé sans qu’on y prenne garde, et ça ne semblait pas pressé de repartir. Je ne sais pas non plus pourquoi je n’avais pas envie que ça s’arrête. Je crois que j’espérais une sorte de miracle. Ou alors je n’avais pas envie de montrer ce que je ressentais. Je voulais préserver mon paradis secret. Ne permettre à personne d’y projeter des sentiments plus ou moins dégoûtants. Cela méritait bien de faire preuve d’un peu plus de patience et de compréhension en attendant de découvrir un moyen d’échapper à cette histoire compliquée.

Sincérité

Depuis le temps j’étais blasé des délires baveux où il se complaisait. J’avais pris l’habitude de ne pas m’inquiéter de ses excès verbaux. J’en étais arrivé à la conclusion qu’il était incapable de faire les choses simplement. C’était plus fort que lui, il fallait qu’il ménage des effets dramatiques d’un incroyable ringardise… Et il avait le front d’appeler ça « sincérité » ! Il fallait pour le côtoyer une grande patience, et une politesse frisant l’hypocrisie. Il ne supportait pas que l’on ait un avis, même s’il s’agissait du même que le sien.

Ingratitude manifeste

Oui mais il y avait cette absurde torpeur. Cette envie de bouder, de refuser de jouer à ce jeu ridicule. Cette très nette préférence pour le jeu que lui-même avait imaginé. « Beaucoup trop délirant ! » lui disait-on toujours quand par hasard il évoquait ce qu’il désirait faire… Ce n’était pas gentil. Lui-même heureusement était bien plus poli. Il ne s’amusait pas à dire aux autres qu’ils n’étaient pas du tout comme il faut. Il s’arrangeait pour éviter de jouer avec eux, et cela suffisait. Mais c’était plutôt rare. Il n’avait pas besoin de faire tant d’efforts pour garder ses distances. Ne se mélangeait pas avec des gens méchants qui voulaient l’obliger à faire des choses qu’il n’avait aucune envie de faire. Et tout ça lui semblait absolument normal !
De toute façon il n’avait pas dit qu’il était d’accord. S’estimait encore libre de faire machine arrière. Aimait sentir la possibilité de tout nier en bloc. N’était pas loin d’être grisé de cette sensation. C’était idiot, bien sûr, mais ça faisait du bien. Désirait s’assurer que rien ne chercherait jamais à le dévier de son destin tracé — celui qu’il avait eu tant de mal à imaginer. Et naturellement rien de tout ça ne le choquait. Il trouvait ça logique, et même légitime. Pensait avoir déjà trop largement donné son temps aux autres. Se répétait sans cesse que maintenant c’était son tour. Qu’il voulait bien être gentil, mais que ça suffisait. Qu’il n’allait pas non plus passer sa vie à ça.
Et il était toujours aussi content de lui. Fier de montrer les dents — ou au moins d’y songer. Et pendant ce temps-là je l’observais sérieusement, me demandant ce que j’allais pouvoir tirer de bon d’un zigoto pareil. Certes il faisait un sujet d’étude assez satisfaisant, mais je n’étais pas sûr que mes capacités seraient à la hauteur de son ingratitude manifeste. Je voyais bien qu’il déclenchait en moi des réactions violentes que rien ne justifiait. Pour le moment j’avais surtout envie de lui faire mordre la poussière, pour lui apprendre à faire preuve d’un peu plus de respect à mon égard. Hélas cela ne faisait pas partie du protocole. J’avais le droit si je voulais de le couper en fines tranches ou de le disséquer, mais en aucune manière de le brutaliser. Fichu métier !

Sans contraintes et sans but

C’est vrai qu’il s’agissait d’une prise de tête assez abominable. Il faisait des calculs et les recommençait, mais le compte qu’il trouvait n’était jamais le bon. Il avait bien envie de piquer une crise, mais il était trop occupé à s’amuser de tout, et surtout de lui-même.
C’était tellement bon, de voyager ainsi au fil de ses idées, sans contraintes et sans but ! Il se sentait si bien, détaché et serein ! Du moins se plaisait-il à nommer ça ainsi…
Mais pourquoi avait-il l’étrange sensation que rien autour de lui n’était là par hasard ? Qu’est-ce qui lui permettait de sourire sans arrêt ? Il avait toujours l’air de croire qu’il y avait quelque chose au-delà des simples apparences… Tout en ne se montrant aucunement capable de décrire ce qu’il apercevait et qui l’amusait tant.
Il allait devoir faire un voyage en lui-même s’il voulait s’échapper de ce cercle infernal. Oser s’aventurer dans des coins de son âme réputés dangereux. Peut-être même aller jusqu’à braver l’autorité qui le terrorisait.
Il fallait qu’il parvienne à parler de tout ça avec légèreté. Ce n’était pas gagné ! Il devinait déjà qu’il allait très souvent avoir envie d’abandonner cette quête stupide.

