Débile, ce rond-point dont on ne peut sortir… Je veux bien me revendiquer, mais j’aimerais parfois que cela serve à autre chose qu’à satisfaire votre curiosité ! On se moque de moi à longueur de journée : ce n’est pas humiliant, mais qu’ai-je à y gagner ? Qu’a-t-on de bon à m’apporter ? Où est mon avantage ?
D’accord. C’est moi qui suis fautif. Ça ne me gêne pas. Je me refuse les moyens de me faire écouter. Je ménage un peu trop les susceptibilités. J’insiste sans sincérité. Je me laisse piétiner. Mais enfin, la question est-elle vraiment là ?
Oh ! c’est très amusant, de raconter n’importe quoi… Ce n’est pas avec ça que je vais m’en sortir, mais à quoi bon parler sérieusement si personne n’écoute ? Évidemment, que c’est usant ! Ces gens qui soi-disant ne se trompent jamais…
« C’était un jour de pluie. Il y avait de la lumière en haut de la maison, mais la porte était bien fermée. » Que fait-on, dans ce cas ? On casse une fenêtre ?
Pourquoi ne puis-je pas rêver un peu plus loin, imaginer la suite ? Ce qui est arrivé est-il si bête à dire ?
C’est comme si le témoignage n’avait aucune utilité. Le seul droit qui me reste est celui de me taire. Comme s’il fallait d’abord accepter d’être changé en purée.
J’en ai assez de la torture, de la brutalité. Que l’on fasse comme si je n’étais qu’un objet. Je veux être entendu, écouté, et compris. Que l’on cesse de croire que ce que je raconte n’a aucune importance. Je n’ai rien fait de mal. Je n’ai pas mérité d’être traité ainsi.
Ceci posé, je ne vois pas ce qu’il faut que je fasse. M’obstiner à bouder, ou faire des concessions ? Je veux bien, mais lesquelles ? J’ai des impératifs, je ne peux pas changer ce qui est décidé. Il faut que j’aille jusqu’au bout. Veut-on vraiment me faire croire qu’il faut que je renonce ? Ça ne me convient pas. Ça ne peut pas me convenir. Je sais que j’ai encore beaucoup à dire. Que le but que je vise mérite d’être atteint.
C’est bizarre tout de même que je ne parvienne pas à prendre du recul… Ça me colle à la peau, ça fouille dans l’intime… Exactement comme si j’étais trop concerné pour prétendre à l’objectivité.
Surtout, je ne veux pas que l’on soit trop gentil. Je veux que l’on m’arrache la vermine du nez. Qu’on approuve l’opinion catastrophique à propos de moi-même que je cultive volontiers. Non que je sois maso, mais je veux que tous les obstacles apparaissent nettement.
La vérité, je m’en tamponne. J’ai autre chose à faire. Je me fous royalement de ce qui s’est passé il y a plus de quinze ans de ça. J’ai déjà raconté ici ce dont je me souvenais. Le reste ne mérite pas qu’on y prête attention.
« Oh c’est pas juste, c’est mal écrit… » Mais la réalité n’a jamais ressemblé à ce que je croyais. La seule chose un peu certaine, c’est que l’on m’emmerdait. Et que cela n’a pas vraiment changé.
« Il avait adoré marmonner des prières en faisant des grimaces. Il n’avait pas du tout envie que cela change. Il ne se voyait pas se prétendant savant pour le plus grand bonheur des petits et des grands. Il préférait continuer à jouer l’abruti. Il trouvait ça joli. On lui cassait les pieds, avec l’indifférence que soi-disant il cultivait. Il était moins indifférent que ceux qui préféraient croire à ses comédies. À lui, on ne pouvait pas raconter n’importe quoi. Il n’était pas de ceux qui se trompaient pour le plaisir d’avoir toujours raison. Qui ignoraient la poutre qu’ils avaient dans l’œil. »
Au moins voilà un point de vue qui paraît plus sincère ? Peut-être, mais de là à désirer le mettre en scène… Au minimum il serait bon d’un peu mieux le connaître ! Et puis tout ça vous a un côté prétentieux…
Mais justement ça vaut le coup d’en faire un personnage plutôt amusant ? Je ne sais pas. C’est très méchant. Et puis la modestie est-elle préférable ?
« Elle était habituée à être méprisée. Et ça ne lui faisait ni chaud ni froid ni tiède. Elle préférait garder pour elle son opinion à ce sujet. Ah oui ! La belle affaire ! Les menteurs associés voulaient qu’elle soit sincère ! Elle n’allait pas se contenter de leur couper les pieds : elle allait leur rentrer tous leurs sarcasmes dans le nez. »
« Mais qui a essayé de me donner ce que j’aimais ? Ce n’était pas tellement que je doutais de moi… C’était plutôt, voyez : ce n’était pas possible. Comment pourrais-je réussir à vous faire comprendre ? Il faudrait commencer par raconter ma vie… Je n’en ai pas envie. Ah oui ! C’était idiot ! Il faudrait être fou pour dire le contraire ! Ou préférer mentir… Mais ça revient au même. Et puis je ne vois pas qui ça pourrait intéresser. »
« Le premier jour, elle avait dû ôter ses vêtements. Bon. Encore un cochon. Elle avait l’habitude. Au fond, elle aimait bien. Si ça pouvait rendre service ! Et puis il s’était mis à lui prendre la tête, comme quoi il fallait qu’elle soit plus sincère… Là, elle ne voyait plus ce qu’il attendait d’elle. Elle avait demandé si elle pouvait se rhabiller… Il avait répondu qu’il fallait qu’elle attende qu’il ait terminé. Terminé quoi au juste, elle ne le savait pas. Elle avait demandé de quoi il s’agissait, mais il l’avait fait taire, impatient et sévère. Celui-là était fou, c’était maintenant sûr. »
Mais non, c’est une impasse. C’est trop artificiel. Pour le coup, je ne suis pas assez concerné.
« Je n’avais pas besoin qu’on s’occupe de moi. J’avais juste besoin qu’on me comprenne un peu. Qu’on cesse de vouloir que je sois quelqu’un d’autre. Je voulais bien jouer le jeu, c’était très amusant, mais ça me menait où ? J’avais bien respecté le programme imposé, et je me retrouvais gros-jean comme devant. C’était quoi, ce délire ? Ça ne me donnait rien. Je m’étais fait avoir. On m’avait entraîné contre ma volonté, et on m’avait fait boire la soupe empoisonnée du bonheur assuré… Moi, ce que je voyais, c’est qu’on m’avait utilisé. Ce n’était pas bien grave, mais c’était emmerdant, car maintenant je ne savais plus du tout où aller. Je voyais bien que tout le monde se trompait à part moi, mais pour autant je ne savais pas ce que je devais faire. Je me sentais patraque. J’avais trop avalé de clichés bon marché. Des tonnes de guimauve. Toute la saloperie que j’avais vue traîner. Ça faisait un ragoût pas vraiment ragoûtant ! Quand je leur avais dit que j’étais le messie, ils avaient rigolé, et avaient prétendu que le péché valait le coup d’être essayé… Et moi, comme un idiot, je m’étais laissé faire ! Et ça m’avait rendu malade ! »
Voilà qui me paraît nettement plus intéressant… Très loin d’être parfait, mais ça mérite certainement que l’on y réfléchisse. C’est juste que ça semble un peu désordonné… Et puis je ne vois pas où est le point focal. L’amour de la vertu n’est jamais aussi bon que la réalité ? Ou simplement il faut se contenter de ce qu’on a ? Je n’ai pas l’impression d’avoir les idées claires. Mais au moins j’ai trouvé matière à réflexion. L’espoir n’est pas encore tout à fait moribond.
La soupe empoisonnée du bonheur assuré
Des insinuations assez désagréables
Néanmoins tout cela paraît un peu comique. Les « j’y vais, j’y vais pas », les grossières combines… On sent qu’il y a là un drame qui se joue, mais on ne comprend pas pourquoi il est si lent. C’est colossal, gigantesque. Cela absorbe tout, et ne le rend jamais. Un trou noir, c’est certain, ou un aspirateur vraiment très efficace. Comme si on en avait vraiment très gros sur la patate.
C’est de la poudre aux yeux, mais ça semble sérieux. Ça vient de l’amertume, ou ça la constitue ? Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas faire semblant de l’ignorer. Il y a trop de charmes impossibles à vaincre. Des restructurations impensables, inusitées. Et pourtant on est prêt à montrer son derrière pour se faire enculer ?
Le rôle est là, on l’a déjà, et pourtant on ne peut pas décider de le montrer ? Cela paraît bizarre, et pour le moins suspect. C’est quoi ? De la méfiance ? Du crime organisé ? Quelle clé faut-il trouver pour mettre le moteur en marche ?
Je ne crois pas qu’il faille abuser du mépris. Le rôle est là, peut-être, mais il y a des détails qui paraissent clocher. Des insinuations assez désagréables. Pour le reste, vraiment, ce n’est pas raisonnable ! Mais c’est si bon d’être si con ? Disons que l’on voudrait au moins être sincère ? Une fois de temps en temps, ça ne fait pas de mal…
Mais c’est très délicat. Il y a des milliers de susceptibilités qui veulent s’exprimer… On voudrait que ce soit absolument parfait. Mettre le maximum de chances de son côté. Que ça fonctionne à tous les coups, sans jamais se tromper. Vérifier s’il n’y a plus rien à modifier.
Ouais, bon. C’est peut-être assez grand pour faire une maison, mais on ne peut pas dire qu’elle soit confortable. De temps en temps, être brutal, ça ne fait pas de mal.
On voit que les désirs demeurent associés à la réalité. Et c’est plutôt encourageant, non ? Ça permet d’espérer qu’il y aura des débouchés.
On nous fait des misères pour des verres de bière que l’on a refusés… Mieux vaut se contenter de chasser les soucis et de dire merci. On voit bien qu’il n’y a aucun moyen de négocier. Il n’y a rien à nettoyer, rien qui vaille la peine de le considérer. On fait ce qu’on a dit, on garde le sourire, et puis on continue sans se préoccuper du mauvais caractère de nos colocataires. Même si c’est une erreur, ça vaut bien mieux que ne rien faire, non ?
Ce n’est pas encore ça, mais cela va venir. On ne peut en douter. Une fois éliminées les quelques tentations qui nous font des prisons, on y verra plus clair.
Disparition
Leur nuit de noces fut la dernière qu’ils passèrent ensemble. Au matin, Jean-François était seul dans le lit. Laurence était partie, ne laissant d’elle qu’une empreinte en creux sur l’oreiller, et toutes ses affaires. Confiant, il patienta jusqu’au matin suivant avant de s’inquiéter. Peut-être avait-elle eu une course importante à faire. Peut-être même une surprise à préparer pour lui. Il eut un peu de mal à trouver le sommeil, mais il en profita pour faire le ménage et réfléchir à la manière dont ils allaient pouvoir ranger tous les cadeaux qu’ils avaient reçus.
Ce ne fut donc qu’à son réveil qu’il se dit qu’il y avait quelque chose d’étrange dans sa disparition. Il n’était pas vraiment inquiet, mais pensa qu’il fallait peut-être qu’il le soit. C’était le genre de choses qu’il convenait de faire dans une telle situation, non ? Personne n’aurait compris qu’il ne s’inquiète pas. Il réfléchit tout en prenant son petit-déjeuner, et pour finir se résolut à appeler ses beaux-parents. Selon lui, ils étaient ceux qui avaient le plus de chances de savoir où Laurence se cachait. Et puis, au pire, en admettant que quelque chose de vraiment grave lui soit arrivé, c’était eux qu’il devait prévenir en priorité. Évidemment c’était prendre le risque de les affoler pour rien, mais que pouvait-il faire ? Prudent, il évita de préciser que vingt-quatre heures étaient déjà passées… Néanmoins il trouva leur façon de réagir plutôt désagréable : sa belle-mère, compatissante, essaya de le rassurer (ce qui suffit à l’inquiéter), et son beau-père crut spirituel d’affirmer que Laurence avait dû s’enfuir en prenant conscience de l’énorme erreur qu’elle venait de commettre ! Du coup, il eut vraiment la sensation d’avoir été abandonné. Dégoûté, il sortit faire un tour après avoir laissé un mot en évidence au cas où elle serait de retour avant lui.
Une fois dehors, il eut la sensation qu’elle n’était pas loin, qu’elle le voyait et s’amusait du tour qu’elle avait joué… Il regarda autour de lui, mais il ne la vit pas. L’idée était stupide. Elle aimait se moquer de lui, mais pas à ce point-là ! Prenant sur lui, il respira profondément, et résolut d’aller au cinéma. Au moins cela lui permettrait de ne pas s’inquiéter. Mais plusieurs fois il se retourna pour vérifier qu’elle ne le suivait pas. Au fond il espérait qu’elle allait s’installer près de lui dans le noir et lui prendre la main… Déjà il préparait un résumé pour la partie du film qu’elle aurait manquée.
Hélas elle ne vint pas. En revanche l’histoire racontée dans le film semblait avoir été conçue uniquement pour lui, convenait parfaitement à sa situation. Et la réponse qu’elle donnait à la question qu’il se posait était plutôt désespérante, même si tout était fait pour ménager son amour-propre, pour le consoler de sa perte. Il était à présent certain que Laurence avait découvert la sortie de son labyrinthe. Elle n’était pas partie, ne s’était pas enfuie : elle avait juste disparu. Et maintenant c’était à lui de réussir à la rejoindre. Mais le méritait-il ?
Il rentra chez eux abattu, conscient qu’il était inutile de faire semblant de la chercher. À quoi bon s’agiter, téléphoner partout, prévenir la police ? L’endroit où elle était ne faisait pas partie de ceux que l’on pouvait trouver ainsi. Et puis, la connaissant, il était sûr qu’elle avait librement décidé de ne plus revenir… C’était elle qui avait choisi de ne pas rester près de lui. Et au fond c’était là le plus insupportable. Malgré tous ses efforts, il n’avait pas trouvé comment la retenir.
