Quelques pirouettes arrogantes

Ah non mais j'aime bien cet éclairage-là. C'est justement ce qui me manque. Ça ne me donne pas la sensation de mieux comprendre, mais ça m'ouvre des portes, ça me libère d'une charge. Au moins cela me donne une attitude plus plaisante à adopter. Je m'allonge et je meurs, mais avant ça je fais quelques pirouettes arrogantes. Au moins je sais où j'ai fauté, et je n'ai plus qu'à l'assumer, c'est un soulagement. C'est beaucoup plus léger que l'ignorance crasse. C'est démoralisant, de fouiller le passé et de n'y rien trouver.

Un préalable insurmontable

Et puis quoi ? J'aurais dû... C'est certain, j'aurais dû, même si je ne sais pas ce que j'aurais dû. Je pourrais m'enivrer de culpabilité durant des jours entiers, rien n'en serait changé. D'ailleurs ç'avait été mon impulsion première. J' y ai juste gagné un peu de profondeur, mais aussi de détresse. Détresse qui allait devenir mon sentiment dominant, qui allait m'occuper durant toutes ces années, jusqu'à me devenir une seconde nature, un préalable insurmontable. Alors, les "j'aurais dû"... Les "je n'aurais pas dû" sont en définitive beaucoup plus confortables. Même s'ils se révèlent absolument désespérants.
Quoi qu'il en soit rien de tout ça ne permet d'échapper à ce piège infernal. Sur le moment ça peut marcher, ça semble prometteur, l'horizon se dégage, et puis au bout du compte cela ne change rien. C'est toujours aussi lourd, aussi insupportable, et malgré ça il faut toujours le supporter. D'où la difficulté, le découragement...

Rester caché

Raconter des mensonges, ce n'est peut-être pas la bonne solution. Comme entrée en matière, c'est assez indécent. Mais dire le tragique, le poids de la misère, tous ces wagons de haine, de bêtise et de sang... Ça paraît fatigant.
Car il faut se montrer, si on veut exister. On ne peut pas rester caché et être remarqué. Ou il faut une chance qui n'arrive qu'à ceux qui ne la cherche pas. Ce qui paraît idiot, et même un peu injuste, quand on y songe.

D'un autre côté

Je calcule et je prie, j'additionne et je trie... Je me ridiculise une dernière fois avant de décéder. Car la question n'est pas est-ce que l'on doit rêver... La question c'est plutôt est-ce qu'on n'a rien de mieux à faire.
Mais d'un autre côté ça ne gêne personne...

Un peu plus sérieusement

S'amuser oui bien sûr, mais bon il ne faudrait pas trop en abuser. Non que ce soit mauvais, mais on sait bien qu'au bout du compte on en reste frustré. Qu'il vaut mieux s'amuser un peu plus sérieusement, sans quoi c'est trop facile, et ce n'est pas satisfaisant. Qu'en somme tenter l'impossible est bien plus amusant. Mais comment faire quand l'impossible est vraiment résistant ?