Délectation morbide

Jamais il n’aurait dû tant s’éloigner de son chemin. Il avait cru bien faire, s’était imaginé que c’était nécessaire, mais à présent il semblait clair que tous ces compromis s’étaient en fin de compte retournés contre lui. Il y avait perdu ce qui le motivait. Avait fini par ne plus même pouvoir se respecter.
Où était la limite entre la ruse et la faiblesse ? À quel instant le rôle qu’il estimait jouer était-il devenu ce pantin désarmé ? Que cherchait-il à obtenir qui méritât un si grand sacrifice ? Ne valait-il pas mieux ne pas tant s’humilier ?
C’est vrai qu’il se sentait légèrement enragé. En avait par-dessus la tête de ces joyeux calculs qui ne marchaient jamais, de toutes ces conneries qu’on avait réussi à lui faire avaler de plus ou moins bon gré. Il fallait faire comme ci, il fallait faire comme ça… Tout le monde savait ce qu’il aurait dû faire, mais en revanche personne n’avait l’air de vouloir chercher à comprendre ce qu’il désirait faire. Et n’était-ce pas là ce qui comptait le plus ?
Bien sûr il admettait avoir prêté le flanc à la critique avec une certaine délectation morbide non dénuée d’ironie sous-jacente… Il s’était cru malin, avait voulu jouer au jeu du qui perd gagne, avait cru être en train d’occuper le terrain, imaginant déjà plus tard profiter de cet avantage pour imposer son point de vue… Alors qu’en fait il était juste en train de se soumettre au point de vue adverse dont l’arrogance et la cruauté l’avaient réduit à rien. Ou du moins rien d’utile pour lui-même. Parce qu’en tant que paillasson… Il n’était pas loin d’avoir atteint la perfection !
Il ne savait comment se justifier de ces errances. Voyait bien qu’il s’était gravement fourvoyé, mais ne parvenait pas à comprendre pourquoi. Imaginait encore que ce n’était pas vrai, que tout était prévu, que ce petit retard faisait partie du plan… N’importe quoi plutôt que se remettre en cause.
Il n’aimait pas l’idée qu’encore une fois on sache mieux que lui ce qu’il aurait dû faire. Il était juste en quête d’une bonne combine. Pas d’un jeu de massacre.
Jamais il n’aurait dû accepter de plonger aussi profond dans la mélasse. Réussir à s’en extraire allait lui demander des efforts colossaux. Ceci en admettant qu’il y arrive un jour.

Déconvenues

Et puis peu importait. Il avait essayé, et avait échoué. Le monde n’allait pas s’arrêter de tourner.
En fait il s’en foutait. N’avait jamais pensé que cela méritait qu’il se gâche la vie. Il s’était efforcé de faire les choses au mieux, estimait avoir mis le maximum de chances possibles de son côté… Et puis tout le projet s’était cassé la gueule, sans qu’il ait l’impression d’en être responsable. Sans se croire tout à fait innocent, il savait qu’il n’avait rien à se reprocher. Tout semblait confirmer qu’il pouvait tout abandonner sans le moindre remords.
De toute façon il valait mieux prendre les choses ainsi. Aucune alternative n’apparaissait à l’horizon. La route à suivre n’était pas celle qu’il aurait choisie, mais elle était bien indiquée. Tout ce qu’il avait fait pour essayer d’y échapper l’y avait ramené. Et plutôt violemment ! Toutes les illusions qu’il avait cru pouvoir nourrir n’avaient laissé en lui qu’une ironie amère dont il se demandait si elle était vraiment aussi avantageuse qu’elle le prétendait. Et la dernière en date de ses déconvenues avait été de loin la plus catastrophique. Elle avait fait de lui ce zombie maladroit se demandant à chaque inspiration s’il aurait la force ou non pour la suivante. Lui qui auparavant avait été un pratiquant sincère de la fuite en avant, cela faisait quand même un sacré changement !

