Les dieux et les serpents

Le désordre, et puis rien qui puisse me combler… Je n’ai pas inventé ce que j’avais pensé. Je n’ai pas essayé de ne pas le savoir. J’ai seulement tenté de comprendre comment je devais réagir. Ce sans savoir évidemment où je devais aller… Et je ne parle pas de mes propres désirs, qui de toute façon n’ont pas leur mot à dire.
Tracer des lignes parallèles, charmer les dieux et les serpents, rêver qu’on a de jolies dents… Si c’est une méthode j’aimerais bien savoir laquelle pour y participer !

C’est vrai que le désir ne me fait pas souffrir. De là à m’accuser de ne pas désirer, il ne faut pas exagérer. J’ai le drame tranquille et le calme ambigu, cela suffit à mon malheur. Je ne vais pas en plus me payer des ivresses et des dérèglements.
Je tiens à fabriquer quelques liens plus solides. Des enchevêtrements d’espaces assassins. De plats retournements et des plongées fécondes. Des appétits de rien qui se transforment en gloire. Et des envies d’avoir l’extrême désespoir de ne pas t’oublier.

Fatigue intense

Ou bien de la verveine ? Pour ce que j’y connais cela ne ferait pas si grande différence ?

Je suis comme en suspens, pressé de revenir à l’élan primordial, celui qui se retient et qui ne dit plus rien.
J’accorde une importance assez aléatoire à tout ce qui m’entoure… Les querelles mesquines et les débats stériles… Ça fait un peu de bruit mais pas beaucoup de vagues.
Quant aux idées, ma foi… Je n’en ai pas assez pour les dilapider. Je préfère les garder pour moi.

Je ne plaisante pas, je ne plaisante pas. Je suis un peu crevé, mais pas désespéré. J’ai le cœur en jachère, mais ce n’est pas un lampadaire.
J’aime assez la douceur de la fatigue intense… Quand tout paraît égal, et un peu superflu… Quand on se dit « cela peut attendre demain »…
Pourtant j’aimerais bien raconter la bonté, et la beauté discrète, et le charme insolite… Et tout ce que je vois qui ne peut pas se dire.

Si j’avais pu le faire

C’est fou comme tout cela me semble ridicule… Mes folles échappées, mes amours contrariées, et mon destin mort-né… Enfin quoi tout le tralala idéaliste et romantique… Et puis les opinions soigneusement dissimulées ?

J’ai du mal à penser qu’il existe un chemin pour aller jusqu’à toi. J’ai beau y réfléchir, tout me paraît bouché. Je t’aperçois là-bas comme un mirage merveilleux, et d’avance je sais que l’espace entre nous demeurera infranchissable.
Alors bon, la lumière… Puisque tu n’es pas là, je ne vois pas pourquoi je la partagerais.
Et je ne veux pas croire que ça s’appelle désespoir. Juste c’est différent de ce que j’aurais choisi si j’avais pu le faire.
Ah oui il est bien temps de tout recommencer… quand tout est terminé. À quoi bon espérer ? Je ne peux même plus essayer d’y songer. Il n’est plus temps de progresser. Il faut juste ranger tout le désordre accumulé.
Et pourtant j’aimerais. Oh ce que j’aimerais. Pas un mot, pas un geste. Seulement le désir, toi et moi mélangés. Et le destin tracé, bien au-delà de ce que je suis capable d’imaginer.
Je n’ai plus de colère, plus d’exigence manifeste. Je n’ai plus que l’amour, et ce n’est pas bien lourd. Cela s’efface volontiers, ça n’ose pas oser, et puis cela s’empresse de se faire oublier.
Je voudrais inventer un procédé secret, une ligne directe, un moyen assuré de ne pas se tromper.

Pourquoi ai-je à traîner tout ce poids de malheur ? Pourquoi suis-je obligé de tout y sacrifier ?
Si j’étais moins idiot cela m’amuserait. Mais je ne suis que bon à me laisser embobiner. Alors autant sourire et ne plus y penser, puisque je suis certain que quelle que soit l’issue elle ne sera jamais celle que j’avais espérée.

Je ne suis pas certain que cela soit un avantage, d’être idiot et de croire que l’avenir est noir… Bien sûr cela paraît plus ou moins rationnel, mais bon le résultat paraît un peu navrant.