Un supplice raffiné

Et puis bon je l'avoue j'ai tout abandonné. C'était trop difficile et j'ai dû renoncer. Cela s'est fait sans y penser, simplement en ayant plein d'autres choses à faire. Du moins l'ai-je prétendu, pour ne pas avoir à accepter cet échec manifeste. La douleur était telle, et tout ce déshonneur ! J'aimais mieux éviter d'avoir à m'y plonger. Et si j'en parle maintenant c'est juste pour cesser de me traîner ce boulet usagé. Pas pour recommencer à essayer de me forcer. Si ce n'est pas possible il vaut mieux l'accepter. La culpabilité ne peut rien arranger. Voilà ce qui arrive quand on veut jouer trop au-delà de ses capacités ?
En somme je crois avoir déjà raconté tout ce qu'il m'était possible de raconter. Le reste est trop confus, trop lointain, trop abstrait. Ce ne sont même pas de vagues sentiments, encore moins des méthodes ni de chastes idées. C'est du drame vécu en toute intensité, une folle échappée très loin du labyrinthe de l'entendement. Pas de fil à tirer, ni de cailloux à retrouver. Juste cette stupeur, cette impression d'avoir tranché dans le vif du sujet, d'avoir franchi le fleuve sans avoir su nager, de s'y être noyé et malgré ça d'avoir réussi à passer. En somme d'avoir dû abandonner ce que j'étais, de n'en avoir gardé que quelques souvenirs sans aucun intérêt. Simplement parce que plus rien ne m'y rattache. Que j'ai la sensation de ne pas être concerné. Et ça vraiment c'est très idiot, pour ne pas dire de plus gros mot. Car je suis concerné, que je le veuille ou non. Et personne n'en sait plus long que moi sur le sujet.
Vais-je alors continuer ? Pour le moment je n'y crois pas, cela me semble peu probable. Car j'y vois beaucoup trop d'impossibilités. Mais puis-je me contenter de ce constat d'échec ? C'est tout de même lamentable, quoi qu'on puisse prétendre pour se justifier... Pas tout à fait vexant, mais un peu humiliant. Et tout le reste en prend une teinte plus sombre, un peu décourageante. Renoncer c'est aisé, c'est même profitable... Mais, se décourager. Ce n'est pas acceptable. D'autant que je suis sûr que le problème n'est qu'affaire de méthode. Qu'il faut juste tenter de s'y prendre autrement.
Enfin je ne sais pas. Et ça ne m'aide pas à changer de sujet. Car dire que j'abandonne ce n'est pas difficile. Mais fermer le chantier et ne plus y penser, alors que cela fait cinq ans que ça m'obsède, ce n'est pas évident. Avant de renoncer j'aimerais être sûr d'avoir tout essayé. Et là le compte n'y est pas. J'ai l'impression d'être parti avec des idées fausses, et de ne pas avoir compris qu'il fallait en changer. Mais ça, c'est évident, et ça ne me dit pas de quelle manière il faut aborder le sujet. Ni même s'il est bon de s'obstiner à essayer.
Cependant je suis sûr qu'il y a dans la confusion quelque chose de bon. Que cela dit qu'il y a là un trésor à trouver. Que forcément cela ne peut que s'arranger. Certes cela paraît impossible à ranger, mais justement ça vaut la peine d'essayer de le faire. Car si c'était déjà rangé cela serait sans intérêt... Une aimable pirouette, mais rien de passionnant.
Mais pour l'instant je n'ai aucune envie de me lancer. Et quand bien même en aurais-je envie que je ne saurais pas par quel bout commencer. Il me paraît bien plus aisé de tout laisser tomber. Non seulement plus aisé, mais aussi et surtout beaucoup plus raisonnable. Responsable, sérieux. Enfin toutes ces choses qu'on dit quand on est vieux. Quand on commence à s'habituer à ce souffle glacé qui dit que tout est vanité, et bientôt terminé. Qu'en somme s'échiner à devenir meilleur que soi n'a plus la moindre utilité. Ceci en supposant que c'en ait eu un jour...
Si ce n'était si drôle on pourrait en pleurer. Et quelque part cela rejoint le cœur de mon sujet ? Sans jamais l'épuiser, ni même vraiment l'entamer... À peine l'effleurer, le caresser et lui parler. Tenter de le flatter pour le pousser à se montrer. En somme admettre qu'on n'est pas beaucoup plus avancé. Qu'on ne sait toujours pas de quoi il s'agissait. Ce qui finit par ressembler à un supplice raffiné !
Ah vraiment je n'ai pas beaucoup de goût pour ça, et je m'en passe volontiers. Je préfère m'occuper à des choses plus sensées, et surtout bien moins compliquées. Même si je sais qu'elles n'ont aucune utilité. Qui a dit qu'on n'avait jamais le droit de s'amuser ?