L’aurait-elle voulu, elle n’aurait pu le rassurer. L’histoire où maintenant elle était impliquée était trop différente. Elle regrettait sincèrement d’avoir dû s’en aller aussi rapidement. À l’occasion elle essaierait de rejoindre ce rêve où elle l’avait laissé… Pour le moment il était temps qu’elle retourne à son travail.
Déjà un mois que Jean-François l’avait laissée tomber sans même prendre la peine de la prévenir… Était-ce à elle de faire l’effort de lui courir après ? En passant près de son bureau elle faillit y entrer pour voir s’il n’était pas mieux disposé à son égard… Et puis, non. Mieux valait le laisser encore mariner. Le temps était de son côté. Elle n’était pas pressée.
Mariage
Pour leur mariage ils firent une fête splendide. Du moins à leur échelle leur parut-elle démesurée… Heureusement, ce furent leurs parents associés qui réglèrent la note ! Une salle fut louée, assez grande pour que tous les gens qu’ils connaissaient puissent y tenir à l’aise… Il y eut même un groupe de musiciens en chair et en os pour les faire danser ! Ce fut un avant-goût de la vie de château que chacun leur souhaitait… Tous les deux étaient déguisés selon la tradition, et reçurent pour l’occasion un monceau de cadeaux à ne savoir où les ranger ! Ils sourirent beaucoup, firent un nombre de bises absolument incalculable, et plusieurs fois se regardèrent d’un air navré, tous les deux ayant hâte que cela se termine… Toutefois ils étaient heureux de voir que tout le monde semblait l’être. Simplement ils auraient préféré un rôle plus discret… Même Laurence, qui pourtant avait appelé cet instant de ses vœux, était un peu gênée d’être reine du bal. Il s’agissait d’une rude épreuve pour sa modestie et sa pudeur !
La bride sur le cou
Mais pourquoi aurait-elle cherché à le piéger ? Ça n’avait pas de sens. Qu’aurait-elle eu à y gagner ? Qu’il la laisse rêver aussi souvent qu’elle le voulait ? Mais l’idée de l’en empêcher ne lui était jamais venue… Désormais, tous les soirs, en rentrant du travail, elle se mettait au lit pour une courte sieste, mais il n’était pas dupe : il savait qu’elle partait pour visiter un monde dont il était exclu. Pourtant ça ne le gênait pas. Il s’installait près d’elle, lisait ou bien pensait à ce qu’il avait fait au cours de la journée… Il ne demandait plus à partir avec elle. Même s’il était inquiet de constater qu’elle se détachait de lui, il ne le montrait pas. Bientôt il prit même l’habitude d’aller se promener durant ce temps. Au fond il n’était pas mécontent d’avoir un peu de liberté.
Elle ne lui parlait pas des rêves qu’elle faisait. Au début elle avait tenté, mais avait renoncé en voyant qu’il n’écoutait pas, qu’il n’avait pas envie d’en prendre connaissance. De toutes façons cela ne le regardait pas. Elle voyait du pays, et rencontrait des gens dont il ne savait rien. La majeure partie de ce qu’elle apprenait n’avait aucune utilité dans le monde ordinaire. Elle aimait discuter avec des étrangers qui lui donnaient l’idée de visiter d’autres contrées… Ainsi elle s’éloignait de son point de départ et revenait émerveillée. Le décalage entre eux allait s’accentuant, mais elle n’en éprouvait aucune culpabilité. Il était libre de la suivre s’il en avait envie… Elle devenait indifférente sans en avoir conscience. Ou plus exactement elle s’en rendait compte, mais ça lui paraissait dépourvu d’importance. Ils étaient bien ensemble, le mariage approchait, et elle était toujours heureuse d’être avec lui. Elle voyait bien que lui aussi était en train de prendre ses distances, mais jugeait que cela ne pouvait lui faire que du bien. Elle avait trop longtemps abusé de sa gentillesse, de sa docilité. Il méritait qu’elle lui laisse la bride sur le cou, qu’il puisse mener sa vie comme il en avait envie. Il n’avait pas besoin qu’elle le surveille sans arrêt.
Et de fait il n’avait aucune envie de la quitter, ni même de lui déplaire. S’il cherchait encore un moyen d’échapper au mariage, c’était sans grande conviction. Il s’était fait une raison. Au fond il était sûr que cela ne changerait rien. La plupart de ses camarades vivant désormais eux aussi en couple, il aimait leur rendre visite, mais ne traînait jamais au moment de rentrer. Dans l’ensemble il trouvait qu’il avait de la chance. Son couple à lui fonctionnait mieux que tous ceux qu’il voyait. Laurence au moins n’était pas trop jalouse… Il n’avait pas idée d’en profiter, mais il aimait se dire que tout était possible… En vérité il n’avait pas fait une croix définitive sur les rencontres éventuelles… Simplement l’occasion ne se présentait pas, et lui ne la cherchait pas. Il avait d’autres choses en tête, était trop occupé à comprendre celui qu’il était devenu. Sans compter que Laurence ne le quittait jamais, même quand il était seul !
Des règlements à suivre
Ce n’était pas son cœur qui l’inquiétait le plus, mais sa raison. Ce qu’elle lui avait dit l’avait quand même gravement perturbé. D’autant que c’était loin de lui paraître aussi délirant qu’il l’avait prétendu… Il y avait du vrai. Cela correspondait à ses propres recherches dans une large mesure. Cela comblait des vides. Mais il gardait le sentiment que c’était très exagéré… Elle sautait tout de suite à des conclusions que pour sa part il était loin d’être prêt à admettre ! Car dans ces conditions à quoi pouvait-il se fier ? Cela ouvrait la porte pour n’importe quoi. Lui-même se sentait trop incertain pour tolérer que tout le soit autour de lui ! Comment s’y prenait-elle pour garder son calme ? Comment parvenait-elle à savoir ce qu’elle devait faire ou non ? Ce n’était pas possible. Elle avait dû exagérer. Extrapoler. Fabriquer un système qui les annulait tous. On ne pouvait pas vivre en n’étant sûr de rien, en ne sachant jamais si l’on rêvait ou pas. Il voulait bien admettre que tout bougeait autour de lui, mais pas à ce point-là ! La vie était évolution, mais pas aussi rapide ! Il fallait des points de repère, des règlements à suivre !
Heureusement il n’était pas tellement concerné… Son monde à lui était bien stable, et même monotone. Il ne lui arrivait jamais de soudain se trouver ailleurs. D’ailleurs en y pensant il était maintenant beaucoup moins attiré par cette perspective… Cette fois, elle l’avait effrayé pour de bon ! Il n’avait pas envisagé que cela puisse avoir de telles conséquences. Il avait déjà bien du mal à garder l’esprit clair sans aller se fourrer dans une histoire pareille ! Évidemment c’était tentant, mais… En vérité, c’était la possibilité, qui était excitante. Il se sentait vexé de ne pas être à même de l’expérimenter. Mais si c’était pour se retrouver pris dans un cauchemar sans espoir d’en sortir !… Au départ, il avait simplement pensé qu’il s’agissait d’un bon moyen pour prendre du bon temps… Pour ainsi dire en fraude… Sans trop avoir besoin de se casser la tête afin d’y arriver… Mais ça semblait apparemment beaucoup moins confortable ! Beaucoup plus compliqué ! Et même aléatoire ! Un labyrinthe, voyez-vous ça ! Pourquoi pas une cage, avec des animaux féroces ? Sa vie était peut-être monotone, mais au moins il était en sécurité !
De toutes façons il n’était pas capable de le faire. Ça réglait le problème. Son truc à lui, c’était la vie réelle. Ce qu’elle lui proposait ne l’intéressait pas. Oui bien sûr c’était lui qui avait désiré en savoir un peu plus… Et puis elle n’avait pas dit qu’elle voulait l’entraîner… Il avait insisté jusqu’à ce qu’elle accepte de lui expliquer de quoi il s’agissait… Mais quand même. Il avait l’impression d’avoir été piégé. Il était presque sûr qu’elle s’était arrangée pour exciter sa curiosité. Jamais il n’aurait eu cette idée-là tout seul ! Elle l’avait attiré, entraîné, jusqu’à ce qu’il n’ait plus le choix. En vérité il ne voulait rien savoir de tout ça. Il voulait la comprendre, mais pas gober n’importe quoi ! Elle était folle à lier ! Comment avait-il pu ne pas le voir plus tôt ?
Tout ça est relatif
— Pas à ma connaissance. Mais je ne sais pas tout. Si tu as une idée, je veux bien essayer.
— Pour ça, il faudrait déjà que je sois capable de le faire tout seul !
— Et qu’est-ce qui t’en empêche ?
— Ça ! J’aimerais bien le savoir !
— C’est quand même bizarre… Je te jure que c’est très facile ! Il n’y a rien à faire de spécial !
— Tu ne veux pas m’aider ? M’expliquer comment ça se passe ?
— Que veux-tu que je te réponde ? Ça se passe tout seul… À mon avis, nous sommes même en plein dedans ! Rien ne prouve que ce monde-ci soit plus réel qu’un autre, sinon le fait qu’on le préfère !
— Je croyais que le plus grand danger était d’en préférer un autre ? Ce n’est pas ce que tu m’as dit ? Ou bien j’ai mal compris ?
— Non, non. C’est bien ce que j’ai dit. Mais il faut nuancer. Il y a des sentiments qu’on ne contrôle pas. Sinon on pourrait partir sans rien laisser derrière.
— Tout ça me semble très confus !
— À moi aussi, figure-toi. Je n’ai pas prétendu que je comprenais tout. Je constate simplement que la plus grande partie de moi préfère rester ici. Ça me semble dommage, mais je n’ai pas trouvé moyen d’y remédier. Et crois bien que j’ai essayé ! C’est pour ça qu’en définitive j’ai choisi de plier. Puisque je suis coincée ici, autant m’aménager une vie confortable ! De toutes façons les liens sont tellement puissants qu’on ne peut pas les arracher. Les satisfaire permet de leur donner du jeu. Même si on ne peut pas entièrement s’en affranchir, on peut au moins tenter de rendre les besoins moins pressants… Mais je crois que j’ai dû me laisser entraîner ! Le péché est commun, mais ça n’excuse rien !
— Tu crois vraiment à tout ça, ou tu me fais marcher ?
— Pourquoi ? Cela te semble incohérent ? Tu penses que je suis folle ?
— Non, je n’oserais pas. Mais ça paraît quand même légèrement délirant ! Tu as trouvé ça toute seule, ou quelqu’un t’a aidé ?
— Disons que j’ai un peu cherché… J’ai beaucoup lu, j’ai discuté, j’ai rangé ça à ma manière… Il fallait bien trouver une interprétation qui tienne compte de tout ce que je connaissais !
— Et ça te semble réaliste ?
— Qu’entends-tu par réaliste ? Personnellement, du moment que ça tient debout, je me sens satisfaite ! Quand bien même il ne s’agirait que d’élucubrations, il y en a de pires ! L’important est de réussir à trouver la sérénité ! Je n’ai aucune envie de me croire dérangée ! Je ne veux pas me torturer pour le plaisir !
— Mais… Excuse-moi ! Ça ne te paraît pas légèrement compliqué ?
— Pas davantage que le reste. J’ai même l’impression que c’est beaucoup plus simple que tout ce qu’on entend généralement ! À moins de nier l’évidence, bien entendu… Mais ça n’arrange rien !
— Mais c’est toi, qui nies l’évidence ! Tu vois bien qu’il n’y a qu’une seule réalité ! Le reste, ce sont des rêves ! Tu le dis toi-même ! Ça n’a rien de réel ! Même si tu parviens à te faire croire que ça l’est !
— Alors disons que j’aime bien cette façon de voir… Je trouve que ça permet de se sentir plus libre… Et, au moins, c’est ouvert ! Ça permet de penser que tout n’est pas déjà connu ! Sans compter qu’à ma connaissance ça ne fait de mal à personne…
— À part à toi, peut-être… Tu me disais toi-même que c’était dangereux !
— Il y a du danger partout. Il faudrait être idiot pour ne pas s’en apercevoir.
— Ce n’est pas une raison pour aller le chercher !
— Tout ça est relatif. Il vaut mieux voir le danger en face que vivre dans la peur.
— Tu dis ça pour moi ?
— Pourquoi ? Tu te sens concerné ?
— Fous-toi de moi. Je sais très bien que je ne suis pas spécialement courageux… Ça n’a rien d’un mystère !
— Je me demande, justement… Plus je t’observe, et plus je trouve que tu es beaucoup plus audacieux que tu t’en donnes l’air… Je ne sais pas pourquoi tu tiens à le cacher, mais souvent je te trouve très aventureux ! En tout cas, beaucoup plus que moi !
— Tu dis n’importe quoi. Je ne suis pas comme ça. J’ai horreur de prendre des risques. Je suis un obsédé de la sécurité !
— À te voir, on ne dirait pas ! J’ai eu beau essayer de t’effrayer, ça ne t’a fait aucun effet ! Tu as continué comme si de rien n’était ! Quand tu as une idée en tête, rien ne peut t’arrêter !
— Là, ce n’est pas pareil. Je voyais bien que tu mentais.
— Je ne te mentais pas ! C’est vraiment dangereux ! Je ne plaisante pas !
— Disons : que tu exagérais. Je crois que tu voulais surtout protéger ton secret !
— Ça n’a rien d’un secret. L’occasion d’en parler ne s’était pas encore présentée, c’est tout. D’autant que je n’avais pas les idées très claires à ce sujet…
— Maintenant ça va mieux ?
— Oui, je te remercie. Je crois que ton intervention a été salutaire.
— Tu es sûre ? Tu ne m’en veux pas trop ? Je sais que ma curiosité est parfois déplacée… En tout cas j’étais loin d’imaginer que tu cachais tout ça !
— Tu es encore très loin de tout savoir de moi ! Et je pense que la réciproque est vraie, non ?
— Oh ! moi, je suis un livre ouvert. Malgré ce que tu penses, je n’ai rien à cacher.