Trouble massif

C’est juste à la frontière, à la limite, à la… je ne sais quoi au juste, hormis qu’il n’y a pas vraiment à en parler puisqu’on a démontré que ça n’existait pas, que ça ne pouvait être qu’une sorte de mirage, un piège ou une blague, enfin quoi quelque chose dont il convient de se défier… Que ça fasse pleurer, que ça fasse vibrer, que ça fasse espérer comme c’est plus possible ce n’est pas la question. La question c’est plutôt de savoir la raison pour laquelle on ne peut y songer sans culpabilité ? C’est amusant, mais bon. Ce n’est pas avec ça que l’on va tout changer. De toute façon faut-il réellement tout changer ?

Je ne peux pas m’extraire de ce trouble massif. Je n’ai pas le loisir de me faire confiance. Je n’ai pas l’impression que ça puisse exister. Je ne suis pas si triste, mais je suis négatif, ça je peux l’affirmer.
À quoi bon plaisanter ? Ça ne me fera pas l’existence plus belle.

Je n’ai pas recouvré la totale jouissance de mes sentiments. Je vois bien qu’ils n’ont pas l’entière liberté d’agir selon leur guise. Il faut craindre, dévier, se soumettre et trembler. Et comme il n’y a rien qui puisse me forcer à être courageux, je dois me contenter de ne jamais oser détester ou aimer sans aussitôt me retenir et m’empêcher, inventant pour ce faire mille raisons sincères où bien sûr je me perds.
Je ne veux pas pleurer, mais parfois je conviens qu’il y aurait de quoi.

Le monde réel

Je me sens encombré d’une très grande vanité. Comme si rien désormais ne bougerait jamais. Même le « comme si » me paraît criminel. Car je sais avec certitude que rien ne bougera. Ce n’est pas vénérable, ce n’est pas respectable, mais juste véritable. C’est le monde réel, celui où le désir ne peut pas s’accomplir sans des moyens concrets. Espérer pourquoi pas, mais pas en pure perte. Nous ne sommes pas là pour vivre de nos rêves. On ne peut pas se contenter de plaisirs illusoires. Il faut se décider à rompre la barrière.

Briser le tabou

Cependant résumer tout ce méli-mélo à une peine de cœur me semble un peu facile. Tout au plus s’agissait-il de l’élément déclencheur. Si les peines de cœur avaient de tels effets on les rechercherait. Car il s’agit d’une cascade de prises de conscience, et non uniquement d’une grosse déprime. Même si évidemment les échecs sont d’excellentes occasions de se remettre en cause et de réévaluer ses positions, je n’en ai jamais vu provoquant un phénomène d’une telle ampleur. Il y a une autre cause, j’en reste persuadé. Si seulement je pouvais tout raconter dans le détail je suis sûr que vous arriveriez à la même conclusion. D’autant qu’en vérité ces prises de conscience avaient débuté bien avant…
Mais là je doute un peu. Non de ce que je dis, mais de la pertinence de mon propos. Est-ce vraiment de ça dont je voulais parler ? N’ai-je pas égaré mon ordre de mission ? Car enfin, les visions et les révélations, c’est un autre sujet. Alors pourquoi me suis-je focalisé là-dessus ? Parce que le vrai sujet est difficile à aborder ? Ou bien parce que j’avais envie de parler d’autre chose avant de continuer ?
C’est drôle parce qu’en même temps j’ai l’impression que ce que j’ai à dire est beaucoup plus léger, que c’est par ironie que des sujets plus graves s’y trouvent entremêlés… Et d’ailleurs je sais bien que ce n’est pas qu’une impression. Dans tout ça il y a un peu trop de douceur pour que ce soit sincère, il y a expression d’une réalité mais elle n’est certainement pas à prendre au premier degré. Il y a des idées, il ne faudrait pas l’oublier. Des idées qui s’amusent à se dissimuler.
Je ne sais pas pour vous, mais là j’ai l’impression d’y voir un peu plus clair. C’est encore très confus, mais déjà un peu moins. Et c’est encourageant, même si je sais qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant d’être capable de désigner ce qui tient à rester caché.