Faute d'écho

Ah tu parles d'un monde, une charmante blague. Je n'ai rien demandé, je n'ai pas regardé, je n'ai pas désiré ce qui est arrivé. Je me suis fait du sang, du bon et du mauvais. En somme je n'avais plus que mon temps à perdre, et je l'ai égaré sans espoir de retour. Et cet amour intense, qui s'est évaporé, faute d'écho, de joie... Et pourtant je devine qu'il n'est pas éloigné, qu'il en faudrait bien peu pour le faire revivre. Mais justement c'est de ce peu-là dont je suis privé, l'étincelle divine, quelque chose de neuf, tendre et doux, et qui soit comme une porte ouverte, un espoir d'autre chose, une ivresse peut-être, mais surtout l'inconnu, pour ne plus rabâcher les mêmes certitudes, pour cesser de buter dans les mêmes obstacles, pour oublier enfin les plaisirs qui ne sont pas dignes de ce nom.

Avec les élégants

Ô tricheries intenses, ô vertiges maudits... Je n'ai pas habité des siècles de démence pour en arriver là. Ça ne dit rien de bon, ça ne se connaît pas... Ça calcule le reste avant de commencer. Si j'avais dû penser, si j'avais su compter ? Ce n'est pas un mirage, ni même un escalier. C'est tranquille et lointain, ça écrit des chansons rêvant de se cacher.
Je vais me regarder. Je vais même essayer de ne pas en parler. Et je jouerai peut-être avec les élégants, s'ils sont encore vivants. Même si c'est improbable. Même si je ne vois pas à quoi ça servirait. Du moment que je peux enfin me soulager, ne pas garder pour moi ce vertige sacré, je suis prêt à signer tous les papiers que vous voulez.

Je sais bien que ce n'est pas drôle. D'ailleurs je n'ai pas dit que c'était censé l'être. J'ai juste prétendu avoir le droit de dire absolument n'importe quoi. Je ne m'en prive pas.

Une plate injustice

J'avoue je suis déçu. J'ai essayé poussé dépassé la frontière, mais j'avoue je n'ai pas, enfin je suis déçu. À part ça, ce constat, je n'ai pas réellement quelque chose à en dire. C'est un trouble divin, un genre d'amertume, une douce salaison... un trouble vénéneux, pas vraiment respectable, encore moins vénérable. Comme le sentiment d'une plate injustice. Pas vraiment de relief, aucune aspérité. Aucune indignation pour se justifier. Juste la sensation que ce n'est pas rangé comme ça devrait l'être. Et ça glace le sang. Ça donne des couleurs un peu plus grises, un peu plus froides. Ça raconte que rien ne sera comme avant, que ce qui va venir sera forcément pire.

Entre deux couches d'air

Ce n'est pas tout à fait comme si le silence avait cessé de nuire, car vraiment il n'y a pas moyen d'en sortir. Mais enfin il faut bien de temps en temps tenter de se donner courage...
Le passé, le passé... Certes on peut en sourire. D'autant que je m'explique mal, que ce que je veux dire est sans cesse dévié. Il s'agit d'achever ce qui est commencé mais est resté flottant entre deux couches d'air. Non pas chercher ce qu'il y a de bon à en tirer, mais justement cesser de croire qu'il pourrait y avoir du bon à en tirer. Que ce soit terminé, et non pas oublié.
Et puis même au-delà il y a quelque chose que je ne saurais dire... Quelque chose qui ressemble à des portes ouvertes qu'il faudrait retrouver pour pouvoir les ouvrir en d'autres circonstances. Et même à volonté, s'il y a nécessité. Quelque chose qui me parle d'un monde bien plus vaste, et même d'une vie en-dehors de ce monde. Mais là cela devient presque impossible à dire. Les pièges sont partout, à chaque coin de phrase, et même à chaque mot, chaque intonation. D'obstinées tentations d'ironies assassines, de réductions de sens, et de malversations soi-disant innocentes... Alors mieux vaut se taire qu'avoir à discuter sans espoir d'aboutir à un progrès quelconque, sauf à celui de se trouver à la fin convaincu d'un genre d'hérésie.
Car il ne s'agit pas d'ignorer le réel, ni de le mépriser. Mais allez donc tenter de démontrer cela à des gens qui déjà ont eu le plus grand mal à quitter le confort de la malédiction, et de voir que le monde était peut-être beau...
Il ne faut pas tant se presser. Et après tout il n'y a pas grande nécessité à se faire comprendre...