— Tout le monde a quelque chose à cacher. Je n’ai pas l’impression que tu fasses exception.
— En tout cas rien d’aussi fantastique que toi ! Je n’ai jamais vu ça !
— Alors tu n’as pas vu grand-chose !
— Je commence à le croire !
— Mais rien ne prouve que ce que tu connais est moins intéressant… Quand tu consentiras à m’en faire profiter…
— Tu exagères. Je t’ai dit mille fois que je ne cache rien.
— Justement ! Tu le dis trop souvent. C’est louche !
— Tu vois le mal partout ! Je ne suis pas comme ça !
— Je n’ai pas dit que c’était mal… Au contraire, même ! Sinon je ne voudrais pas le savoir.
— Tu te fais des idées. Tu sais bien que je suis un garçon ordinaire. Très ordinaire, même !
— Innocent comme un ange descendu du ciel… Décidément, je t’aime ! Je ne m’en lasse pas !
— Ravi que ça te plaise.
— Mais n’en abuse pas ! Je pourrais me vexer !
— Qu’est-ce que j’ai encore fait ? Je vais finir par ne même plus oser te parler !
— Et timide, avec ça ! On en mangerait !
— Tu n’es qu’une cannibale !
— Je sais. C’est mon problème. J’ai beaucoup d’appétit. Mais j’ai des circonstances atténuantes ! Tu es tellement appétissant ! J’ai du mal à me retenir !
— Tu ne veux pas plutôt qu’on voie ce qu’il y a dans le frigo ? À moins que tu préfères qu’on aille au restaurant ?
— Tu ne veux pas plutôt que l’on se mette au lit ? Ça ouvre l’appétit ! On mangera après !
— Apparemment ton appétit est déjà grand ouvert ! Et je n’ai pas envie de te servir de dîner ! J’ai encore la faiblesse de tenir à ma peau !
— Quel rabat-joie tu fais ! Il n’y a pas moyen de s’amuser !
— Je préfère des jeux plus calmes. Et plus respectueux.
— C’est barbant, le respect ! C’est l’ennui assuré !
— Au moins, cela évite de se faire du mal.
— Rien n’empêche de s’amuser à se faire du bien…
— Dans ce cas, je te suis. D’ailleurs, j’en ai assez d’être installé par terre. Je me demande même si je ne vais pas avoir du mal à me lever ! Et toi, ça va ? Pas trop ankylosée ?
— Oh ! moi, je peux rester comme ça pendant des heures… Je ne suis pas comme toi, perclus de rhumatismes ! Ça va aller ? Tu vas réussir à te lever seul ? Tu veux que je t’amène ton fauteuil roulant ?
— Tu vas voir, si je suis perclus de rhumatismes ! Attends un peu que je t’attrape !
— Allons papi, soyez prudent ! Pensez à votre cœur ! Ce n’est pas raisonnable ! »
Des compliments extravagants
Jean-François, étonné de la trouver assise dans un coin de la pièce, s’installa face à elle afin de l’observer en attendant qu’elle prenne conscience de sa présence. Il aurait bien aimé lui dire quelque chose, mais le respect l’en empêchait. Elle était plus belle que jamais. Les yeux presque fermés, vaguement souriante, elle se tenait droite, ce qui suffisait à montrer qu’elle ne dormait pas. Néanmoins elle était à l’évidence absente… C’était en même temps désespérant et magnifique. Où était-elle partie ? Pouvait-il la rejoindre ? Étaient-ils condamnés à vivre séparés ? Et qu’avait-il le droit de faire, de tenter ? Il se sentait exclu, et lui en voulait presque de cette vie secrète qu’elle menait sans lui… Il était submergé par un flot de tendresse ne pouvant s’exprimer. Comme un enfant jaloux, il était dévoré par l’envie d’attirer son attention. Et dans le même temps il était fasciné, rongé de curiosité, cherchant comment percer sa carapace de mystère. Il fallait qu’il invente une motivation, quelque chose qui le pousse à se rapprocher d’elle. Mais pas de l’inquiétude — lui-même n’aurait pas pu croire à ce mensonge. Pourtant il désirait qu’elle s’intéresse à lui, qu’elle ait besoin de lui… Il était égoïste. Il devait la laisser tranquille. Mais avant de partir il voulait la toucher, lui faire savoir qu’il était là, qu’elle pouvait compter sur lui. Très lentement il se pencha, lui prit la main et y posa un doux baiser… Puis il voulut la reposer avant de s’en aller, mais elle le retint. Se redressant il vit Laurence qui le regardait, alors il dit : « Pardon. Je n’ai pas pu résister. » Sans répondre, elle attira sa main vers ses lèvres et l’embrassa à son tour avant d’y coller sa joue. Enfin elle lui sourit, et dit : « Merci. Tu m’as beaucoup manqué. Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas tellement, non. Je t’ai regardée. Tu es magnifique.
— Merci, tu es gentil. Je crois que j’étais partie ailleurs… Ça ne se voit pas trop ?
— Si, beaucoup. Et c’est beau !
— Pourtant j’étais pressée de revenir… Ce n’était pas très agréable. Tu aurais dû me réveiller avant.
— Je n’ai pas osé. Tu paraissais heureuse. Tu souriais aux anges… J’en étais presque jaloux !
— Il n’y a pas de quoi. J’étais tombée dans un endroit très déplaisant, crois-moi.
— Tu ne veux pas me raconter ? Que j’en profite un peu ?
— Oh ! si tu veux. Mais ça n’a rien de très excitant… C’était un labyrinthe. J’ai passé tout mon temps à vouloir en sortir. Par bonheur j’ai fini par comprendre que ce n’était qu’un rêve. Sinon, j’y serais probablement restée !
— Je t’aurais réveillée. D’ailleurs, si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt. Mais tu semblais si bien…
— Oh ! je n’étais pas mal. Il ne faut pas exagérer. Je savais bien qu’à force ça se dissiperait… Mais j’ai déjà vu mieux !
— Mais je croyais que tu pouvais choisir où tu allais ? Que t’est-il arrivé ? Tu as perdu le contrôle ?
— Apparemment je suis partie sans m’en apercevoir… Je crois que j’ai perdu la main ! Le temps que je comprenne ce qui se passait, j’étais déjà bien engagée… C’est comme ça qu’on se perd !
— Mais ça finit toujours par s’arrêter, non ?
— Il vaut mieux l’espérer ! Mais comment le savoir ? Certains sont paraît-il restés coincés… J’ai du mal à y croire, mais enfin pourquoi pas ? Il n’y a pas de lois.
— Vu comme ça, ça paraît beaucoup plus dangereux !
— Peut-être, effectivement… Mais rien ne prouve que c'est vrai. Il y a toujours des gens pour dire des bêtises… Personnellement, je ne crois pas que le danger soit là. Si on est vigilant, cela se passe bien. Avec de la pratique… À force, on apprend à déjouer les pièges ! Tant qu’on a l’esprit clair, on ne fait pas de mauvais rêves.
— Je ne crois pas que j’aimerais me retrouver perdu dans un labyrinthe sans issue ! Ça doit être angoissant !
— Mais non ! C’est amusant ! Si on commence à paniquer, cela ne fait que s’aggraver ! Il vaut mieux rester calme ! Essayer de tirer profit de la situation ! Et, de toutes façons, c’était exceptionnel. Ça ne m’était encore jamais arrivé.
— Je ne suis pas très convaincu. Je crois surtout que j’aurais peur ! J’admire ton sang-froid !
— Ça n’avait pas l’air vrai. C’est ça qui m’a mise sur la piste. Après, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre ce qui m’avait amenée là. Tout a toujours un sens.
— Et tu as réussi à comprendre pourquoi ?
— Plus ou moins… Disons que j’ai compris de quoi ça me parlait. J’ai reconnu le sentiment. C’est de ma faute. J’ai l’impression d’avoir un peu trop négligé cet aspect de ma vie… Je suis tombée dans l’excès inverse.
— Excuse-moi, mais tu deviens franchement hermétique ! De quel excès me parles-tu ? J’ai du mal à te suivre !
— Disons que je suis devenue un peu matérialiste. J’ai pris parti pour le réel, le tangible, le solide. J’y étais obligée, mais pas à ce point-là. Je crains d’avoir poussé le bouchon un peu loin. Maintenant je me sens légèrement égarée. Il n’y a pas d’issue. La perfection n’existe pas. Le besoin de sécurité ferme le paysage. Heureusement que tu es là ! Je crois que grâce à toi je vais trouver mon équilibre !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien de mal, au contraire. Tu m’as ramenée à moi-même. Maintenant je sais mieux pourquoi je tiens à toi. Tu es mon sauveur. J’ai eu beaucoup de chance de te trouver.
— Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?
— Pas vraiment, non. Plutôt de moi. J’essaie d’atténuer. J’ai du mal à envisager tout ce que ça suppose. C’est un peu affolant !
— En tout cas je ne suis pas du tout responsable ! Si j’ai joué un rôle, c’était involontaire ! C’est le destin qui a tout fait ! Je ne suis que son instrument !
— Le destin, ou l’amour. J’avais besoin qu’on m’aide, et j’étais trop stupide pour me l’avouer. Il fallait que je trouve quelqu’un qui veuille bien s’intéresser à moi… Qui sache me montrer où je m’étais trompée.
— Tu te moques de moi.
— Mais non. Je suis sincère. Je ne pourrai jamais assez te remercier.
— Je n’ai rien fait du tout. Tu es encore en train de me surestimer ! Si quelqu’un doit remercier l’autre, ce serait plutôt moi ! Tu as changé ma vie de fond en comble ! Tu m’as ouvert des horizons dont je ne savais rien ! Avant toi, je menais une vie étriquée ! J’avais peur de mon ombre ! D’ailleurs, je ne suis pas entièrement guéri ! J’ai encore des séquelles ! Ne m’abandonne pas ! J’ai trop besoin de toi !
— Pourquoi me dis-tu ça ? On est très bien, ensemble ! Je n’ai aucune envie de te quitter ! Ne compte pas sur moi pour te laisser tomber ! Ce que l’on a à faire ensemble ne fait que commencer ! Tout du moins, je l’espère ! Pas toi ?
— Pardonne-moi. J’ai eu la sensation que désormais tu pouvais te passer de moi.
— Même si je le peux, je n’en ai pas envie. Je te trouve précieux, et je suis égoïste. Je ne consentirai à te lâcher que lorsque je n’aurai plus le choix. Pour l’instant, je te tiens, je te garde !
— Alors pourquoi me faire des compliments aussi extravagants ? On dirait un enterrement de première classe !
— Je n’ai pas encore fait de compliments extravagants. Je te dis ce que je ressens, c’est tout. C’est peut-être imprécis, mais c’est la vérité. En tout cas, c’est ce qui s’en approche le plus. Quand je comprendrai mieux, je pourrai nuancer. Il faut me laisser le temps. Tu es très surprenant, et tu me fais beaucoup de bien. Ce serait une folie de te laisser tomber.
— C’est vrai ?
— Non. Je dis ça pour m’amuser… Bien sûr, que c’est vrai ! Arrête tes bêtises ! C’est toi qui es en train de me faire marcher !
— Il n’y a pas de mal. Je voulais juste vérifier que tu m’aimais encore ! Tu m’en veux beaucoup ?
— Pourquoi ? Je devrais ?
— À ta place, je crois que j’aurais du mal à me supporter… Tu as bien du mérite !
— Et toi, tu mérites des claques ! Tu n’en as pas encore assez, de ces puérilités ?
— Je ne m’en lasse pas. Ça me fait des gouzis partout…
— Complètement débile ! Je crois qu’il vaudrait mieux en rester là pour le moment. On fait quoi, ce soir ? On n’est pas invités quelque part ? Personne ne doit venir ?
— J’espère bien que non ! J’en ai un peu assez, de cette vie mondaine ! Ça me donne l’impression qu’on ne se voit jamais !
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— C’était pour te faire plaisir ! Personnellement, je n’y tiens pas !
— On ne va pas non plus rester en tête à tête sans arrêt… On finirait par se haïr !
— Pour ma part, je me sens tout à fait incapable de haïr qui que ce soit… Et encore moins toi !
— Tu n’as pas peur que l’on s’ennuie ? Qu’on finisse par se chamailler sous le moindre prétexte ?
— Je ne sais pas. Je rêve d’un amour idéal. Qu’on se suffise l’un à l’autre. Que tout le reste soit superflu.
— D’accord. On va y réfléchir… En tout cas, pour ce soir, je ne pense pas qu’on ait quelque chose de prévu…
— Enfin des vacances !
— À moins que quelqu’un ait l’idée de nous rendre visite ou de téléphoner…
— On n’a qu’à faire comme si il n’y avait personne… On fait la sourde oreille. On met le répondeur. Ou mieux : on débranche la prise !
— Et on fait quoi, durant ce temps ? On fait des cachotteries ? On passe la soirée au lit ?
— Je n’osais pas le proposer…
— Mais dis donc ! Tu te dévergondes !
— Rassure-toi. C’est passager. Pour une fois, ça ne compte pas !
— Dommage…
— Tu vas me faire rougir !
— Tu es déjà tout rouge. Et ça te va très bien ! Je te trouve très appétissant !
— Tout compte fait, on pourrait aller se promener… Tu ne veux pas aller au cinéma ?
— Tu n’es qu’une poule mouillée ! Je ne vais pas te manger !
— Je préfère rester prudent.
— Je te promets d’être sage. De ne pas dépasser la limite prescrite. Ça te va, comme ça ?
— Je ne sais pas. J’hésite. Tu as toujours de drôles d’idées !
— Et toi, tu es surtout un sacré hypocrite !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Rien. Je t’aime.
— À t’entendre, on ne dirait pas !
— Je ne sais pas ce qu’il te faut !
— Davantage ! Davantage ! Toujours et encore plus ! Je ne me lasse pas ! Je n’en aurai jamais assez ! Il faudra me tuer pour que j’arrête de t’aimer ! Et encore ! Je suis sûr que je continuerai quand même !
