Une danse macabre

Ce n’est pas racontable. Même si on prenait dix mille précautions ça ne marcherait pas. Ça semblerait minable, absolument abominable. Et l’effort consenti, l’énergie investie fourniraient la matière d’une désillusion à peine imaginable. Quelque chose de pire que toutes les épreuves déjà traversées. Et lorsque je dis toutes, j’entends toutes ensemble.
Et de toute façon il en resterait quoi ? Les tentatives inabouties se sont accumulées, et à force paraissent une danse macabre.
Et puis il y a trop de tabous à lever, de barrières à franchir. À chaque fois ça donne le même résultat : je ne peux pas dire ça, je n’en ai pas le droit, je ne l’oserais pas, ça me semble mauvais, pas du tout ce qu’il faut pour briller en société.
Quant au “message” n’en parlons pas. Il me semble risible, ridicule, puéril. Et même pas nuisible. Juste sans importance, mortellement banal, le genre de chose qui n’intéresse personne.

Trop de peine et de chaînes

Ne me faites pas rire, ne me faites pas rire. Je n’irai plus dedans. Il y a trop de haine, trop de peine et de chaînes. Trop de vérités moites et de mensonges ambitieux. Trop de tout ce qui dit que l’avenir est mort avant d’avoir vécu.
Et puis quoi il faut voir ce qu’on ose me dire. Que le silence est d’or. Que la réalité domestique et marchande est le but à poursuivre.

Du bon côté du manche

On tranche dans le vif, on tranche dans le vif. On ne se retient plus de trancher dans le vif. On s’excuse du peu, et puis on recommence. On ne prend même plus la peine de se dissimuler. C’est l’effet de la force, et de la conviction d’avoir toujours raison. De toute façon il est totalement inadmissible de penser qu’on a tort. Dans ce drame il y a plus de peur que de mal, aime-t-on à penser, mais sans voir qu’on dit ça parce qu’on est toujours du bon côté du manche, du côté de celui qui est en position de nuire et ne s’en prive pas, quel que soit le prétexte qu’il se trouve à le faire.

Allons plus loin que ça, et décryptons l’essence de la malédiction, ce qui la renouvelle et l’entretient sans cesse, ce qui lui sert de cause, de justification, et même de refuge.
Ce qu’il ne faut pas dire, ce qu’il ne faut pas faire… En rire pourquoi pas, mais contester jamais.

Ce souvenir

Et moi je me souviens que ce jour-là était vraiment particulier, même si ça fait longtemps que ça n’a plus la moindre importance, qu’il est même presque coupable de continuer à honorer ce souvenir, mais vous savez comment je suis, la mémoire est chez moi la fonction principale, et puis quoi, l’élan est là et je n’ai pas à le juger, pas à le condamner sous des prétextes encore plus futiles que lui.
Et puis quoi j’en ai marre de la grossièreté, de la vulgarité, de toutes ces manœuvres incessantes, malsaines, et j’aime à m’imaginer dans un monde plus clair, plus simple, plus courtois. Un monde qu’assurément je n’aurais jamais dû quitter, mais avais-je le choix ? Il me semble que non. Que c’était trop violent, que ça me secouait, et m’obligeait à rechercher un moyen de calmer le jeu à n’importe quel prix, pour réussir au moins à récapituler, à faire l’inventaire et à mieux me comprendre.

À propos des extrêmes

C’est vrai que j’ai rêvé à propos des extrêmes, que j’ai eu l’impression que c’était de la crème. Et qu’à partir de là je me suis efforcé de ne pas succomber à la normalité ? Il ne faut pas exagérer.
Mais sans doute est-ce un peu trop compliqué à expliquer.

Idiote nostalgie

Quand bien même voudrais-je en faire toute une histoire que je ne saurais pas par où la commencer… Sans compter que l’élan me ferait probablement assez vite défaut.
Là j’ai juste une sorte d’idiote nostalgie qui faute de matière ne peut se cristalliser. C’est une bête déception, une de plus, comme si j’en faisais collection… D’où me vient ce besoin de prendre mes distances avec ce qui me touche ? Je ne veux pas gémir, je ne veux pas mourir, mais ça ne suffit pas à expliquer cela.
Et néanmoins le lien demeure assez vivace, du moins je l’entretiens dans une certaine mesure… Il paraît évident qu’il y a là-dessous une sourde manœuvre, un parti pris bien établi. Et d’ailleurs ce n’est pas nouveau.
Il y a certainement des rideaux à ouvrir.

Nettement en-dehors

Je veux dire, il y a forcément un moment où ça s’est mis à déconner, où ça n’a plus été ce que ç’aurait dû être… Mais j’ai la sensation que cela s’est passé nettement en-dehors de mon champ de conscience, que ça s’est décidé sans moi.
C’est facile me dit-on, oui mais en vérité c’est plutôt difficile, légèrement angoissant, tout à fait déplaisant…

De travers

Oh ben ça ne fait rien, on ne va pas non plus en faire tout un plat. Le trauma initial sera vite oublié.
Ceci dit il n’y a pas moyen d’avancer. Enfin si, on avance, mais puisque ce n’est pas la bonne direction on peut tout aussi bien nommer ça reculer…
Car enfin il est clair que tout va de travers. Rien de ce qui arrive ne me semble correct. Et quand par un beau hasard il y a de l’espoir, il est vite réprimé.