Mais quand même, mais quand même... Parfois j'aimerais bien savoir représenter ces masques oubliés. Expliquer la saveur et la tonalité. Dire ce que j'en pensais et tout ce que j'y voyais. Non pas la nostalgie, mais la littérature, à l'ancienne dirais-je... Car sans doute il y a moyen d'y retrouver un chemin égaré ? Ou peut-être d'en jouir, avant que cela n'ait plus la moindre importance.
C'est difficile à dire, ce qui est arrivé, ça ne veut pas sortir, cela reste coincé. Et il n'y a pas là qu'effet de modestie. C'est difficile à dire parce que c'est sacré, et qu'on sait qu'en parler ne pourra que le modifier.

Attrait du passé

En fait ce qu'il faudrait ce n'est pas le montrer, mais plutôt le revivre, même le corriger. Je sais, c'est insensé, mais c'est là la réponse au problème posé par l'attrait du passé. Et non, je ne crois pas que ce soit nostalgie, ni même vanité. Plutôt nécessité de remettre en bon ordre les éléments éparpillés. De ne pas conserver ces friches désossées.

Agencement

C'est assez amusant. Pas du tout inquiétant, mais quelque peu troublant. Ces lents méli-mélos, ces incises maussades... Cette impression d'avoir quelque chose à gagner, mais sans deviner quoi.
Quoi qu'il en soit l'agencement est vraiment magnifique. Et pas si compliqué qu'on pourrait le penser. Juste fait sur mesure, et sans doute imparable. Et d'ailleurs qui aurait l'idée de le contrer ? Ce serait pitoyable, et sans la moindre utilité.

L'enfer en paradis

Et même en admettant, et même en comprenant... Ça ne changerait pas ce scénario pourri. Ça ne transformerait pas l'enfer en paradis.

Des impatiences

Ben oui, mais si c'est ça, ça ne m'intéresse pas. Je veux dire, le désir, le miracle divin. Le roulement à billes de la désespérance. Rien qu'à l'imaginer, j'en ai des impatiences... Alors songe au silence que ça provoquerait !

Un morceau de miroir

La conscience de soi n'est pas un privilège. Et c'est encore moins un morceau du divin. C'est une façon de faire sortant de l'ordinaire. Un morceau de miroir qui est tombé par terre.

Une échappatoire

J'ai peut-être triché. J'ai peut-être menti. J'ai peut-être pensé que j'avais tout compris alors qu'évidemment ça ne sera jamais le cas. J'ai peut-être trouvé un méchant sablier qui ne m'a raconté que des énormités.
Ça ne justifie rien, mais ça explique tout. Ou alors le contraire, mais ça revient au même. C'est une échappatoire, une façon d'éviter de dire la vérité. Qui pourtant ne doit pas être si compliquée. Ni même si coupable.