— Quel baratineur ! Mais où vas-tu chercher tout ça ?
— Je ne sais pas. J’essaie de faire de mon mieux. En espérant que ça te plaise !
— Et qu’est-ce que tu feras si ça ne me plaît pas ?
— Je crois que je n’aurai plus qu’à me faire moine… Ou à me suicider.
— En bref, je suis forcée de rester avec toi ?
— Mais non ! Tu fais ce que tu veux ! Si tu tiens à avoir ma mort sur la conscience…
— Tu ne devrais pas plaisanter avec ça. Ce n’est pas drôle.
— De toutes façons, si tu t’en vas, tu ne seras pas là pour voir ce qui m’arrive. Je peux te raconter n’importe quoi.
— Je n’ai aucune envie d’avoir ta mort sur la conscience !
— Dans ce cas, je me ferai moine… Ou bien j’en trouverai une autre, plus compatissante !
— Ah ! ça, non ! Je ne suis pas d’accord !
— Pourquoi ? Tu es jalouse ?
— Je ne sais pas. Il faudrait que j’essaie… Ça doit être amusant.
— Ça dépend pour qui !
— Pauvre chéri ! Pourquoi ? Tu as envie d’être infidèle ?
— Qui te dit que je ne le suis pas déjà ?
— Je m’en serais aperçue…
— Tu es bien sûre de toi !
— Tu n’as qu’à essayer, tu verras bien… Je suis sûre que je le saurai immédiatement !
— Pourquoi ? Tu as mis des micros sur moi ? Des espions à mes trousses ?
— Comme si j’avais besoin de ça !
— De toutes façons les autres filles ne m’intéressent pas.
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— Est-ce ma faute à moi, si je me fais draguer ? Je suis juste poli ! Je ne peux pas toujours dire non !
— Pourquoi ? Ça t’arrive encore ?
— Non, c’est vrai. C’est même surprenant. J’ai dû beaucoup changer. Je me demande même si je ne devrais pas davantage m’en inquiéter…
— Tu as ma marque sur le front. Ça décourage les audacieuses. C’est de la magie noire.
— Tu dis n’importe quoi. C’est moi qui ne dois pas me comporter de la même manière… Je ne dois pas avoir l’air disponible, c’est tout. Et puis je n’ai plus la tête à ça. Je suis trop occupé.
— Ah ! c’est vrai. J’oubliais. Tu fais des expériences…
— Voilà. Exactement. Je m’intéresse à autre chose. Et puis je pense à toi sans cesse… Ça me tient éveillé.
— Et qui te dit que tu n’es pas en train de me rêver ? Es-tu bien certain que j’existe ?
— Pourquoi ? Tu es un fantôme ? Pourtant tu sembles bien réelle ! Un peu trop belle pour être vraie, évidemment, mais enfin… En tout cas, tu n’es pas encore transparente !
— Peut-être que c’est toi qui imagines tout… Ça ne t’est jamais venu à l’esprit ?
— Tu as de ces idées ! C’est comme ça que tu me vois ? Tu n’es pas sûre que je sois vrai ?
— Je ne sais pas. Je m’interroge.
— Qu’est-ce que je pourrais faire pour te prouver que je suis vrai ?
— Rien, j’en ai peur. Mais ça n’a rien de grave ! Je trouve que c’est un très beau rêve ! Je n’ai pas envie d’en sortir !
— Pas comme ton labyrinthe…
— Oh ! ne m’en parle pas ! J’avais déjà presque oublié !
— Dommage. J’aurais bien aimé y aller avec toi…
— Si ça ne te fait rien, j’aimerais mieux un autre endroit.
— Tu crois que c’est possible ?
Mieux valait patienter
Apparemment ce labyrinthe était non seulement désert, mais immense. Depuis combien de temps en cherchait-elle vainement l’issue ? À intervalles réguliers elle s’arrêtait pour appeler son amant disparu, puis retenait son souffle pour mieux tendre l’oreille… Mais en vain. Avait-il décidé de l’oublier ici ? De quelle mauvaise farce était-elle victime ? Elle n’avait même plus de nuages à suivre. Elle avait vu filer le dernier, tout petit, apparemment pressé de rejoindre les autres, et depuis rien, l’azur étincelant… Ce n’était pas logique. Où était le soleil ? Elle aurait dû pouvoir le suivre en se fiant aux ombres… Mais il n’y en avait pas. En conséquence la lumière était artificielle, ce qui expliquait ses variations étranges… Était-elle seulement en plein air ? Le ciel au-dessus d’elle était-il bien réel ? Qu’est-ce que c’était que cet endroit défiant les lois de la physique ? Ce n’était pas possible. Était-il même utile de chercher la sortie ? N’était-elle pas tombée dans une image fixe sans s’en apercevoir ? Mais ça restait invraisemblable. D’après ce qu’elle savait, il y avait toujours moyen de s’échapper, de trouver un passage. Peut-être devait-elle revenir sur ses pas, malgré le malaise et le froid ? Non, elle ne pouvait pas. Ça lui semblait stupide. Mieux valait patienter que s’affaiblir.
C’était la première fois qu’elle se retrouvait prise dans une histoire aussi absurde. Comment avait-elle pu ne pas s’apercevoir qu’elle n’avait rien à faire ici ? Pourquoi sur le moment avait-elle trouvé ça normal ? Quelle impatience l’avait prise de s’élancer bille en tête avant de réfléchir à sa situation ? Comment n’avait-elle pas vu que cette histoire de labyrinthe défiait la logique ? Et pourquoi Jean-François se trouvait-il mêlé à ça ? L’avait-elle réellement suivi ici, ou n’avait-elle conçu ce souvenir qu’après coup ? S’il était vraiment là, ils auraient dû trouver moyen de se rejoindre ! Car elle avait crié très fort, et avait eu la sensation que sa voix portait loin… De plus, si lui aussi était perdu, il aurait certainement réagi de la même manière qu’elle ! Non. Elle était seule ici. Elle n’avait fait qu’imaginer qu’il y était aussi. C’était ça ou penser qu’il lui voulait du mal. Et là vraiment c’était n’importe quoi.
Entre temps elle avait renoncé à marcher, à chercher la sortie. À quoi bon ? Ce n’était pas ainsi qu’il fallait procéder. Elle s’était installée par terre, dans un coin, et laissait ses pensées se mélanger et s’associer. Elle allait sortir de ce piège de la même façon qu’elle y était venue, mais volontairement. Ce n’était pas facile à mettre en œuvre, mais elle avait confiance. L’intention était là, et le reste suivrait. Au pire, elle attendrait que ce mirage se désagrège… Rien n’était permanent. Elle pouvait même s’endormir et être à peu près sûre de se réveiller ailleurs. Ce n’était pas la solution qu’elle préférait, mais si vraiment il n’y avait pas moyen de faire autrement… En revanche elle regrettait que Jean-François ne soit pas là. Lui qui s’intéressait à ce genre de choses aurait été comblé ! Et ça aurait sans doute suffi à calmer sa curiosité… Elle l’imaginait bien, paniqué, exigeant de revenir chez eux immédiatement ! Le pauvre méritait une plus douce initiation… Déjà qu’elle-même se serait passée de cette mésaventure… Mais elle l’avait cherchée, amplement méritée. Elle n’aurait jamais dû tourner le dos à ses capacités. Elle n’aurait jamais dû nier ce qu’elle était. Et au fond elle était heureuse que Jean-François l’ait obligée à s’en préoccuper… Même si pour le moment les conséquences étaient quelque peu désastreuses !
De toutes façons cette vision était très significative. Cela correspondait au sentiment qu’elle tirait de sa vision du monde. C’était elle qui avait choisi d’interpréter ce qu’elle vivait de cette manière. Un labyrinthe sans issue… Il y avait du vrai, mais c’était tendancieux. Ça revenait à s’accorder beaucoup trop d’importance. Qui aurait pris la peine de l’enfermer ainsi ? C’était elle qui avait construit ces murs qui l’entouraient. D’ailleurs cela lui rappelait une conversation qu’elle avait eue avec Jean-François longtemps auparavant… Naïve, elle avait cru découvrir ses secrets, mais manifestement c’était d’elle qu’il parlait, c’était en elle qu’il lisait. C’était bien sa manière. Elle aurait dû s’en rendre compte. Sans doute avait-elle été aveuglée, car l’idée jusqu’ici ne l’avait jamais effleurée… Ce garçon était étonnant, et beaucoup plus subtil qu’elle ne l’avait pensé ! Mais cela confirmait ce qu’elle avait deviné depuis un bon moment : lui aussi avait des capacités dont il ne disait rien, peut-être même proches des siennes… Seule sa manière de les utiliser différait. Il avait d’autres buts, qu’elle ne comprenait pas, qui lui semblaient incohérents. Mais était-ce le cas ? N’était-elle pas présomptueuse en estimant que seule sa façon de vivre était correcte ? Pourquoi le jugeait-elle a priori insuffisant, inadapté ? Parce qu’elle ne savait pas comment il fonctionnait ? Ça paraissait léger !
La course des nuages
Quoi qu’il en soit elle devait d’abord sortir de là. Renonçant à trouver des indices, elle leva les yeux vers le ciel, et décida de suivre la course des nuages. Ainsi elle était sûre d’aller à peu près droit… Elle avança et s’aperçut que la lumière changeait au fur et à mesure. Cela s’assombrissait. Pourtant le ciel au-dessus d’elle était toujours le même… Ça devait forcément signifier quelque chose. Elle s’arrêta, se retourna, se demanda si elle devait repartir en arrière… Ça ne lui plaisait pas. Elle avait l’impression que par là il allait faire froid. Que craignait-elle le plus ? L’obscurité était étrange, mais plutôt accueillante… Et puis rien ne prouvait qu’elle allait s’aggraver. Ce n’était peut-être qu’une zone à traverser. Elle décida de continuer au moins jusqu’au prochain embranchement. De toutes façons elle ne voyait pas le moindre danger. Les parois étaient lisses, la largeur du couloir constante… Ce qu’elle ressentait n’était peut-être dû qu’à son appréhension. Elle allongea le pas, et pour s’encourager fixa son attention sur les nuages qui filaient. C’était son seul point de repère. Mieux valait se presser avant qu’il disparaisse.
Bien sûr elle se demandait pourquoi elle était là, mais la question pour le moment n’avait guère d’importance. Autant qu’elle se souvienne, elle y était entrée pour suivre Jean-François, qui d’ailleurs ne devait pas se trouver loin d’elle… À tout hasard elle l’appela, mais sans succès. Soit il était déjà sorti, soit il avait envie de la faire courir… Elle était bel et bien perdue, mais pas encore inquiète. Jusqu’ici elle n’avait eu droit qu’à deux impasses : ça semblait raisonnable. Quant aux variations de luminosité, elle n’y faisait plus attention. Certains endroits étaient plus sombres, mais ça ne durait pas. Cela ne semblait pas avoir de signification précise. C’était même en tâchant de fuir l’obscurité qu’elle s’était égarée dans sa première impasse ! En revanche la sensation de froid revenait dès qu’elle était forcée de rebrousser chemin… C’était déjà plus fiable. Au moins ça lui montrait où elle était déjà passée. Ça n’avait rien de sûr, mais c’était mieux que l’absence totale de repères. Heureusement il y avait encore des nuages, même si le nombre de ceux-ci avait diminué. Elle devait absolument réussir à sortir de là avant que le ciel redevienne limpide.
Indécise, timide
Cette fois elle était au cœur du labyrinthe. Rien de ce qu’elle connaissait n’était à même de l’aider à se déterminer. Il lui fallait un signe, une raison d’avancer, même des plus futiles. Si rien ne se passait, si elle ne faisait rien, elle allait rester là, craignant de s’engager, indécise, timide. Elle ne savait même plus d’où elle était venue. Les issues se ressemblaient toutes, il n’y avait aucune trace nulle part. Savait-elle seulement où elle voulait aller ? Rien ne l’intéressait, hormis trouver un lieu un peu plus agréable… Elle se souvenait d’un jardin, d’une rivière, d’un déjeuner sur l’herbe, de gens qui s’amusaient, qui l’attendaient peut-être, mais elle avait la sensation de ne pas être concernée. D’ailleurs était-ce un souvenir ? Et qui étaient ces gens qu’elle n’avait jamais vus ?
Le doute était partout
Évidemment Laurence ignorait tout à fait ce qu’elle allait lui dire afin de satisfaire sa curiosité. Mais comment le décourager ? Mieux valait essayer de lui faire plaisir… De toutes façons, elle n’avait pas promis grand-chose de précis ! Tout dépendrait de lui. Enfin non, pas vraiment… Il fallait qu’elle sache si elle était encore capable de lui faire une démonstration, ou au moins de lui raconter ce dont elle se souvenait…
Mais non, c’était stupide. Elle n’avait pas besoin de s’investir à ce point-là. De toutes manières, une démonstration ne lui apprendrait rien. Quant à ses souvenirs… C’était plutôt gênant. Il y avait beaucoup de choses qu’elle préférait garder pour elle… Elle ne se voyait pas en train de lui décrire ses visions en détail. Elle aurait eu le sentiment d’y perdre son intégrité. Et puis elle craignait de réveiller des émotions qu’elle voulait oublier. Elle n’avait pas envie de fondre en larmes devant lui. S’il voulait tout savoir, c’était tant pis pour lui. Il n’avait pas encore droit de regard sur son passé. Ce qu’elle avait vécu avant qu’ils soient ensemble ne le regardait pas. Cela viendrait peut-être, mais pas avant longtemps.
Mais il n’avait pas exigé qu’elle lui raconte tout. C’était elle qui était en train de faire l’amalgame… Il avait juste demandé qu’elle lui dise comment elle faisait pour sortir de la réalité, pour rêver éveillée. Cette curiosité paraissait légitime — du moins dans la mesure où elle s’était vantée… Elle devait affronter les conséquences de son imprudence ! Elle n’aurait pas dû en parler, mais puisque c’était fait… Il fallait qu’elle lui donne un bout d’os à ronger.