Mais ça sent bon

C’est vieux mais ça sent bon. Je ne crois pas qu’il y ait de la honte à y croire.

Un genre de mystère

Ah vraiment tu le crois ? Tu crois que ça peut faire un genre de mystère, un nouveau phénomène qui aspire les foules et les mène en enfer ?
Sincèrement c’est assez peu convaincant. Et même, pour parler franc, ça ne l’est pas du tout.

Faire du bruit

Je vais faire du bruit. On ne m’entendra pas, mais je continuerai comme si de rien n’était. Ce n’est pas simplement une question de principe. C’est aussi et surtout parce que le désir doit être proclamé.
Ceci dit il y a d’autres chats à fouetter. Des petits ou des gros, suivant l’usage de chacun.

Une large zone d’ombre

J’avoue, j’en ai bavé, et j’ai tout mélangé. J’ai tranché, j’ai cogné, j’ai fait de la purée. Je me suis regardé, et j’étais sur le point de savoir qui j’étais, quand j’ai tout oublié.
De là à raconter que c’était de l’amour, cela paraît exagéré ?

Il y a au-delà une large zone d’ombre. Des choses à cacher, hontes à effacer, et du vide réel. D’ailleurs je n’ai pas fait ce que je désirais, ce qui explique tout. Enfin, je pense.

Il faudrait un entraînement que je suis loin d’avoir. Je n’aime pas beaucoup parler pour ne rien dire. Et pourtant ce que je raconte paraît aux autres inutile… Étrange paradoxe.

Des pensées malaisées

Je ne veux pas penser que c’est définitif. Je ne veux pas penser que le silence austère va reprendre la place que je lui ai volée. Je ne veux pas penser que la dérision lente aura raison de moi. Même si évidemment tout semble me le dire.
Qu’importe qu’il me reste la possibilité de me reprocher de n’avoir pas osé, d’avoir douté, d’avoir d’abord cherché à me calmer ? Au final il faudra retrouver la douleur silencieuse et froide.
Ce n’est pas tellement d’être si méprisé qui me pose problème, mais d’être si désespéré. Comment faire avancer une histoire qui n’a pas la moindre chance d’exister ?
Alors que faut-il faire ? Le monde autour de moi est toujours aussi morne. Entre les fous furieux s’imaginant lucides, et les petits malins ravis de leur bêtise, je n’ai aucune envie de me choisir un camp. Plus le temps passe et plus je m’indiffère du piteux résultat des affaires humaines. Quant à me satisfaire de la médiocrité ambiante, c’est trop me demander.
Je ne veux pas me plaindre, ça ne m’intéresse pas. Je veux juste évacuer des pensées malaisées. Au fond je suis certain que le sort qui m’est réservé n’est pas injustifié. Même si je ne vois pas où ça va me mener. Même si de temps en temps j’aperçois un chemin que j’aurais aimé prendre si j’avais eu le choix.

C’était charmant et envoûtant. C’était tout à la fois si proche et si lointain. C’était comme un parfum d’impossible avenir.
C’était.

Tout pulvériser

Ce n’est pas simplement pour se faire plaisir, c’est aussi et surtout pour renouer le fil, pour se dire qu’il y a encore quelque chose à espérer, un désir qui mérite que l’on s’investisse, qu’on arrête de croire à la défaite inéluctable.
Évidemment ça pèse un poids épouvantable, ça serre de partout, ça compresse et ça tue, mais au-delà il y a quelque chose qui mérite que l’on se mobilise pour tout pulvériser. Et qui donne à penser que c’est possible.
C’est fou parce qu’avant ça semblait incroyable, que la seule solution était de patienter, de gémir en silence et puis de s’efforcer de faire bonne figure malgré les coups du sort et toutes les saloperies qu’il fallait avaler…
Lors, qu’est-il arrivé ? Comment le lion est-il sorti de sa cage fermée ? Si c’était un miracle on en aurait entendu parler… Mais rien n’est venu troubler la routine tranquille. Rien qui permette de penser que « le monde a changé de base ». Des rêves lamentables, des pitreries sordides… Pas de quoi s’inquiéter.

C’est beau comme du Zola, ce que je raconte là. Mais est-ce aussi réaliste ? Est-il vraiment possible de tout pulvériser ? De se tirer vivant de ce cauchemar sans âme ?

La courte échelle

Non mais ça va de soi, c’est une vaste blague, ça ne mérite pas qu’on y fasse attention… Et bon, la courte échelle, c’est un style maussade, il n’est pas nécessaire de tant s’y attarder.
C’est drôle parce que plus ça va et plus les circonstances précises me semblent dérisoires. Déjà que je n’y ai jamais accordé tellement d’importance, mais là ça ne paraît pas vraiment s’arranger.