Je crois que je connais la raison pour laquelle ça ne veut pas se dévoiler… Mais bien évidemment c’est encore plus secret. Dois-je alors insister pour briser le tabou ? Ou plutôt essayer de le rendre méconnaissable ? Je crois que l’idéal se trouve entre les deux. Que le respect de ce tabou devienne un choix au lieu d’une contrainte. Que je sois libre d’en parler sans pour autant vouloir le faire de manière outrancière — ce qui risque d’arriver si le tabou persiste à me gêner.
J’ai quand même l’impression qu’il y a un chagrin, un mouchoir par-dessus… Ce qui suffit à déclencher une pudeur affreuse, une crainte de souffrir. Tout cela me paraît énormément exagéré ! Est-il possible qu’il y ait autant d’intensité ? Et si oui, pourquoi faire ?
J’ai l’impression d’avoir affaire à un conflit majeur. Des personnages importants, qui s’approprient l’espace et qui le défigurent. Comme s’il leur fallait se montrer irascibles pour être respectés. Des gens pour qui le droit n’est pas de mon côté. Des juges redoutables. De quoi se rebeller sans pouvoir s’arrêter, jusqu’à se persuader que le danger est écarté.
Mais là il est certain que je m’éloigne du sujet. Cela devient une habitude… Mais d’un autre côté il faut bien dégager la route, sinon mon beau sujet restera éternellement hors de ma portée.
Par moments j’ai la sensation que c’est surtout sacré, avant d’être secret. Qu’il faudrait modifier des croyances profondes, de celles qui refusent le moindre compromis. Parce que le danger serait encore plus grand. Ce qui paraît quand même assez peu vraisemblable, non ?

Portrait à charge

C’était quand même étrange, ce qui lui arrivait. Ce grand dérèglement où plus rien de concret ne pouvait l’accrocher. Cette envie de pleurer et de rire en même temps. Et pas pleurer de rire, non. Plutôt rire de désespoir. Et encore. Car son amusement n’était pas simulé. C’était l’absurdité de tout ce qu’il voyait qui le faisait sourire et parfois davantage. Et puis tout à la fois c’était cette même absurdité qui le faisait pleurer, car cela signifiait que tout ce qu’il croyait s’était évaporé. Et bien évidemment c’était ceux qui souffraient qui le faisaient pleurer, et quelquefois c’était aussi ses espoirs massacrés.
Le plus désespérant était que parmi tout ce qu’il voyait il ne trouvait jamais la moindre solution pour la faire revenir… Comme si son échec était déterminé de toute éternité. Bien sûr il y avait de beaux raisonnements, et même quelquefois d’audacieux calculs qui laissaient supposer qu’éventuellement cela pourrait se faire, mais rien qui ait la force de l’évidence, qui puisse déclencher en lui l’enthousiasme serein dont il avait besoin. En face il y avait cette nécessité de renoncer refusant de céder, et qui lui répétait qu’aucune solution ne marcherait jamais, qu’il était inutile de continuer à en chercher une.
Alors quoi bon, il s’occupait des affaires des autres. Ça le divertissait. Et il en profitait pour projeter sournoisement sur eux ses propres frustrations, ce qui lui permettait d’être un peu soulagé, du moins sur le moment…

Je sais, ça peut sembler un peu exagéré. Et d’ailleurs, honnêtement, ça l’est certainement. Un tel portrait à charge suppose un parti pris, de la mauvaise foi. Les justifications paraissent malhonnêtes, c’est beaucoup trop chargé de culpabilité. Qui que ce soit chacun s’efforce de bien faire, qui aurait-il dû être pour échapper à cette règle ? Que l’amertume ou la colère l’aient quelquefois poussé à vouloir tout détruire, pourquoi pas. Mais puisqu’il espérait encore cela ne pouvait être qu’un élan passager, une erreur de parcours avant de revenir à de plus nobles sentiments. En conséquence il faut cesser de l’accabler de torts et de lui supposer des intentions mauvaises… Ça peut sembler réconfortant, mais ce n’est guère honnête.
Bien sûr c’est lui qui s’accablait, qui s’accusait des pires maux pour se faire réagir, pour enfin se convaincre de ne plus insister… Et puis, confusément, il essayait de deviner ce qu’elle lui reprochait, et s’efforçait d’être d’accord car cela lui donnait l’illusion qu’il lui était encore possible de se corriger pour la faire revenir… Mais est-il nécessaire de lui donner raison ? Ne vaudrait-il pas mieux trouver le point le plus sincère, au-delà des discours où sa folie l’entraînait ? Faut-il prendre parti, ou au contraire s’efforcer à davantage d’objectivité ? Et est-il possible de le faire tout en sachant de quelle façon va tourner cette histoire ? Est-il possible et juste de s’abstraire de la conclusion avant de la rejoindre ?
Évidemment il y a moyen de faire l’imbécile, de prétendre que la conclusion est loin d’être certaine… Mais bon, soyons sérieux. Je connais cette histoire dans ses moindres détails. Je ne vois pas de quelle façon elle pourrait me surprendre. Que je ne sache pas comment la raconter ne signifie en rien qu’elle me soit inconnue. Il ne faut pas tout mélanger.
À moins qu’en route je décide de me mettre à mentir ? À franchement parler, ça m’arrangerait bien, car j’ai la sensation que ce serait beaucoup plus facile. Dire la vérité n’est pas toujours plaisant, surtout quand celle-ci refuse de sortir… Pourtant ce n’est pas moi qui l’oblige à le faire ! C’est elle qui insiste pour se dévoiler, critiquant les mensonges dont je veux l’habiller, prétendant qu’elle refuse de se déguiser, qu’elle n’a pas besoin de ça pour être présentable ! C’est qu’elle n’a pas toujours un très bon caractère, il faut bien l’avouer…