C’était débile, cette histoire… Que comptait-il trouver ? Un moyen d’échapper à la fatalité ? de vivre ses fantasmes en toute liberté ? Ne comprenait-il pas qu’il valait mieux tenter de les réaliser ? Si elle n’y prenait garde, elle allait lui donner la clé pour s’échapper ! Et qui plus est, en sa présence ! Avec sa complicité ! Était-ce là ce qu’elle redoutait ? Était-ce vraiment lui qu’elle voulait protéger ? Si elle résistait, il devait y avoir une menace quelque part !
Non, ce n’était pas ça. Ça ressemblait à ça, mais c’était plus complexe, plus confus. Au fond, elle n’était pas sûre que toute leur histoire n’était pas en réalité un autre de ses rêves… Tout se passait si bien depuis le jour de leur rencontre ! Elle n’avait pas envie de s’éveiller soudain et de s’apercevoir qu’elle avait tout imaginé. Elle aimait Jean-François, mais pas au point de lui permettre de briser son rêve. Car elle s’y sentait bien, aimait le rôle qu’elle y jouait, aimait se voir si belle, si grande, si réelle… Au moins, elle devait aller jusqu’au mariage. Le doute n’avait pas le droit de s’exprimer. Elle avait encore trop de désirs à combler.
Vu comme ça, il y avait évidemment de quoi s’interroger. D’où venait l’impulsion qui cherchait à détruire ce délire agréable ? Était-ce elle qui cherchait un moyen d’en sortir ? Mais pourquoi voulait-elle que Jean-François soit responsable ? Avait-elle honte de renier son rêve préféré ? Ou bien simplement peur que celui-ci ne soit pas aussi beau qu’elle l’avait espéré ? Le doute était partout. Il fallait qu’elle parvienne à lui tordre le cou. Ou au moins qu’elle sache à quoi il lui servait.
En fin de compte elle préférait penser que tout était réel. C’était beaucoup plus simple, cela engageait moins sa responsabilité. Ça évitait de craindre un ailleurs inconnu. Car, si c’était un rêve, où était la réalité ? N’était-elle qu’une folle enfermée à l’asile, en train de se fabriquer une existence protégée, une vie idéale où tout réussirait ? Non, c’était impossible. Même si c’était vrai, elle refusait d’y croire. Ce qu’elle avait malgré sa peur réussi à tenir, elle voulait le garder.
À moins qu’elle parvienne à rêver encore mieux ? C’était peut-être là que se trouvait le doute… Mais que serait ce mieux ? Une vie de princesse, en compagnie d’un homme un peu plus présentable ? Car celui-ci l’enquiquinait, elle était bien forcée de l’avouer… Mais, dans ce cas, c’était à elle de briser ce rêve, et non à lui de chercher à s’enfuir ! Il n’aurait jamais dû avoir autant d’autonomie !
Arrivée à ce point, elle tournait en rond. Ça s’échappait de tous côtés, elle était obligée de se fier aux apparences. Quelle que soit la réalité, elle devait de toutes façons aller au bout de son délire. Et puisque Jean-François désirait tout savoir, elle devait le satisfaire. Elle devait accepter le risque qu’il veuille s’échapper. Et puis rien ne prouvait qu’il en ait le désir, ni qu’elle-même soit incapable de le suivre… À quoi bon résister ? C’était sa propre peur, qu’elle devait affronter. Celle-ci n’existait que si elle y croyait. Il n’avait jamais dit qu’il désirait s’enfuir… Il voulait juste tout savoir, et avait comme par hasard trouvé le point sensible… Pourquoi voulait-elle croire qu’il allait se servir de cette connaissance pour la faire souffrir ? Avait-elle tant besoin qu’il lui fasse du mal ?
Rien de tout ça ne lui disait comment elle allait s’y prendre pour tenir sa promesse. Le seul point dont elle était sûre était qu’elle attendrait qu’il fasse le premier pas. Consentante d’accord, mais pas entreprenante. Qu’il lui dise d’abord où était son problème, et alors elle verrait ce qu’elle pourrait faire pour tenter de l’aider. Peut-être n’avait-il besoin que d’un très léger coup de pouce…
Le plus probable était que les difficultés qu’il rencontrait étaient elles-mêmes imaginaires. Elle le savait du genre à jouer la partie tout seul et perdre malgré tout. Car à la vérité ce qu’il voulait savoir n’existait pas ! Il n’y avait pas de marche à suivre, ni de technique particulière ! Ce n’était qu’une affaire de prise de conscience ! Il fallait juste qu’il accepte de se rendre à l’évidence ! Elle-même ne pouvait rien faire pour l’aider ! À moins que…?
Bien sûr elle voyait où était son erreur. Elle savait que c’était son incrédulité qui formait un obstacle. Il n’osait pas y croire, il avait peur d’y croire. Il avait dû très tôt renoncer à ses rêves, et depuis ne savait comment les retrouver… Il avait dû se faire du mal, être contraint de se figer dans une réalité unique. La répression était parfois féroce. Il y avait de quoi rester traumatisé. N’avait-elle pas elle-même fini par succomber ? Elle avait eu la chance de le faire très tard, et d’en garder conscience… Mais était-elle capable de partager cette conscience ?
Apparemment l’épreuve était conçue pour elle. C’était un rite de passage. Il fallait qu’elle cesse de se voiler la face. L’occasion était belle d’enfin tout assumer. Il était temps de faire face à ses contradictions. Elle avait jusqu’ici évité de creuser trop profond la question, tout en sachant qu’il s’agissait de la pire solution… Trouver quelqu’un à qui transmettre ses connaissances allait sans doute lui permettre d’élaborer un système d’interprétation plus fiable. Enfin, elle savait d’où venait Jean-François : c’était le Ciel qui l’envoyait, pour qu’elle puisse à son contact réaliser pleinement ses aptitudes, au lieu de louvoyer en tâchant d’éviter les doutes trop pressants… La vie était magique. Elle l’avait toujours su, mais grâce à lui cela allait devenir une certitude, et même davantage : une réalité. Maintenant elle savait pourquoi elle s’était tant attachée à lui, et s’en voulait de n’avoir su le comprendre plus tôt. Il ne s’agissait pas d’une histoire d’amour. La vérité était bien plus vaste que ça. Devant elle s’ouvrait un avenir inconcevable… Non seulement inconcevable, mais plutôt effrayant. Elle n’avait pas le sentiment d’être prête pour ça.
À quelle certitude pouvait-elle s’accrocher ? Qu’allait-elle devoir encore abandonner ? Fallait-il qu’elle renonce à mener une vie conforme à ses désirs, à ceux de ses parents ? Qui l’avait désignée pour ce rôle incroyable ? Elle devait se tromper, il fallait qu’elle croie qu’elle s’était trompée. Elle se voyait encore enfant, jouant à la poupée… Ce n’était pas si loin. Elle se souvenait de tous les rêves qu’elle avait faits. Aucun n’avait jamais ressemblé à ceci. Ce qu’elle entrevoyait l’oppressait davantage que tout ce qu’elle avait jusqu’à ce jour subi. C’était pire qu’une charge : c’était la solitude, immense, insupportable, impitoyable. Elle aimait le pouvoir, la responsabilité, mais pas encore au point de se sentir capable de tout abandonner.
Stratagèmes
— Pourquoi ? Tu crois qu’il dort ?
— Mais non. C’est une image. À mon avis, il est surtout mal occupé. Tu as des stratégies un peu trop compliquées.
— Je fais ce que je peux. Je n’ai pas ton assurance.
— Rien ne t’empêche d’en avoir autant que moi. D’ailleurs, tu as déjà fait des progrès, non ?
— C’est surtout que tout a beaucoup moins d’importance… J’ai moins peur d’échouer.
— Il n’y a pas grand-chose qui ait de l’importance, tu sais. Tout ça est très artificiel.
— Alors pourquoi vouloir me protéger ? Si rien n’a d’importance, il n’y a pas de vrai danger ! On n’est pas obligé de tenir compte des conséquences !
— Je disais ça en général… Quand on est engagé, il faut faire attention ! De toutes façons, on doit veiller sur soi ! Ne pas se gâcher la vie, ni se rendre malade !
— Personnellement, je trouve que l’on devrait avoir le droit de faire absolument n’importe quoi.
— Je ne vois pas très bien à quoi ça servirait…
— Je ne sais pas, moi ! À s’amuser ! À prendre du bon temps ! Il faut toujours faire attention ! C’est usant, à la longue !
— Ça fait partie du jeu. Si tout était permis, on s’ennuierait très vite.
— On trouverait sans doute d’autres difficultés… Au moins, ça changerait ! Je veux bien qu’il y ait des règles, mais on devrait au minimum pouvoir choisir à quel jeu on a envie de jouer !
— Rien ne t’empêche d’essayer. De toutes façons, ce sont tes désirs, qui t’enchaînent, et non les circonstances ! Celles-ci ne sont contraignantes que dans la mesure où tu cherches à t’en affranchir !
— Alors où est la liberté ? Si je n’ai pas le droit de faire ce qui me plaît, ça n’a aucun intérêt ! Si je n’ai plus envie de rien, je me laisse mourir, et on n’en parle plus !
— Tu dis trop de bêtises. Je vais prendre ma douche. Il est déjà trop tard.
— Tu es sûre qu’on doit y aller ?
— Reste ici, je te dis. Je ne te force pas.
— Mais je veux rester avec toi !
— Alors tu m’accompagnes. Mais avec le sourire, s’il te plaît ! Si tu dois faire la gueule, je préfère que tu ne viennes pas.
— Tu dois me prendre pour un autre. Je suis un garçon poli !
— C’est pour ça que je t’aime.
— Seulement pour ça ? Tu ne m’aimerais plus si j’étais malpoli ? Ça ne tient pas à grand-chose !
— Quand tu auras fini de chercher à me retenir !
— Je n’ai jamais fait ça ! Je discute, c’est tout !
— On aura tout le temps de discuter plus tard. Pour le moment, je suis pressée !
— Je peux venir avec toi, ou tu préfères y aller seule ?
— Je vais finir par te haïr ! Quel casse-pieds tu fais !
— Je suis un incompris.
— Dans ce cas, on est deux ! Je reviens tout de suite ! Je n’en ai pas pour très longtemps ! Tu peux déjà commencer à te préparer !
— Attends ! Ne t’en vas pas ! Je t’aime !
— Tu me diras ça tout à l’heure ! Ce n’est pas le moment ! »
Cette fille était formidable. Il n’en revenait pas de la chance qu’il avait. Mais pourquoi avait-il toujours envie de l’embêter ? Elle avait du courage de le supporter ! Tant qu’il avait un peu honte de ses stratagèmes… Il aurait dû passer son temps à lui dire merci. Mais il avait la sensation de n’en avoir jamais assez… C’était plus fort que lui, il fallait qu’il abuse ! Elle était si charmante ! si belle ! si intelligente ! Il ne méritait pas qu’elle soit si gentille avec lui.
Enfin il réussit à s’arracher à son fauteuil, et s’aperçut qu’il n’était pas si fatigué qu’il se l’était imaginé… Il fallait qu’il essaie d’un peu moins délirer ! Bon. Qu’avait-il à faire avant de s’en aller ? Le temps de vérifier s’il était présentable… Peut-être aurait-il dû prendre une douche lui aussi. Bah ! il était trop tard. Il regarda autour de lui, constata avec plaisir que tout était en ordre, puis d’un pas nonchalant il prit la direction de la salle de bain.
Une barrière à franchir
— En somme ça ne change rien. C’est juste de l’autosuggestion. J’espérais quelque chose d’un peu plus consistant.
— Je t’ai dit que tu serais déçu…
— Je ne suis pas déçu. C’est plutôt de la frustration. Je garde l’impression que c’est intéressant, qu’il doit y avoir moyen d’y trouver avantage…
— Si tu aimes rêver, c’est très avantageux… Ça fait un passe-temps, si tu n’as rien à faire… Mais on ne peut pas dire que ce soit très satisfaisant.
— Peut-être qu’il y a une barrière à franchir… Sinon ça ne ferait pas peur.
— Ce sont les conséquences, qui sont effrayantes. Et j’ignore comment faire pour qu’il n’y en ait pas.
— De toutes façons, pour moi, ça reste très abstrait. Je continue à croire que ce n’est pas possible.
— Bien sûr, que c’est possible ! C’est même très facile ! Trop facile, sans doute !
— Tu en parles à ton aise. Moi, je suis incapable d’ignorer la réalité. Et pourtant, très souvent, j’aimerais bien pouvoir le faire !
— Et tu y gagnerais quoi ? Si tu as des difficultés, il vaut mieux faire l’effort de les surmonter ! Les fuir ne sert à rien !
— Vu comme ça, c’est certain. Ça paraît dangereux. Mais, d’un autre côté, quelle ouverture ! Il doit y avoir moyen d’en tirer quelque chose !
— Au mieux, ça donne du recul. Ça évite de trop se laisser prendre aux apparences… Mais le remède peut aussi être pire que le mal !
— C’est là qu’est le problème. Il ne faut surtout pas que ce soit une fuite ! Sinon, on s’affaiblit. Cela paraît logique.
— Tu commences à comprendre.
— Cela me semble un bien grand mot ! Tant que j’aurai du mal à me représenter la chose, ça reste du raisonnement. Je ne peux pas comprendre ce que j’ignore. Je m’en fais une idée, c’est tout.
— Toi, je te vois venir : tu vas me demander quelle est la marche à suivre…
— Ça me semble évident !
— Moi qui voulais te protéger, je crois que c’est raté ! Quand tu as une idée quelque part…
— Il n’y a pas de mal à désirer s’instruire !
— Ben voyons !
— Mais, si c’est un secret, je n’insisterai pas ! Je comprends que tu veuilles garder ça pour toi…
— À quoi bon ? Ça ne ferait qu’exciter ta curiosité. Autant t’aider si c’est possible… Mais plus tard, s’il te plaît. À force de parler, on va être en retard !
