La soupe empoisonnée du bonheur assuré

Débile, ce rond-point dont on ne peut sortir… Je veux bien me revendiquer, mais j’aimerais parfois que cela serve à autre chose qu’à satisfaire votre curiosité ! On se moque de moi à longueur de journée : ce n’est pas humiliant, mais qu’ai-je à y gagner ? Qu’a-t-on de bon à m’apporter ? Où est mon avantage ?
D’accord. C’est moi qui suis fautif. Ça ne me gêne pas. Je me refuse les moyens de me faire écouter. Je ménage un peu trop les susceptibilités. J’insiste sans sincérité. Je me laisse piétiner. Mais enfin, la question est-elle vraiment là ?
Oh ! c’est très amusant, de raconter n’importe quoi… Ce n’est pas avec ça que je vais m’en sortir, mais à quoi bon parler sérieusement si personne n’écoute ? Évidemment, que c’est usant ! Ces gens qui soi-disant ne se trompent jamais…
« C’était un jour de pluie. Il y avait de la lumière en haut de la maison, mais la porte était bien fermée. » Que fait-on, dans ce cas ? On casse une fenêtre ?
Pourquoi ne puis-je pas rêver un peu plus loin, imaginer la suite ? Ce qui est arrivé est-il si bête à dire ?
C’est comme si le témoignage n’avait aucune utilité. Le seul droit qui me reste est celui de me taire. Comme s’il fallait d’abord accepter d’être changé en purée.
J’en ai assez de la torture, de la brutalité. Que l’on fasse comme si je n’étais qu’un objet. Je veux être entendu, écouté, et compris. Que l’on cesse de croire que ce que je raconte n’a aucune importance. Je n’ai rien fait de mal. Je n’ai pas mérité d’être traité ainsi.
Ceci posé, je ne vois pas ce qu’il faut que je fasse. M’obstiner à bouder, ou faire des concessions ? Je veux bien, mais lesquelles ? J’ai des impératifs, je ne peux pas changer ce qui est décidé. Il faut que j’aille jusqu’au bout. Veut-on vraiment me faire croire qu’il faut que je renonce ? Ça ne me convient pas. Ça ne peut pas me convenir. Je sais que j’ai encore beaucoup à dire. Que le but que je vise mérite d’être atteint.
C’est bizarre tout de même que je ne parvienne pas à prendre du recul… Ça me colle à la peau, ça fouille dans l’intime… Exactement comme si j’étais trop concerné pour prétendre à l’objectivité.
Surtout, je ne veux pas que l’on soit trop gentil. Je veux que l’on m’arrache la vermine du nez. Qu’on approuve l’opinion catastrophique à propos de moi-même que je cultive volontiers. Non que je sois maso, mais je veux que tous les obstacles apparaissent nettement.
La vérité, je m’en tamponne. J’ai autre chose à faire. Je me fous royalement de ce qui s’est passé il y a plus de quinze ans de ça. J’ai déjà raconté ici ce dont je me souvenais. Le reste ne mérite pas qu’on y prête attention.
« Oh c’est pas juste, c’est mal écrit… » Mais la réalité n’a jamais ressemblé à ce que je croyais. La seule chose un peu certaine, c’est que l’on m’emmerdait. Et que cela n’a pas vraiment changé.
« Il avait adoré marmonner des prières en faisant des grimaces. Il n’avait pas du tout envie que cela change. Il ne se voyait pas se prétendant savant pour le plus grand bonheur des petits et des grands. Il préférait continuer à jouer l’abruti. Il trouvait ça joli. On lui cassait les pieds, avec l’indifférence que soi-disant il cultivait. Il était moins indifférent que ceux qui préféraient croire à ses comédies. À lui, on ne pouvait pas raconter n’importe quoi. Il n’était pas de ceux qui se trompaient pour le plaisir d’avoir toujours raison. Qui ignoraient la poutre qu’ils avaient dans l’œil. »
Au moins voilà un point de vue qui paraît plus sincère ? Peut-être, mais de là à désirer le mettre en scène… Au minimum il serait bon d’un peu mieux le connaître ! Et puis tout ça vous a un côté prétentieux…
Mais justement ça vaut le coup d’en faire un personnage plutôt amusant ? Je ne sais pas. C’est très méchant. Et puis la modestie est-elle préférable ?