À tâtons

C’est vrai qu’il n’avait pas l’étoffe d’un héros. D’ailleurs je n’ai pas l’impression qu’il voulait en être un… Certes il était étrange, même un peu excentrique, mais pas exceptionnel. D’ailleurs je me demande pourquoi j’ai décidé de vous parler de lui ? Peut-être, quelque part… Mais je n’ai pas envie de tout recommencer. D’autant que je suis sûr que là est mon sujet, même si je ne vois pas comment le développer. C’est qu’il ne s’agit pas d’une histoire ordinaire, avec du mouvement, des corps qui se déplacent, des liens sentimentaux plus ou moins compliqués, des missions délicates et des codes à déchiffrer… Là c’est à l’intérieur, que l’essentiel se passe. Et ce n’est même pas une affaire d’imagination ! J’ai beau chercher je ne vois pas ce qu’il y a à raconter. Et pourtant je suis sûr que quelque chose s’est passé ! Il doit être possible de le reconstituer !
J’ai tort sans doute de chercher à en faire un récit raisonnable et concret. Puisque je ne vois rien, je suis bien obligé d’avancer à tâtons, d’explorer le sujet comme une part d’inconnu qu’il faudrait révéler.
Cela semble un parti judicieux à prendre. Plus besoin d’essayer d’imiter le réel, de lui donner bonne figure… Mais pourquoi ai-je l’impression que même ainsi ce que j’ai à montrer continuera à se dérober ? Est-ce impossible à dire, ou bien est-ce un secret ? À moins que le sujet soit justement la quête éternelle de la vérité, celle qui évidemment est impossible à découvrir ?
Non, c’est idiot, ce n’est pas ça, sinon je le saurais. Mais c’est certainement au moins aussi abstrait. Ce n’est pas un combat, ce n’est pas une quête, mais une révélation. Ça vient sans prévenir, bousculant tout sur son passage, mais on ne peut pas dire que ce soit racontable. D’autant que j’aimerais que ce soit réaliste…
Non, ça ne convient pas. Ça me paraît la voie de la facilité. Et de toute façon ce que je dois montrer est plus sentimental que je veux bien le croire. Et s’il y a sentiment il y a forcément quelques images associées. Le masque intellectuel que j’ai mis par-dessus ne doit pas me tromper. S’il y a des idées on peut les évoquer, mais pas en faire une sorte de mission sacrée. Il est fou de penser que les idées ont davantage d’importance que les sentiments qui les ont fait naître.
En conséquence le problème est bien lié au secret ? Cela cherche à parler d’amour mais n’ose pas le dire ? Je veux bien, mais quel est l’objet de cet amour ? Si c’était révélé ça ferait une clé, il y aurait déjà l’amorce d’un récit…

J’ai honte mais tout ça me semble dérisoire. Et c’est peut-être ça, la vraie difficulté. Je n’ai pas l’impression que ce que j’essaie de faire présente la moindre utilité. Comme si le combat était perdu d’avance. D’où la nécessité de ne pas s’engager.
Encore une façon d’éviter le sujet, ou au contraire de s’y plonger ? C’est tellement confus qu’il y a de quoi rire.