— C’est vrai ? Tu le feras ? Ce n’est pas une promesse en l’air ?
— Ce n’est pas dans mes habitudes.
— Non, je sais bien. Mais tu semblais si réticente…
— Disons que je regrette un peu de t’en avoir parlé. Mais ce n’est pas trop grave. Ça m’apprendra à mieux tenir ma langue. Mais, avec toi, c’est difficile !
— Je te dis, si c’est un secret, je ne veux pas te l’arracher ! J’essaierai de me débrouiller tout seul !
— C’est bien pour ça que je préfère essayer de t’aider… Qu’au moins mon expérience puisse te profiter !
— C’est gentil, merci.
— Ça me paraît surtout plus sage ! Je n’ai aucune envie que tu fasses n’importe quoi !
— Tu exagères. Je suis d’un naturel prudent. Ce n’est pas le courage qui me caractérise !
— Justement. Je me méfie de l’eau qui dort. Je crains le jour où ton courage va se réveiller !
Une sécurité
— Ça n’a rien d’un mystère. Cela se fait tout seul.
— Pas chez moi, en tout cas.
— C’est parce que tu as peur. Ton sens du ridicule est trop développé. C’est plutôt une chance. Au moins, tu ne prends pas de risques inutiles.
— Je n’ai pas l’impression d’avoir peur. Ni même de trouver ça ridicule. Je n’y crois pas, c’est tout. Si je sais que c’est faux, que j’ai tout inventé, je ne peux pas y croire.
— C’est bien ce que je dis. Tu refuses d’y croire. C’est une sécurité. Chez moi, elle est moins contraignante. Elle est même trop faible, je pense. Ça me demande un gros effort.
— Tu veux dire que tu crois à la première idée qui te passe par la tête ? Même si tu sais que ce n’est pas vrai ?
— Oh ! non. Je peux choisir. Je ne prends que celles qui me plaisent. C’est même là qu’est le danger. Si la réalité ne me plaît pas, je vais avoir tendance à refuser d’y croire.
— C’est délirant ! Ça doit être génial ! Au moins, tu n’es pas obligée de t’adapter !
— Ça le serait si je n’étais qu’un pur esprit. Hélas, comme tu le vois, j’ai aussi un corps. Et il faut bien s’en occuper, sinon il dépérit ! Sans compter que je m’y sens bien, qu’il a de nombreux avantages, et que je n’ai aucune envie de m’en séparer !
— Tu crois que c’est possible ?
— Je n’en sais rien. Peut-être. Je n’ai jamais poussé jusque là l’expérience… Certains prétendent que ça l’est. À mon avis, il faut d’abord en être détaché. Je m’aime trop pour ça. J’ai envie de me faire plaisir. S’il faut que je renonce à tout, ça ne m’amuse pas.
Curiosité mal placée
« Non, non. Je t’accompagne, répondit-il distraitement, mais il ne bougea pas.
— C’est comme tu préfères. Je peux y aller seule, si tu es fatigué. Ça ne me gêne pas.
— Non, non. Ça va aller. Laisse-moi juste le temps de me réadapter.
— De toutes façons, on ne part pas immédiatement. Tu peux te reposer en attendant que je sois prête.
— On fête quoi, ce soir ?
— Rien de particulier, pourquoi ?
— Je ne sais pas… On aurait pu rester ensemble tous les deux…
— C’est un peu tard pour décommander !
— Excuse-moi. Tu as raison. Je t’embête avec mes caprices.
— Tu ne veux pas me dire ce qui t’est arrivé ? Je te trouve bizarre ! Tu as des problèmes au boulot ?
— Mais non, voyons ! Pourquoi ? J’ai l’air si perturbé ?
— Disons que d’habitude tu es un peu plus vif…
— Je te dis, j’ai dû m’assoupir un moment. Maintenant c’est passé. Pas de quoi s’inquiéter !
— Tu es encore en train de faire des expériences, c’est ça ? Tu ne veux pas me raconter ?
— Ah ! non, pas spécialement… En fait, je pensais à toi. À tes histoires de monde imaginaire…
— Tu en es encore là ? Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat ! C’était juste des bêtises. Une erreur de jeunesse. Il ne faut pas faire attention.
— Dommage. J’aurais bien aimé en savoir davantage. Ça me trotte dans la tête depuis l’autre jour… J’ai du mal à imaginer que cela soit possible.
— Tu tiens à en parler ? On n’a pas vraiment le temps… Et puis je ne crois pas qu’il y ait grand-chose à dire ! C’est du passé lointain. Je suis guérie, maintenant !
— Excuse-moi. C’est de la curiosité mal placée.
— On en reparlera plus tard, d’accord ? Pour l’instant, je voudrais aller prendre une douche… Mais, crois-moi, c’est loin d’être aussi intéressant que tu as l’air de le penser ! Je veux bien essayer d’éclairer ta lanterne si ça te fait plaisir, mais à mon avis tu vas être déçu ! C’était juste des fantaisies d’adolescente perturbée, rien de plus ! Je ne vois pas en quoi ça peut t’intéresser !
— J’ai du mal à t’imaginer comme une adolescente perturbée. Cela ne te ressemble pas ! Ou alors tu as beaucoup changé !
— Pas tant que ça, crois-moi. Je cache bien mon jeu ! J’ai juste appris à mieux me protéger…
— Te protéger de qui ? de moi ?
— Mais non ! Que tu es bête ! De moi, plutôt ! De mes divagations !
— C’est dommage. Un léger grain de folie ne peut pas faire de mal…
— Chez moi, ce n’est pas un grain ! C’est un sac tout entier ! Et même une montagne ! Crois-moi, j’ai intérêt à éviter de me laisser aller ! Et toi, tu ferais bien de faire la même chose, si je peux me permettre…
— Tu crois que je suis fou ?
— Je ne sais pas… J’espère que non ! Mais parfois j’ai la sensation qu’il ne faudrait pas te pousser beaucoup…
— J’ai plutôt l’impression d’être trop raisonnable ! Prévisible ! Borné !
— Crois-moi, la frontière est mince… Il suffirait de peu de choses pour te faire basculer…
— Tu fais quoi, là ? Tu joues à me faire peur ?
— Non. Je te mets en garde, c’est tout. Ne me dis pas que tu n’y as jamais pensé ?
— Jamais, non. Du moins, pas dans ces termes-là. Je crois qu’on est très différents. Ma folie personnelle est moins spectaculaire ! Je suis bien accroché à la réalité ! Je n’ai pas de visions ! D’ailleurs, je le regrette ! C’est pour ça que ça m’intéresse !
Inquiétude
En rentrant ce soir-là Laurence le trouva figé dans son fauteuil, le souffle court et le regard légèrement effrayé… Qu’avait-il avalé ? Elle s’approcha de lui et, sans montrer son inquiétude, lui demanda si ça allait. Il mit un certain temps avant de lui répondre, se regarda les mains, puis releva les yeux vers elle et dit qu’il l’ignorait… Tout juste s’il semblait savoir où il était ! Cette fois, elle laissa percer son inquiétude : « Ça ne va pas ? Tu es malade ? Tu as pris quelque chose ? Tu sais que je n’aime pas quand tu le fais sans moi ! » Il eut l’air de se demander de quoi elle lui parlait, et même qui elle était : « Ah ? Non, je ne crois pas… Enfin, je ne sais pas… J’ai dû m’assoupir un moment… Ça va bien ? Ça fait longtemps que tu es là ? Je ne t’ai pas entendue entrer. » Puis il se redressa, et fit une grimace qui ressemblait à un sourire. Ses yeux n’avaient pas l’air d’être tout à fait là. Avant de lui répondre elle lui toucha le front et à nouveau lui demanda s’il n’était pas malade. Cela parut le dégriser, il fit une moue dubitative, puis d’un air étonné lui demanda pourquoi elle tenait à ce qu’il le soit… Il avait seulement eu une petite absence — qu’il sache, ce n’était pas encore une maladie ! À moitié rassurée, elle se pencha pour l’embrasser, puis en se relevant lui rappela qu’ils étaient attendus chez ses parents pour le dîner… À moins qu’il ait envie qu’elle y aille sans lui ?
Beaucoup trop grand
Cependant ce n’était pas encore l’idéal. Ce point de vue créait une impatience en lui, une impression de vide assez désagréable. Cela se présentait comme un raisonnement, mais ce n’était qu’un coup de sabre éliminant le doute — pour ne pas dire un coup d’épée dans l’eau. Car ça n’expliquait rien, ça ne lui permettait pas de trouver la paix. Au contraire, même. Ça créait du danger là où auparavant il se sentait confiant. D’autant qu’il savait bien qu’il n’avait jamais eu une imagination spécialement vigoureuse ! Les rêves qu’il faisait étaient très ordinaires. Pas de monstres à cinq pattes, pas de décors vertigineux. Les histoires horrifiques ne déclenchaient chez lui qu’un sourire amusé… Tout ça était si transparent ! Quant aux contes de fées, il était devenu incapable d’y croire vers l’âge de trois ans… Tout en le regrettant souvent. Mais, quoi ? Était-ce sa faute, à lui, s’il n’en était pas dupe ? Rien n’empêchait ceux qui les inventaient de dire la vérité ! Ou au moins de chercher à rendre leurs histoires un peu plus vraisemblables…
Décidément Laurence avait dû lui mentir. On ne pouvait pas vivre dans un monde imaginaire. Ou alors il avait dû la comprendre de travers… En tout cas il était certain de n’avoir rien imaginé. Elle avait proposé une définition n’ayant aucun rapport avec ce qu’il vivait. Elle lui avait cassé son jouet sans en avoir conscience. Au pire elle avait cru bien faire, se figurant sans doute qu’il ne savait pas faire la différence entre la vérité et l’imagination. C’était assez dans sa manière, affectueuse mais méprisante… Pas de quoi se vexer. Du moins pas plus que d’habitude. Elle était comme ça, aimait se croire clairvoyante… Ça ne le gênait pas. Le défaut était d’importance, mais tant que c’était le seul… Il n’avait pas le cœur à la contrarier.
Et puis ça lui avait donné l’occasion d’apprendre à son sujet quelque chose dont il ignorait totalement l’existence. Il avait bien du mal à se représenter de quoi il s’agissait, mais c’était fascinant ! À quoi correspondait le monde imaginaire qu’elle avait évoqué ? Avait-elle réellement la possibilité de quitter la réalité aussi souvent qu’elle le voulait, ou avait-elle exagéré ? N’y avait-il pas là un phénomène bien réel qu’elle avait mal interprété ? Rien dans son expérience ne paraissait pouvoir l’aider à la comprendre… Il y avait bien parfois de troublantes coïncidences l’amenant à penser que la réalité ne devait pas être tout à fait ce qu’elle semblait être, mais il n’avait encore jamais trouvé moyen de la quitter à volonté. La question lui paraissait si compliquée qu’il en avait du mal à clairement la formuler. Il devait lui manquer de nombreux éléments… Était-il seulement certain de disposer des outils nécessaires ? Analyser l’inconcevable exigeait des moyens dont il ne savait rien. Et il n’était que trop tentant de penser qu’il n’y avait aucune information sérieuse à en tirer ! En conséquence il convenait d’être prudent. D’avancer lentement. D’éviter les idées reçues menant aux conclusions hâtives.
N’était-il pas en train de virer prétentieux, de se croire lui aussi plus clairvoyant qu’il ne l’était ? Peut-être, effectivement… Mais après tout il fallait bien rétablir l’équilibre ! Il ne pouvait rester comme ça, le cul entre deux chaises, se demandant éternellement où se trouvait la vérité ! Tout ça ne le regardait pas, il en était conscient, mais ça l’intéressait. Et puisqu’à l’évidence Laurence avait besoin qu’on l’aide… N’était-ce pas l’occasion rêvée pour lui offrir son assistance ? Lui qui avait tant abusé de la sienne ! Bien sûr ses capacités intellectuelles étaient très limitées, mais enfin… Au moins il avait l’avantage de ne pas être concerné, et de pouvoir poser un regard neuf sur le sujet !
Au fond il se sentait désemparé de l’avoir vue si effrayée… Ça ne ressemblait pas à ce qu’il savait d’elle. Jusqu’ici elle avait toujours parue être fermement assurée, tant qu’il avait pris coutume de s’appuyer sur elle… N’était-ce qu’apparence ? Que cachait-elle encore ? Avait-il les moyens de la réconforter ? Ne risquait-il pas plutôt de se laisser contaminer ? N’avait-elle pas eu raison en affirmant qu’au moins l’un d’eux devait garder le sens de la réalité ? Se sentait-il capable de bien tenir ce rôle, au cas où sa compagne s’effondrerait soudain ? Le risque était-il aussi grand qu’elle avait l’air de le penser ?
Et de nouveau il arrivait à la conclusion qu’il fallait qu’il essaie d’en savoir davantage, qu’il devait réussir à la faire parler, clairement expliquer de quoi il s’agissait. Ne pouvait-elle lui faire une démonstration, ou au moins essayer d’expliquer en détail comment ça se passait ? Ne pouvait-elle tenter de garder son sang-froid, pour qu’à deux ils s’efforcent d’analyser ce phénomène ? Était-elle incapable de lui faire confiance, de penser ne serait-ce qu’un court instant qu’il n’était pas aussi stupide qu’elle voulait qu’il le soit ? L’aimait-elle donc si peu, si mal ?
Mais non. Il savait bien qu’il était responsable. Il aurait dû depuis longtemps mieux la comprendre et l’assister. Il était égoïste, aimait se faire dorloter, qu’elle s’occupe de lui. Il n’avait pas su deviner qu’elle portait un masque, qu’elle s’efforçait de se tenir, de ne pas se laisser aller, d’être agréable et présentable… Il n’avait pas senti sa profonde fragilité ni compris sa panique. Même à présent il était incapable de se la figurer. À peine si en raisonnant il parvenait à reconstituer l’image de son incertitude… Car si réellement elle avait ce pouvoir, elle devait avoir une vision du monde particulièrement instable ! Comment parvenait-elle à savoir ce qui était vrai ?