Désirs et rêves s'effacent

Ce n'est pas de la honte, c'est bien plus compliqué, difficile à soigner. C'est l'impossibilité de se faire comprendre, d'obtenir le soutien dont j'imagine avoir besoin. Je n'ai pas de raison de donner de mon temps, d'étaler la sagesse ou la délicatesse patiemment cultivées. Il est clair que personne ne désire m'entendre, et qu'au fond j'ai tout fait pour en arriver là. Ceci dit je ne sais quelle conclusion tirer de cet idiot constat. Le temps est dépassé, et les épreuves n'auront apparemment jamais de fin. Je ne peux plus me dire que ce n'est qu'un mauvais moment à passer. C'est la vie qui m'est proposée, imposée, que je dois assumer car je n'en aurai pas d'autre. Celles et ceux que j'aime me méprisent peut-être, en tout cas ils se tiennent à distance respectable de moi. Si ce n'est du mépris, c'est au moins de la haine, ou de l'indifférence... Enfin je ne sais pas, et sans doute est-il mieux de ne pas y penser. Désirs et rêves s'effacent, ce que je voulais faire n'est plus qu'un souvenir que je refuse de voir mourir. Quant aux options offertes, aucune ne me convient, mais je n'ai pas le choix. C'est ça le plus bizarre, cette fatalité qui me serre et m'étreint, qui lentement m'étouffe... Pas moyen de savoir pourquoi je m'y soumets, pourquoi je ne fais rien pour ne plus la subir. J'ai des amusements, mais rien d'intéressant. En somme ce sont plutôt des passe-temps abrutissants. Pour éviter de réfléchir à la fatalité. Pour éviter de voir qu'à ce train-là bientôt je n'aurai même plus le goût de respirer. Car après tout pourquoi devrais-je me forcer ? Je n'ai plus rien à y gagner. Souvent j'ai fait semblant de me désespérer, mais c'était une feinte, parfois ça ne durait que le temps de le dire... Cette fois-ci je ne sais pas. J'ai peur que ce soit vrai, c'est trop bien imité. J'ai beau attendre, patienter, tenter d'imaginer d'autres angles d'attaque, rien ne semble changer. Et le désir d'agir me paraît exténué. Ce qui me motivait est bien trop éloigné pour que je puisse croire que je vais le rejoindre, mais aucune folie n'est venu remplacer celles qui m'habitaient. Je suis juste trop sage, tristement raisonnable, quasiment résigné. Je ne suis pas d'accord, mais la force de fuir ou de me révolter m'a tout à fait quitté. À peine si j'ai encore le pouvoir de le dire. Encore un peu d'effort et ce sera fini. Je serai condamné à subir en silence, sans oser protester. Et cette fois mes rêves seront tous oubliés. Je n'aurai rien pu faire de ce que je voulais. À peine un peu de bruit avant de disparaître. Très peu, en vérité. Rien qui soit remarqué par qui devrait l'entendre. Celles et ceux à qui je voulais témoigner un amour insensé. En somme tout ce qui les a déjà menés à ne plus m'écouter. Donc, pourquoi continuer ? C'est au-delà de tout ce qu'on pourrait imaginer comme folle vanité. C'est inutile et creux... Et tout à fait embarrassant.

Changer de méthode

Je creuse en vain et me demande s'il y a encore quelque chose à trouver... Tout est peut-être dit, ou bien il serait temps de changer de méthode. En vérité je penche pour la deuxième solution.

Face à l'adversité

Je trouve le désir là où je l'ai oublié. Tout près du rien, mais rien ne peut le contenter. Ça fait de la fumée, ça fait de la fumée... Ce n'est pas avec ça que je vais m'envoler. C'est si calme et serein ; c'est si trouble et malsain... Je ne sais plus très bien où est la vérité. D'ailleurs soyons honnêtes, je ne l'ai jamais su. Au fond j'aurais aimé pouvoir tout essayer avant de décider, mais c'était difficile, vraiment trop difficile. Il fallait s'affirmer, sortir de la réserve, quitter ce sentiment de supériorité...
Pourtant c'était plus simple que je le pensais. En somme il n'y avait rien de spécial à faire. Juste se retrouver face à l'adversité sans céder à l'envie de courir se cacher. C'est d'autant plus facile qu'en somme il n'y a pas d'endroit où se cacher.

Les masques du passé

On fait comme si on le savait, mais ça n'avance à rien. Les masques du passé demeurent bien en place. Ils sont bien plus solides qu'on peut l'imaginer. Ah ! s'il y avait encore moyen de s'effacer pour les laisser passer... Ce serait trop facile. Il faut tout assumer, mais pas se prosterner.
Quant à mourir au lieu de vivre, ce n'est pas une mauvaise idée. Mais il faut mastiquer, avant de recracher. Sinon c'est du vomi, pas de la marmelade.