Terrain miné

Comment aurait-il pu expliquer le mystère qu’il avait découvert ? D’ailleurs aurait-il eu intérêt à le faire ? Qui aurait pu le suivre sur ce terrain miné ? C’était trop dérangeant… Et puis, trop dangereux. Il ne se voyait pas imposant une forme à ce méli-mélo. N’était pas loin d’imaginer que c’était interdit, que ça portait malheur.
Cependant il avait envie de se vanter. Qu’on sache qu’il avait accompli un exploit. À vrai dire il était presque certain d’être capable d’indiquer le chemin à ceux qui comme lui seraient tentés par l’expérience. N’avait aucune idée de la difficulté que ça représentait.
Il était étonné d’être si conciliant.

Théâtre personnel

Au fond il était sûr de s’inquiéter pour rien. Cela formait en lui un étrange mélange. Tout allait s’arranger dès qu’il aurait compris comment s’y retrouver.
Ça ressemblait un peu au point de non-retour. Il était désormais prêt à laisser tomber ce qu’il avait aimé. À vrai dire c’était même sûrement déjà fait. Ses sentiments n’étaient pas encore effacés, mais il les regardait d’une façon nouvelle, avec curiosité et amusement… Avec au fond la conviction de ne pas être concerné.
Tout ça était absurde. L’impression que ça lui donnait était trop prétentieuse pour être raisonnable. Il s’était contenté d’accepter de savoir tout ce qu’auparavant il s’était obstiné à ignorer… Rien d’extraordinaire à cela. Le fait qu’il ait réussi à se cacher la vérité pendant aussi longtemps semblait nettement plus prodigieux ! Quant à savoir pourquoi cela se produisait justement maintenant… Sincèrement cela n’avait pas le moindre intérêt.
Il estimait avoir bien fait de tout laisser tomber. Rien ne valait la peine qu’on se donnait pour essayer de l’obtenir. En toute honnêteté il n’avait jamais eu besoin de s’énerver. Il avait juste cru que c’était nécessaire pour être comme il faut. Tout ça n’était qu’un jeu sans la moindre importance. Une illusion de plus.
N’était-il pas tombé dans une histoire où rien n’arriverait jamais ? Il commençait à s’inquiéter de cet immobilisme… Avait presque la sensation d’en être responsable. Ce qui semblait stupide, puisqu’il n’était ici qu’un simple observateur.
Ça le faisait marrer, d’imaginer autour de lui tout un cercle d’amis commentant la moindre de ses pensées… Ça lui faisait comme un petit théâtre personnel. Il poussait même le vice jusqu’à se féliciter de pouvoir deviner à l’avance ce que chacun allait dire ! Se croyait presque télépathe ! Avait même des scrupules à lire si bien en eux ! Se demandait s’il en avait le droit ! Si c’était bien honnête !
Néanmoins il leur répondait, très vite pris au jeu. Faisait valoir son point de vue, défendait sa nécessité…
Il était très gentil, mais un peu égaré.

L’intérieur de son cœur

En fait il y avait tant de choses bizarres qu’il valait mieux cesser de s’en préoccuper. Car de toute façon ça l’avançait à quoi, de se déterminer en fonction d’autrui ? Il adorait les gens, aurait passé sa vie à les couver des yeux et à les prendre pour modèles… Mais il y gagnait quoi ? Qui lui en savait gré ? Ne valait-il pas mieux offrir aux autres l’occasion d’un peu mieux le connaître ?
Mais au fond, bon, il hésitait… Se donner en spectacle, dévoiler ses secrets… Et puis courir le risque de s’en prendre plein les dents ! Il voulait bien jouer, mais seulement s’il était sûr de remporter la mise ! Si c’était pour montrer l’intérieur de son cœur et être ridicule, il n’était pas d’accord.
Et de toute façon l’intérieur de son cœur n’était que le reflet de la beauté des autres. Rien d’original ou de suffisamment personnel ne s’y trouvait. Lui-même n’était rien, il en était certain. Enfant il avait cru… Puis s’était aperçu que sa naïveté n’était que pathétique. Il n’avait fait que s’efforcer de ressembler à un modèle. Qui plus est pas le bon. Confronté à la vie, il s’était vite rendu compte que ses valeurs n’étaient pas celles qu’il fallait avoir. Ce qui lui semblait bon semblait aux autres pitoyable, risible… Et encore, jusque là, ça restait supportable, il pouvait se plier en quatre pour s’adapter à sa nouvelle position. Hélas il arrivait aussi que ce qu’il jugeait bon semblait aux yeux des autres tout simplement mauvais, et là ça l’obligeait à tant culpabiliser qu’il valait encore mieux accepter de changer. Certes ça revenait à se perdre lui-même, mais au moins il pouvait garder la tête haute. Ça n’avait rien de négligeable.