Plus il réfléchissait et plus il s’égarait. C’était beaucoup trop grand pour lui, il était incapable de l’assimiler. Qu’avait-elle eu besoin de lui parler de ça ? C’était très déplaisant ! Il fallait qu’il essaie d’arrêter d’y penser ! Qu’il se change les idées ! Qu’il trouve quelque chose à faire, une quelconque occupation, de préférence abrutissante ! N’importe quoi plutôt que ce vide empli d’ombres ! Pourquoi ne pouvait-il même plus se lever ? Que lui avait-elle fait ? Pourquoi n’était-il pas à mille lieues de là, en train de faire le guignol avec tous ses copains, ou bien de courtiser toutes les filles qui passaient ? Qu’est-ce qui lui avait pris de tomber dans ce piège ?
Une erreur passagère
En fait elle avait réussi à lui faire oublier ses propres découvertes, et à nouveau il se sentait en pleine confusion. Ce qu’elle lui avait dit était si dérangeant qu’il ne parvenait pas à en faire abstraction. Il avait l’impression d’avoir fait fausse route, d’être obligé de revenir à la case départ. Ce n’était pas décourageant, mais c’était contraignant, cela formait obstacle. Le travail accompli semblait s’être effacé. Pourtant il n’avait pas rêvé ! Il avait vraiment cru que c’était arrivé ! Ça ne fonctionnait plus. Il avait égaré le fil de ses recherches. Évidemment c’était intéressant, mais était-il forcé de tout abandonner ? S’était-il si gravement trompé ? Ne pouvait-il se rassurer en évoquant ce qu’il avait déjà trouvé ? Tout juste s’il se souvenait que c’était captivant, qu’il y avait de quoi se mettre la tête à l’envers ! En vérité il était même quelque peu dégoûté. Vexé. À quoi bon se creuser la tête si ce qu’il en sortait n’était qu’imaginaire ? C’était là qu’il y avait quelque chose qui clochait. Le mot avait pour lui une valeur péjorative. Il aimait la réalité, la vérité. Tant qu’il avait pensé mieux comprendre le monde, il avait trouvé ça tout à fait excitant. Mais, s’il ne s’agissait que d’imagination, ça semblait ridicule. Intéressant bien sûr, mais un peu pitoyable. S’apercevoir qu’il avait tout inventé était très humiliant. Il valait mieux qu’il se consacre à un autre problème. Qu’il affronte de vraies difficultés. Celles-ci ne méritaient pas qu’il y fasse attention. Cela concernait qui ? Les poètes ? Les fous ? Il voulait du concret. Quelque chose dont il puisse se vanter plus tard. Son incursion dans le paranormal n’avait été qu’une erreur passagère. C’était l’unique conclusion qu’il pouvait en tirer. Point barre. Aucun besoin de se ridiculiser davantage. Il avait bien assez perdu de temps comme ça.
Définitivement sous-développé
L’inconvénient était qu’il n’avait pas, mais pas du tout envie d’être plus raisonnable — du moins pas dans le sens où elle l’entendait. Il en était effectivement à chercher à saisir en quoi le monde environnant était une illusion, et commençait à croire qu’il était trop stupide pour réussir à le comprendre. Il avait beau se torturer l’esprit, cela n’avançait pas. Ce qu’il imaginait n’avait jamais autant de consistance et de solidité que la réalité. Pourtant il refusait de croire qu’elle lui avait menti. Pourquoi l’aurait-elle fait ? Elle avait sorti ça comme une simple évidence, une vérité universelle… Et d’ailleurs ce n’était pas la première fois qu’il entendait cette idée-là ! En revanche il n’avait jamais entendu qui que ce soit le dire sur ce ton-là, d’un air si naturel, spontané. Apparemment pour elle c’était tout à fait banal ! Et pourtant elle n’était pas folle ! Ou alors elle le cachait bien ! C’était quoi, ce délire ? Était-ce elle qui avait des dons exceptionnels, ou bien lui qui était définitivement sous-développé ? C’était décourageant. Et pourtant il fallait qu’il vienne à bout de ce mystère !
Quant au danger, il attendrait de le voir pour y croire. N’ayant jamais été spécialement intrépide, il était sûr de le sentir longtemps avant qu’il vienne… Sans compter qu’elle avait sans doute exagéré. S’il y avait vraiment moyen de vivre dans un monde imaginaire, il suffisait de bien concevoir celui-ci ! Car il savait déjà ce que le sien serait : doux, tendre, et pacifique. Sans conflits ni colères. Sans la moindre complication. Exactement le paradis dont il rêvait parfois. Mais c’était en dormant, et toujours par hasard. Comment faire pour s’y rendre aussi souvent qu’il le voudrait ? Qu’est-ce qui l’en empêchait ? Cela lui semblait-il tellement improbable ?
C’était vraiment trop con. Il fallait qu’il essaie d’en savoir davantage. Elle n’avait pas le droit de le faire saliver, et puis de refuser de le rassasier ! Elle devait consentir à lui livrer le mode d’emploi. Lui dire comment s’y prendre, le corriger s’il se trompait. Si elle l’aimait, elle devait partager son secret ! S’il le fallait, il était prêt à en payer le prix ! Elle pourrait faire de lui exactement ce qu’elle voudrait ! Bon, c’était déjà fait. Effectivement, c’était gênant. Lui ayant déjà tout donné, il n’avait rien à négocier… Mais, en se creusant bien… Il devait bien lui rester de quoi faire pencher la balance de son côté ! Au moins le temps qu’il ait appris ce qui l’intéressait ! Ça méritait qu’il fasse quelques efforts supplémentaires ! Il n’était pas encore entièrement soumis, ni même aussi docile qu’il essayait de le faire croire !
Pas de porte à franchir
Tout de même, il était génial. Il disposait d’un flair quasiment incroyable. Il avait réussi à la prendre en défaut, ou plus exactement à la pousser à lui confier la clé de son jardin le plus secret. Maintenant elle savait pourquoi depuis plusieurs mois il avait adopté un si étrange comportement… Il était sur la piste, il voulait tout savoir, et particulièrement tout ce qu’elle lui cachait… Comment s’y prenait-il, c’était une autre affaire, mais cela semblait clair. Ce dont elle était sûre, c’était de n’avoir rien fait pour l’encourager. À vrai dire elle aurait plutôt fait le contraire si elle avait compris à temps à quoi il s’amusait… Elle ne s’était doutée de rien, ne l’avait pas vu venir, n’avait pas un seul instant imaginé que ça puisse l’intéresser. D’ailleurs, honnêtement, qui aurait pu être intéressé ? Il devait être dérangé pour penser y trouver un quelconque avantage ! Ce n’était qu’un paquet de sensations confuses, d’impressions passagères, de certitudes ne reposant sur rien. Et puis c’était si personnel ! Il avait beau penser que ça pouvait se partager, pour sa part elle savait que c’était impossible. Qu’y avait-il de plus personnel que les rêves ? On pouvait en parler, parfois les raconter, mais pas les partager ! C’était un jeu de solitaire. On ne pouvait pas décider de partir un beau jour main dans la main en excursion dans un pays imaginaire ! Il n’y avait hélas pas de porte à franchir ! L’aurait-elle voulu, elle n’aurait pas pu l’emmener avec elle ! En admettant bien sûr qu’elle ait envie d’y retourner… Ce qui pour le moment n’était toujours pas le cas. Elle avait trop à faire, promesses à tenir et désirs à combler… Plus jeune ça allait, mais à présent elle ne pouvait se permettre de prendre autant de risques. Évidemment c’était beaucoup moins dangereux qu’elle le lui avait dit, mais elle savait qu’on ne pouvait pas traiter ça à la légère. Ça avait trop de conséquences, ça compliquait la vie. Elle n’avait pas envie d’être entraînée plus loin que ses capacités. Et de toutes façons la question ne se posait pas. Elle voulait être heureuse ici et maintenant. N’avait aucun besoin de s’évader pour l’être. Pourquoi chercher ailleurs ce qu’ils tenaient déjà ? Ils étaient bien, ensemble, avaient une chance de se construire une vie présentable. Espérer trouver mieux en explorant leurs rêves était pure folie. Ils auraient l’air malin, chacun de son côté, à faire des bulles et à se raconter ensuite tout ce qu’ils auraient vu ! Elle n’avait pas le sens du ridicule particulièrement développé, mais tout de même ! Elle devait l’amener à des idées plus raisonnables.
S’échapper de la ronde
Mais Jean-François avait raison : ça ressemblait à une blague. Ça ne méritait pas qu’elle perde son temps à essayer d’y réfléchir. Qu’aurait-elle obtenu ? Des clichés dissociés, des morceaux de mirages. Elle s’était fabriqué un monde parallèle trop beau pour être vrai. Qu’aurait-elle pu en dire de plus ? Ça s’était fait petit à petit, elle avait vraiment cru trouver la délivrance. Elle avait désiré ne pas en revenir, mais avait échoué. Elle avait eu la sensation de s’être trop pressée. Qu’elle ne pouvait pas s’échapper avant d’avoir réglé quelques affaires importantes. Mais ça n’expliquait pas pourquoi elle se sentait encore si effrayée. Cependant l’était-elle autant qu’elle le pensait ? Et surtout savait-elle de quoi elle avait peur ?
Il y avait dans cette affaire une part de comédie qu’elle ne maîtrisait pas. Elle n’avait décidé de réussir sa vie que contrainte et forcée. Elle en avait gardé une certaine amertume, le sentiment d’une injustice. Sa crainte n’était pas sincère. Cela faisait partie du rôle de fille raisonnable qu’on l’avait obligée à jouer. Elle savait que ses rêves survivaient quelque part, qu’elle ne faisait que patienter en attendant l’instant où elle serait enfin libre de les rejoindre. Sa peur dissimulait un désir outrancier. Au fond elle espérait s’échapper de la ronde une fois qu’elle aurait fait ce qu’on attendait d’elle.
Mais dans ce cas pourquoi défendre à Jean-François de partager son rêve, pourquoi ne pas sauter sur l’occasion de réussir à deux là où seule elle avait échoué ? Était-elle incapable de lui faire confiance ? Non, ce n’était pas ça. Elle savait qu’il était sincère. Mais elle savait aussi que lui faire confiance n’aurait servi à rien. Du moins aussi longtemps qu’il ignorait ce qui était en jeu. C’était gentil à lui, de désirer la suivre et l’assister, mais c’était enfantin. Elle devait l’avertir, le mettre en garde, lui faire prendre conscience de la situation. Elle n’avait pas envie que son bel enthousiasme disparaisse aussi vite qu’il était venu.
Une charge trop lourde
Elle avait toujours su qu’elle était différente, qu’elle possédait un don qui la mettait à part. Mais elle avait également toujours su qu’il fallait que ça reste secret. Allait-il réussir à l’obliger à en parler, à tout lui révéler ? N’était-ce pas à elle de lui faire confiance, de consentir à partager tout ce qu’elle connaissait ? Mais pouvait-on vraiment parler de connaissance ? N’était-ce pas plutôt une fatalité, une charge trop lourde ? Elle comprenait sans peine qu’il soit intéressé, mais avait-elle le droit de lui imposer ça ? Ne valait-il pas mieux qu’il continue à l’ignorer ? Était-il préférable de le protéger, ou de tout partager ? Ce n’était pas par goût, qu’elle voulait se cacher, mais par nécessité. Elle n’avait pas envie qu’il se fasse du mal. Elle désirait pour lui une vie confortable. À ses yeux il était encore beaucoup trop faible pour supporter une pareille charge. Elle avait l’impression d’agir dans son intérêt. Ce qu’il voulait savoir était trop gros pour lui. Il fallait qu’il soit prêt avant de satisfaire sa curiosité. Que celle-ci soit légitime ne faisait pas le moindre doute, mais il s’y prenait mal, il était trop pressé. Au minimum elle devait réussir à le faire patienter. Au moins le temps qu’il soit plus fort, et plus déterminé. Et de toutes façons il n’avait pas le choix : même en voulant sincèrement le satisfaire, elle ne le pouvait pas. Tout cela était trop confus. Elle devait d’abord essayer d’y mettre de l’ordre, de le délimiter et de l’examiner afin de partager le vrai du faux. Elle avait trop longtemps refusé d’y penser. Sans doute était-il temps qu’elle affronte ses peurs, qu’elle comprenne enfin ce qui s’était passé.
Le prévenir du danger
Elle n’aurait jamais dû lui parler de ses peurs, de cette faille en elle, de ce déséquilibre. Elle avait juste désiré le ramener sur terre, et n’avait réussi qu’à lui donner l’idée que l’on pouvait aller plus loin ! Elle avait déconné. Gravement déconné. Maintenant il allait faire des expériences qu’elle savait dangereuses, et lui casser les pieds pour qu’elle en dise davantage ! Elle avait craint pour lui, et s’était exposée inconsidérément. Elle n’avait pas compris à temps qu’elle lui ouvrait des perspectives qu’il n’avait pas encore imaginées… Et maintenant, s’il se plantait, elle serait responsable ! Il était assez fou pour faire un très mauvais usage de ce qu’elle avait dit ! Et pire que tout elle serait tout à fait incapable de l’aider à bien s’en sortir…
Elle aurait dû d’abord le laisser raconter ce qu’il avait imaginé — ou plutôt découvert, comme il le prétendait. L’inquiétude l’avait prise, et elle avait été forcée de se justifier. Elle avait eu la sensation qu’il était trop content de lui. Elle avait cru de son devoir de le prévenir du danger. Encore une fois elle s’était attendue à ce qu’il lui fasse aveuglément confiance.
C’est vrai que pour l’instant son inquiétude paraissait pour le moins déplacée… Elle ignorait toujours à quoi il s’amusait, mais ça semblait lui faire du bien. Mais elle n’aimait pas le sentir s’échapper… Vivre avec lui sans tout savoir de ses pensées lui devenait insupportable. Elle n’avait pas envie de prendre possession de lui ni de le contrôler, mais voulait le sentir plus proche. Pouvoir compter sur lui, ne pas s’en inquiéter. Peut-être avait-elle peur qu’il redevienne un étranger. Le mariage approchait, il fallait qu’ils ne fassent qu’un. Il n’était pas question d’abandonner si près du but. Le doute n’avait plus sa place.