Les affabulations et les dissipations

Enfin si, c'est du vent, et on fait comme si on ne le savait pas... Des mouches et des peurs, des loupes et des fleurs, tout un tas de costumes ne voulant plus rien dire... Comme si on pouvait nier le temps et revenir à celui qui n'est plus. Ce qui est arrivé n'est pas ce que l'on croit. C'est un flot de terreur, pas un comportement désagréable ou insultant. Il n'en restera rien quand on le cherchera. On aura beau creuser, inspecter les fossiles, ça ne sera jamais conforme au souvenir qu'on en aura gardé.
Je ne vais pas trembler, je ne vais pas souffrir, je ne vais pas penser que j'aurais dû m'enfuir... Je vais plutôt tenter de tout reconstituer, y compris les miracles et les songes sacrés. Mais s'il vous plaît cessez de tant me regarder. Je n'ai pas l'intention de me défigurer pour mieux vous ressembler.
Tout le reste vraiment doit pouvoir s'expliquer, les affabulations et les dissipations. Tous les principes creux que j'aurais pris plaisir à trahir et courber. Et la réalité de mes folles pensées, décoiffées, déchaussées, jamais amidonnées.
Les cycles infernaux sont tout ce qui me reste. Pas vraiment de passion, ni même de chanson... À peine quelques mots cherchant à se cacher pour se faire oublier.

Pas un raz-de-marée

Pourquoi tu t’endormais, pourquoi tu regardais, pourquoi tu ne disais pas ce que tu pensais… Pourquoi tu racontais ce qui n’était pas vrai.
Ce n’était pas abstrait. Ce n’était même pas tellement compliqué. C’était la corrida qui ne s’achève pas. L’envie de commencer, et de recommencer. De ne pas dépasser les prémices sacrés.
Plus loin c’était aussi le sein de la discorde. L’élément fondateur de la séparation et du malentendu. Cette impression d’avoir un miracle à construire, et de ne pas savoir par quel bout l’attraper. Car il fallait changer une réalité qui depuis quelques siècles se désagrégeait. On ne pouvait pas faire comme si le silence était la solution. Il fallait résister, s’arc-bouter sévère, renverser la vapeur, et enfin insuffler une puissante dynamique. Qu’à compter de ce jour le monde soit penché dans le bon sens du vent. Que les nôtres n’aient plus besoin de se coucher pour espérer survivre. Que l’on oublie enfin ces ivresses légères de négation de soi, ces folles soumissions…

Mais maintenant bien sûr tout ça est oublié. C’était un clapotis, pas un raz-de-marée. Et même, en y pensant, c’était une sottise. Mieux vaut que ça n’ait pas réellement marché. Car sinon nous serions encore plus éloignés de la réalité.
Enfin je ne sais pas. Au fond j’aurais aimé que cela soit ainsi que je l’avais prédit. Mais c’était plus coriace que je le pensais.

Les chances et les drames

C’est un moment de calme avant que tout s’affale. C’est un moment peut-être où rien ne peut se dire. Où le besoin de s’oublier se fait encore sentir, malgré l’envie de rappeler les chances et les drames. Où l’on sait qu’on n’aura jamais le droit de vivre un peu plus sagement. Car sans cesse il faudra faire mille sottises, défier les interdits, se ridiculiser, sans jamais y trouver ne serait-ce qu’un peu de gloire méritée.
La vie, la vie, la vie… C’est un étrange charme. On ne sait pas du tout ce qu’il faut en penser, alors on fait comme si c’était sans importance. Et pourtant…

Le désert

Je connais le désert, je m’y suis endormi. Il y avait des lions, des poissons, des oisons. On s’amusait sans rien en dire, on dansait tous en rond mais sans changer de place, de voix ni de méthode.
Mais il en reste quoi ? Quelques bruits de couloir, des vérités trop crues et des sentiments gras… Rien qui donne l’envie de se recommencer.

Mais non. C’est nettement plus complexe que ça.