Une clarté éblouissante

Il aimait bien se répéter tout ce qu’il avait dit, tâchant de deviner à quel moment ça s’était mis à déconner… Car bon il était sûr que quelque chose d’important lui avait échappé. Il ne pouvait nier sa responsabilité. D’ailleurs il n’avait pas l’intention de le faire ! À ce niveau ça relevait presque du masochisme.
Ah oui il avait eu quelques difficultés à être aussi sincère qu’il aurait voulu l’être… Et ça, en y songeant, ce n’était pas une bonne idée… Et puis il avait eu le tort de se jeter tout nu dans la bataille, sans voir qu’il était seul à être si confiant.
Pourtant il s’estimait plutôt bénéficiaire. S’il n’y avait pas eu cette énorme fatigue, il se serait senti le plus heureux des hommes. Avec des souvenirs d’exceptionnelle qualité.
N’était-ce pas justement ce qui clochait ici ? Ces souvenirs si forts qu’ils fermaient l’avenir ? Mais était-il possible de les effacer ? Et d’ailleurs avait-il intérêt à le faire ? L’idée semblait quand même légèrement farfelue !
Mais non, il délirait. Ce n’étaient pas les souvenirs, qui lui posaient problème, mais le fait que ceux-ci désormais lui apparaissaient sous une lumière nouvelle. C’était la première fois qu’il se sentait aussi lucide. Tout ce qu’il avait fait, vu, ou vécu lui semblait maintenant entièrement différent. Tout était d’une clarté éblouissante et enivrante.
En même temps c’était bizarre, car il se retrouvait accablé de la sensibilité d’un enfant de quatre ans… Il souriait aux anges tout en faisant des bulles, ou bien fondait en larmes à la seule évocation d’une contrariété… Il ne pouvait pas se permettre de rester ainsi. Ce n’était vraiment pas pratique !
Son imagination avait pris une telle place qu’il en était éberlué. Il voyait bien qu’il n’avait pas le moindre espoir de la domestiquer, ou au moins de la canaliser, de la rendre un peu plus civilisée, utile, convenable. Il était débordé, livré à toutes les folies lui passant par la tête. Et le flot ne semblait jamais vouloir cesser !
C’était quand même une drôle d’histoire… Jamais il n’avait entendu parler d’un truc pareil ! Et d’ailleurs c’est pour ça que lui-même avait tant de mal à croire que c’était vrai, à se prendre au sérieux, à réagir enfin. Il se disait : ça va forcément s’arrêter. Pensait que ce n’était qu’un mauvais moment à passer, comme un fort coup de vent… Il fallait juste s’accrocher en attendant que ça se passe. Et puis bien sûr ça secouait, mais ça valait le coup, non ? De toute façon il valait mieux prendre les choses ainsi, car à sa connaissance il n’avait pas le choix.
C’était bien la clarté qui l’avait attrapé. Et franchement il lui aurait semblé stupide de s’en plaindre. Le flux d’informations était étourdissant, mais chacune d’entre elles était comme un miracle. Il avait l’impression que désormais pour lui tout allait être simple. Il n’avait plus qu’à appliquer ce qu’il avait compris ! Comment aurait-il pu deviner que l’accalmie qu’il attendait n’arriverait jamais ? Il pensait qu’il s’agissait juste d’une remise en question d’une ampleur inhabituelle. Jamais il n’aurait imaginé que celle-ci allait devenir perpétuelle, que les réponses allaient se succéder sans s’arrêter, qu’il y aurait toujours moyen d’en savoir davantage, et davantage encore… Non seulement le monde avait changé d’aspect, mais il bougeait sans cesse ! Et il y avait tant de choses à comprendre ! Comment allait-il faire pour avancer son pion si la règle du jeu n’était jamais la même ?
Par moments tout de même il aurait bien aimé redevenir stupide. Ne se préoccuper que des moyens de satisfaire son amour-propre inquiet. Refuser d’accorder la moindre parcelle d’attention à ce qu’il ignorait. Pas vraiment se fermer, mais ne s’ouvrir en somme qu’à ce qui l’arrangeait.