Mais quel besoin avait-elle eu de lui parler de ça ? D’autant qu’elle n’avait même pas eu ensuite le courage d’argumenter, d’expliquer en détail ce qu’elle savait certain ! Au minimum elle aurait dû avoir la présence d’esprit d’inventer un bobard à peu près vraisemblable, quelque chose de banal… Ne pas lui donner l’impression que ce qu’elle avait vécu sortait de l’ordinaire ! Mais était-elle capable de dépasser ce sentiment, de le ranger dans le tiroir aux idées ridicules ? N’avait-elle pas si peur qu’elle était obligée d’éviter d’y penser ? Pourtant elle devait bien avoir une opinion à ce sujet ! Au-delà de la peur, au-delà du danger, n’avait-elle pas la certitude que tout cela n’était que pur enfantillage ? Qu’il ne s’agissait que d’une perte de temps, sans le moindre profit possible ?
Certes, elle y avait cru. Elle aussi avait connu la joie de faire des découvertes. Elle aussi avait vu le monde qui s’ouvrait, et révélait ses mécanismes, ses rouages secrets… Elle s’en souvenait. Cette clarté éblouissante, et puis cette assurance de ne pas se tromper… Sans compter le pouvoir d’enfin se faire un monde à sa mesure, où tout était exactement tel qu’elle le désirait ! C’est à partir de là, qu’elle s’était égarée, qu’elle avait commencé à perdre le contact, jusqu’à enfin comprendre qu’elle s’affaiblissait, qu’elle n’avait pas le droit de tout abandonner… Ce simple souvenir suffisait à la faire trembler. Par bonheur ça s’était plutôt bien terminé. Mais elle n’était pas passée loin du gouffre !
De la science-fiction
— Pas si l’on reste raisonnable…
— Qu’appelles-tu raisonnable ?
— Je ne sais pas, moi… Faire attention à soi. Respecter son environnement. Tenir compte de l’opinion d’autrui.
— Et tu te crois capable de garder le contrôle en toutes circonstances ?
— Ce serait de la prétention. Mais je sais m’adapter. En général cela m’évite de prendre trop de risques. C’est même presque un handicap !
— Je n’ai pas l’impression que tu te rendes compte. Si tu t’adaptes au monde de tes rêves, tu vas rester coincé dedans ! Et ça te semblera tout à fait raisonnable !
— De toutes façons je ne vois pas pourquoi tu me dis ça. Je veux bien accepter l’idée que c’est possible, mais pour l’instant je ne me sens pas du tout concerné. En admettant que je le sois un jour ! C’est très intéressant, mais pour moi ça relève de la science-fiction !
— Et ça vaut mieux pour toi, crois-moi.
— Pourquoi ? L’idée paraît sympa… Une fois de temps en temps, ça doit faire du bien !
— Une fois qu’on y est, on ne sait pas comment ça va se terminer.
— L’idéal, ce serait de partir pour de bon, de ne rien laisser derrière soi…
— C’est justement ce genre d’idées qu’il vaut mieux éviter. On en revient toujours. Et pas toujours en bon état !
— Personnellement je crois que ça vaudrait le coup d’y réfléchir un peu… Tu as peut-être mal compris ce qui t’est arrivé.
— Le terme paraît faible ! Je n’ai pas mal compris. Je n’ai rien compris du tout ! Je ne sais même pas si je serais capable de le raconter…
— C’est dommage.
— À franchement parler j’évite d’y penser.
— Pourquoi ? Tu as si peur que ça ?
— Je ne sais pas. J’essaie peut-être de me persuader que ce n’était pas vrai.
— Pourtant ça semble intéressant… Au moins ce n’est pas banal !
— Je crois que j’aurais mieux fait de ne pas t’en parler…
— Pourquoi ? À deux, on est plus forts ! On doit pouvoir y voir un peu plus clair…
— Je n’ai pas l’impression que cela soit possible…
— Tout est possible, non ? Et même l’impensable ?
— Oui, bien sûr. Mais pas ce genre de choses ! »
Un malentendu
— Plus je t’écoute, et plus j’ai la sensation qu’il y a un malentendu. Je ne fuis pas la réalité. Au contraire. Je suis en plein dedans.
— Que tu crois ! Ce que tu imagines paraît peut-être vrai, mais c’est une illusion ! C’est ici, la réalité. Pas dans tes rêves.
— Mais c’est à ce qui m’entoure, que je m’intéresse ! Je ne suis pas ailleurs ! Tu as dû mal comprendre !
— Je connais ça ! Bientôt, tu vas me raconter que c’est ce qui t’entoure qui est une illusion…
— Pourquoi ? C’en est une ?
— Jusqu’à preuve du contraire, non. Mais c’est facile à croire. Et de là à créer un monde imaginaire où tout sera plus agréable… Le pas est vite franchi ! Et après, on n’a plus du tout envie de revenir !
— Tu dis n’importe quoi. Je ne suis pas du genre à croire à mes mensonges. Si j’invente quelque chose, je suis quand même bien placé pour m’en apercevoir !
— Tu crois déjà à tes mensonges. Tu ne fais même que ça ! Sinon comment t’y prendrais-tu pour imiter les autres sans en avoir conscience ?
— Ce n’est pas la même chose ! C’est de l’adaptation, du mimétisme. Ce n’est pas un mensonge !
— Tu ne m’ôteras pas de l’esprit que c’est ton imagination qui fait tout le travail. Si c’est le mot mensonge qui te gêne, je veux bien en trouver un autre, mais ça revient au même ! Ce n’est pas vraiment toi. C’est une simulation.
— De toutes façons ça n’a aucun rapport avec ce qu’on disait. Tu avais l’air certaine que j’allais inventer un autre monde !
— La distance n’est pas bien grande entre se croire quelqu’un d’autre et croire que l’on est ailleurs…
— Je ne vois pas pourquoi j’irais chercher ailleurs ce que je trouve ici. Ce monde me suffit. Je suis encore très loin d’en avoir fait le tour !
— Tu n’es jamais tenté d’imaginer un monde plus facile et plus agréable ?
— Si, bien sûr. Mais je sais que ce n’est pas vrai. Ce n’est qu’un songe, rien de plus.
— Et selon toi que se passerait-il si tu trouvais moyen d’y être ?
— Tu veux dire, pour de bon ? Comme si je dormais ?
— Exactement. Mais en pleine conscience. Et aussi souvent que tu le veux.
— Ce n’est pas possible.
— Qu’en sais-tu ? Ce n’est pas vraiment difficile, crois-moi ! La vraie difficulté serait plutôt d’y renoncer !
— Je ne peux pas te croire. Ça a l’air d’une blague.
— Si c’était une blague, elle ne serait pas drôle. Si on y réfléchit, c’est même plutôt effrayant !
Chacun de son côté
— Il faudrait récapituler, voir à partir de quand cela a commencé… Tu as peut-être trouvé ça en cherchant autre chose.
— Pour autant que je sache, j’ai toujours été comme ça. Je n’ai pas souvenir d’avoir été différent.
— C’est fascinant.
— Personnellement, ça me paraît tout à fait ordinaire. Ce sont les autres, qui me semblent fascinants. Toi tout particulièrement. Je n’avais jamais vu quelqu’un comme toi avant.
— Et pourtant je me sens moi aussi tout à fait ordinaire… Heureusement, d’ailleurs !
— Pourquoi heureusement ?
— Je ne sais pas. Ça me semble évident. Je n’ai aucune envie de me croire extraordinaire !
— Pourquoi pas ? Ça n’a rien de gênant ! De toutes façons je crois que tout le monde est différent…
— Plus ou moins. Il y a aussi des excentriques ! Je n’ai pas envie d’en faire partie.
— Et moi, tu crois que je le suis ?
— Excentrique ?
— Oui.
— Oh ! non. Tu es plutôt discret. Sinon je ne serais pas avec toi. Je n’aurais pas l’idée de t’appeler comme ça. Toi, tu es juste étrange. Mais il faut te connaître pour s’en apercevoir.
— Je vois.
— Ne le prends pas mal, surtout ! C’est loin de me déplaire !
— À quoi bon se vexer ? Je suis comme je suis. Il faut bien faire avec. En espérant que ça se soigne !
— Après tout c’est peut-être toi qui as la bonne solution…
— La solution à quoi ? Je ne vois pas qui pourrait avoir envie de me prendre pour modèle !
— Surtout, je ne vois pas qui en serait capable…
— Rien ne prouve qu’il n’y a pas de par le monde des millions de types comme moi !
— En tout cas jusqu’ici je n’en ai jamais vu.
— Tu dis ça pour me rassurer, ou bien pour me faire peur ?
— Ni l’un ni l’autre. C’est un simple constat. Mais je ne prétends pas servir de référence !
— De toutes façons tout ça n’est pas vraiment intéressant…
— Ça dépend pour qui. Pour moi, il n’y a pas grand-chose qui soit plus important !
— Pourquoi ? Parce que tu dois me supporter ?
— Parce que je t’aime, simplement. Que nous vivons ensemble. Personne ne m’est aussi proche, hormis peut-être mes parents…
— Ça ne te fait pas peur ?
— Pourquoi ? Ça devrait ?
— Peut-être. Je ne sais pas. J’ai parfois l’impression de te parasiter. Je profite de toi.
— La réciproque est vraie.
— La différence est que moi j’ai beaucoup à y gagner ! Tandis que toi, je ne vois pas quel avantage tu en tires…
— Crois-moi, je m’y retrouve ! Je me sens même largement bénéficiaire !
— Quand même, tu aurais pu te trouver mieux que moi…
— Tu crois ?
— Ça me semble évident.
— Bof. Peut-être… Mais en tout cas je n’en ai jamais vu !
— Alors tu n’as vraiment pas eu de chance !
— Ce n’est pas mon avis.
— Tu n’es pas objective.
— Au moins autant que toi, sinon plus !
— Je ne suis pas convaincu.
— C’est dommage pour toi. Ça ne me gêne pas.
— Alors je peux continuer à abuser de toi ?
— Dans la mesure où tu me laisses le faire moi aussi, je ne vois pas pourquoi je m’y opposerais.
— Tout ça me semble ridicule. Si tout allait si bien, on serait plus heureux ensemble.
— Pourquoi ? Tu ne l’es pas ?
— Moi si, bien sûr. Mais ça ne compte pas. C’est toi qui sembles triste. Je vois bien que je ne suis pas comme tu voudrais que je sois.
— Je ne me sens pas triste. Juste préoccupée. Légèrement inquiète. Je crains que tes méditations t’entraînent loin de moi. Je crois que j’aurais préféré que tu restes plus terre à terre… Je ne peux pas m’ôter de l’esprit que c’est peut-être dangereux. Enfin je ne sais pas. Ce n’est peut-être que de l’égoïsme de ma part. J’aurais aimé qu’on reste ensemble. Si tu t’en vas par là, je ne peux pas te suivre. Ça ne peut pas se faire à deux.
— Pourquoi pas ? Rien ne nous empêche de le faire ensemble !
— Ça ne marchera pas. On restera chacun de son côté.
— Au moins on pourrait se faire part de ce qu’on a découvert… Partager nos impressions… S’inspirer mutuellement… Rien ne prouve qu’il n’existe aucun moyen de se rejoindre !
— Ça paraît optimiste.
— Tout est possible, non ? Ce n’est pas toi qui disais ça ? Et même l’impensable ?
— Et qui va assurer si on décroche tous les deux ?
— Mais il ne s’agit pas de décrocher complètement ! On peut se contenter de faire un peu d’exploration…
— Je ne suis pas aussi souple que toi. J’ai peur de perdre le contrôle.
— Il faut rester prudent. Si on en parle, on doit pouvoir trouver moyen de s’entraider.
— De toutes façons je ne peux pas faire ça sur commande. Il faut que ce soit spontané.
— Es-tu certaine de ne pas faire tout ton possible pour t’en empêcher ? Il suffirait peut-être que tu baisses un peu la garde…
— De toutes façons je ne vois pas comment on pourrait faire. Ça règle le problème.
— À mon avis le minimum est d’en avoir envie… À force de chercher, on doit pouvoir trouver !
— Mais c’est beaucoup trop dangereux ! Je tiens à ma santé !
— Tu trouves que j’ai l’air malade ?
— Un peu quand même, non ? Si je n’étais pas là pour t’entraîner…
— Pourquoi tiens-tu à croire que le laisser-aller est une fatalité ? Si je parviens à assurer, tu dois pouvoir le faire ! Dans l’ensemble, tu es beaucoup plus déterminée que moi !
— C’est la panique qui m’inspire. Je n’ai aucune envie de replonger. Crois-moi, si tu savais de quoi je parle, tu serais d’accord avec moi !
— Moi, j’ai la sensation que ce dont tu as peur n’existe plus. Effectivement je ne sais pas ce qui t’est arrivé, mais tu as certainement beaucoup changé depuis. Tu as dû apprendre à te protéger. Tu as peur d’avoir peur, c’est tout. Ce que tu as vécu n’a pas la moindre chance de se reproduire. Ce sera forcément différent.
— Et s’il y a d’autres dangers, dont tu n’as pas idée ?
— Dans ce cas, on verra. À deux, on a deux fois moins de chances de succomber.
— Non, non. C’est du délire. Tu ne te rends pas compte. Tu te conduis comme un gamin qui vient de découvrir un nouveau jouet. Tu es trop excité. C’est beaucoup plus sérieux que tu te l’imagines ! Je ne sais pas où tu en es, mais je suis presque certaine que pour l’instant tu n’en es qu’aux prémisses, quand tout paraît parfait… Crois-moi, c’est un piège ! Tu devrais te méfier ! Après, on se laisse prendre ! On oublie la réalité !