Sans malice

Rétrospectivement il est plaisant de constater qu’aucun de ces fameux calculs n’a jamais abouti. Ceci dit sans malice, car il ne s’agit pas de démontrer qu’il se trompait, ni de lui faire honte de son inconstance. Quoiqu’à la vérité il le mériterait… Mais à quoi bon ? Tenter de le convaincre est une tâche vaine. Même quand il est d’accord il n’y arrive pas. J’ignore si c’est de l’incapacité ou de la mauvaise volonté, mais j’ai eu maintes fois l’occasion de m’en apercevoir. Et c’est très déplaisant, je vous prie de le croire.
Mais après tout qu’importe. Je ne suis pas ici pour vous parler de moi. Même si ce serait sans doute plus intéressant…

Apprentissage accéléré

Mais comment expliquer ? Et comment justifier ? Ce qu’il avait vécu était tout à la fois tragique, désolant, et tout à fait désopilant. Ce qu’il en racontait paraissait dépourvu de sens. Une sorte de crise mystico-dépressive à la petite semaine… Il y avait eu le doute, les premières fissures, et soudain l’édifice s’était écroulé, et lui n’avait pas su comment faire cesser le déluge d’idées où son esprit s’était trouvé plongé. C’était si fascinant qu’il en restait des heures entières assis les yeux ouverts sans plus pouvoir bouger. Images et discours se bousculaient en lui, ça ressemblait à un programme d’apprentissage accéléré. Évidemment il essayait de contrôler ce flux, d’en deviner la source, de le domestiquer pour mieux en profiter, mais c’était impossible. C’était bien trop rapide, bien trop puissant pour lui.
Certes, il aurait aimé qu’elle soit près de lui pour le calmer, le rassurer, lui expliquer peut-être ce qui lui arrivait… Mais elle avait choisi de ne plus le revoir, et semblait décidée à se faire respecter à n’importe quel prix. D’ailleurs c’était sans doute ce qui l’avait brisé, ce qui l’avait conduit dans la folie où il baignait, l’écueil où sa raison l’avait abandonné. Du moins le croyait-il, sans oser l’avouer.
En fait il préférait prendre les choses du bon côté, ou du moins essayer, quitte à paraître ridicule, puéril et fou mais sans courage, et pour tout dire un peu stupide. Ce qu’il était commun d’appeler la réalité ne l’intéressait pas, il avait l’impression d’en déjà tout savoir, et qu’il ne s’agissait que d’un marché de dupes, d’un voile recouvrant la vraie réalité, puissante, forte, vénérable, et davantage à sa mesure. Une réalité qui justement était en train de déchirer son voile et de lui apparaître.
En clair ça méritait de laisser de côté les affaires courantes et de s’y consacrer sans aucune mesure. Ceci en admettant qu’il eût en lui suffisamment de volonté pour agir autrement, ce qui comme on l’a vu était très loin d’être le cas.
Cependant son ego était toujours vivant. Traumatisé, contraint de se dissimuler, de patienter, de faire bonne figure, mais encore très actif, élaborant des stratégies, calculant ses profits, s’efforçant de reprendre « l’avantage » perdu.

Science sans conscience

Sans doute que le mieux est de ne pas savoir ce qu’il y a derrière. Non que la connaissance soit mauvaise, mais l’innocence est bonne, et on la perd à tout savoir trop vite. C’est science sans conscience — ou peut-être l’inverse, car c’est apparemment le jugement qu’on porte sur ce que l’on apprend qui crée cette difficulté à garder le cœur « pur », qui pousse à s’encombrer de considérations annexes au lieu de se contenter de rechercher le juste geste, efficace et économique, l’équilibre parfait. C’est qu’avant de savoir on se fait des idées, et que malheureusement ces idées ne disparaissent pas aussitôt qu’on apprend, elles continuent à insister, à affirmer leur point de vue, refusent de s’avouer vaincues. Et plus la marche était haute, et plus on a imaginé de choses à son sujet, à faire comme si on savait tout de ce qu’on ignorait. C’était idiot bien sûr, mais le mal est commun. Il y a des sujets à propos desquels il est plus urgent d’avoir une opinion qu’une connaissance véritable…

C’est bien gentil tout ça, mais ça ne fait pas vraiment avancer le schmilblick.