« Elle était habituée à être méprisée. Et ça ne lui faisait ni chaud ni froid ni tiède. Elle préférait garder pour elle son opinion à ce sujet. Ah oui ! La belle affaire ! Les menteurs associés voulaient qu’elle soit sincère ! Elle n’allait pas se contenter de leur couper les pieds : elle allait leur rentrer tous leurs sarcasmes dans le nez. »
« Mais qui a essayé de me donner ce que j’aimais ? Ce n’était pas tellement que je doutais de moi… C’était plutôt, voyez : ce n’était pas possible. Comment pourrais-je réussir à vous faire comprendre ? Il faudrait commencer par raconter ma vie… Je n’en ai pas envie. Ah oui ! C’était idiot ! Il faudrait être fou pour dire le contraire ! Ou préférer mentir… Mais ça revient au même. Et puis je ne vois pas qui ça pourrait intéresser. »
« Le premier jour, elle avait dû ôter ses vêtements. Bon. Encore un cochon. Elle avait l’habitude. Au fond, elle aimait bien. Si ça pouvait rendre service ! Et puis il s’était mis à lui prendre la tête, comme quoi il fallait qu’elle soit plus sincère… Là, elle ne voyait plus ce qu’il attendait d’elle. Elle avait demandé si elle pouvait se rhabiller… Il avait répondu qu’il fallait qu’elle attende qu’il ait terminé. Terminé quoi au juste, elle ne le savait pas. Elle avait demandé de quoi il s’agissait, mais il l’avait fait taire, impatient et sévère. Celui-là était fou, c’était maintenant sûr. »
Mais non, c’est une impasse. C’est trop artificiel. Pour le coup, je ne suis pas assez concerné.
« Je n’avais pas besoin qu’on s’occupe de moi. J’avais juste besoin qu’on me comprenne un peu. Qu’on cesse de vouloir que je sois quelqu’un d’autre. Je voulais bien jouer le jeu, c’était très amusant, mais ça me menait où ? J’avais bien respecté le programme imposé, et je me retrouvais gros-jean comme devant. C’était quoi, ce délire ? Ça ne me donnait rien. Je m’étais fait avoir. On m’avait entraîné contre ma volonté, et on m’avait fait boire la soupe empoisonnée du bonheur assuré… Moi, ce que je voyais, c’est qu’on m’avait utilisé. Ce n’était pas bien grave, mais c’était emmerdant, car maintenant je ne savais plus du tout où aller. Je voyais bien que tout le monde se trompait à part moi, mais pour autant je ne savais pas ce que je devais faire. Je me sentais patraque. J’avais trop avalé de clichés bon marché. Des tonnes de guimauve. Toute la saloperie que j’avais vue traîner. Ça faisait un ragoût pas vraiment ragoûtant ! Quand je leur avais dit que j’étais le messie, ils avaient rigolé, et avaient prétendu que le péché valait le coup d’être essayé… Et moi, comme un idiot, je m’étais laissé faire ! Et ça m’avait rendu malade ! »
Voilà qui me paraît nettement plus intéressant… Très loin d’être parfait, mais ça mérite certainement que l’on y réfléchisse. C’est juste que ça semble un peu désordonné… Et puis je ne vois pas où est le point focal. L’amour de la vertu n’est jamais aussi bon que la réalité ? Ou simplement il faut se contenter de ce qu’on a ? Je n’ai pas l’impression d’avoir les idées claires. Mais au moins j’ai trouvé matière à réflexion. L’espoir n’est pas encore tout à fait moribond.

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