Sens de la répartie

Au fond, tout allait bien. Il avait l’impression d’être aplati par terre bavant sur le tapis, mais il était content. Il aimait la tournure que prenait cette histoire. N’était pas loin d’imaginer que tout se déroulait selon ses plus folles espérances.
Tout juste s’il admettait avoir quelques difficultés… Comme une charge énorme l’empêchant de bouger, en fait. Un détail à régler avant de repartir vers d’autres aventures !
Néanmoins il avait quand même un peu de mal à se prendre au sérieux… Il refusait d’en discuter, pensait être capable de tout arranger sans l’aide de quiconque, mais se sentait quand même salement amoché.
Alors bon des discours, il y en avait des tas, qui passaient dans sa tête. Cela n’arrêtait pas. Des blablablas par ci, des blablablas par là… Thèses, antithèses, et foutaises ! Il avait beau ne presque plus mettre le nez dehors, il avait de la compagnie !
En revanche, il aurait été bien incapable de justifier les rares choix qu’il faisait parmi tout ce bazar. Certaines idées étaient suffisamment brillantes pour attirer son attention, et voilà tout ! Et un large sourire se peignait sur sa face tant il était heureux d’avoir un tel sens de la répartie. Pour un peu il aurait signé des autographes au public enthousiaste qu’il imaginait.
Car c’était une vedette ! C’était bien là le terme lui convenant le mieux ! Une sorte de génie, spirituel et subtil ! (Il ne se lassait pas d’ainsi se flageller.)
Ben oui, il avait cru à ce qu’on lui disait, et puis un beau matin il s’était réveillé, subitement dégrisé… C’était le genre de truc qui arrivait souvent, à toutes sortes de gens, qui fort heureusement n’en faisaient pas toute une affaire ! S’il fallait négocier pour chaque coup fourré qu’on mijote de faire on n’en sortirait pas. Ça sonnerait le glas de toute initiative. Ni plus ni moins la fin de la libre entreprise !
Ah oui ça tapait fort. Et ça n’avait pas l’air de vouloir s’arrêter.

Un ballon mémorable

Pour quelles raisons aurait-il dû continuer à se battre ? Toutes ses motivations étaient tombées par terre. Il n’avait plus que des devoirs, là où auparavant il avait eu des désirs. Et juste des devoirs vis-à-vis de lui-même… Autant dire pas grand-chose. Rien qui lui donne envie de sortir de la nasse.
Les gens, ah oui ! les gens… Ils étaient beaux, les gens. Ils avaient de la chance. Ils n’avaient pas leur vie qui semblait décidée à partir en morceaux.
En même temps c’était bizarre, car maintenant il se sentait nettement plus intelligent. Il avait l’impression que rien ne lui échappait. En tout cas tous les jours il comprenait des trucs, et pas des trucs du genre ah ouais ouais c’est marrant mais au fond on s’en fout, non ! Plutôt des trucs du genre à tout remettre en cause, des trucs à se choper un ballon mémorable, des trucs à croire que l’existence n’était plus la même.
Pour autant il n’avait pas vraiment l’intention de changer de méthode. Il voyait bien et comprenait ce qu’on lui reprochait, mais estimait qu’il en avait autant à renvoyer vers le charmant expéditeur lui susurrant tous ces mots doux.
Car il avait quand même la sensation de s’être fait largement entuber. Certes il manquait de preuves, et se disait et répétait qu’il était parano, mais l’impression était tenace. Coriace, même. Du genre qu’aucune preuve n’aurait pu entamer, en fait. Alors bon quoi, les preuves… Il n’allait pas encore une fois se laisser embrouiller par des raisonnements dont la mauvaise foi lui semblait évidente.
De toute façon il était obligé d’attendre que le monde s’arrête de bouger avant de commencer à faire le ménage. Ces découvertes quotidiennes étaient enthousiasmantes, mais vraiment fatigantes. Comprendre qu’on s’est trompé une fois de temps en temps est plutôt agréable (disons satisfaisant, car c’est quand même un peu vexant), mais plusieurs fois par jour, ça lasse. C’en est même accablant.
Enfin bon, maintenant, il avait largement le temps de tout remettre en cause… Puisqu’il avait enfin réussi à s’extraire du piège compliqué où il était tombé.
Et puis il avait tant et tant et tant de choses à imaginer !