Masque futile

Non je ne saisis pas. Je ne vois pas le ciel. La transitivité ne trouve pas à s’imposer. Tout ce qu’on me propose n’est qu’un masque futile dont je n’ai pas besoin.

D'inédits éclairages

Je sais bien que cela devrait me sembler ridicule, mais malgré moi je suis touché, même un peu remué. J’y vois des parallèles et des réminiscences, d’inédits éclairages, presque des prises de conscience. Ce n’est pas important, mais c’est un peu gênant. Je me demande où tout ça va encore m’emmener. Là où j’ai décidé ? Peut-être, mais dans quel état ? Si c’est pour perdre en chemin tout ce à quoi je tiens, je ne suis pas certain que ça en vaut la peine.


Un peu plat

Je ne suis pas gonflé. Je suis même un peu plat. Je glisse et je m’ondule, mais je ne m’enfle pas. Jamais je n’ai été d’une telle modestie ! Et je dis ça sans rire, sinon je vais encore y perdre mon dentier.
Parfois c’est un peu gras, aussi, sur le côté. Mais je n’y suis pour rien. Je ne fais que citer ce que l’on m’a confié. Je ne peux pas toujours raconter le sublime. Pour le coup j’aurais l’air d’une vraie montgolfière.

Des bruits de pas dans le désert

Ça ne fait pas de doute, mais cela fait peut-être autre chose de pire. Mais j’admets qu’il serait un peu cruel d’en rire. Aussi je me contiens, je regarde derrière, je m’extasie devant des bruits de pas dans le désert.
Je repousse le drame du bout de ma godasse. Je n’ai pas encore dit que j’allais obéir. J’ai juste fait comme si je me reconnaissais. Ce que j’en ai pensé ne s’est pas échappé.
J’aime la sensation de la décrépitude. L’instant adolescent où l’on se regarde, avant de se frotter très gentiment le nez. Où les extrêmes se détendent, avant de se glisser au sein du moule proposé.

Sécurisé mais empêché

Je ne sais pas pourquoi ça ne m’inspire pas. Je ne nie pas qu’il y ait parfois des courants souterrains qui m’entraînent par là, mais… Enfin, je ne sais pas.
Et pourtant c’est dommage, car je vois bien qu’il y a là de la matière à raconter. Des sentiments complexes, une histoire puissante. Et puis je ne vois pas quelle morale en tirer. Ça devrait me suffire pour m’y intéresser.
Mais serais-je assez libre pour le raconter ? Ou du moins pour jouer autour de cette idée ? N’y a-t-il pas d’abord des serments à défaire ?
C’est vrai qu’il s’agissait des méfaits de la force. D’où le titre d’ailleurs. De la vision faussée qu’on a de l’existence derrière cette barrière. Et de l’idée qu’on peut retrouver la lumière en cessant de s’en protéger.
Mais pour ça il faudrait être un peu moins craintif. Raconter la passion et ses affolements. Ses étreintes mortelles où l’on croit retrouver le secret de la vie. L’essence, l’origine, et le but de la vie. Et ça, cela fait peur. Ça donne l’impression qu’on va être entraîné vers l’animalité et y rester piégé.

Je crois que c’est la clé. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas vue avant, mais maintenant ça me paraît tout à fait évident. Non pas la force en tant que question théorique, mais le bouchon lui-même, celui où on se sent sécurisé mais empêché.

Une forme de grandeur

C'est vrai que c'est gênant, tous ces vieux sentiments. D'autant qu'avec le temps ils ne font même plus semblant de se cacher. On voit bien qu'ils n'ont rien absolument de raisonnable. Qu'ils sont le chant du cœur refusant d'oublier. Et malgré soi on est ému de cet acharnement, comme s'il y avait là une forme de grandeur. Alors que bon ce n'est que de la vanité. Le plaisir inouï de se regarder faire, presque de s'admirer. Qu'importe ? Il n'y a pas tant de quoi se vanter.

Il y a

Il y a délectation, abandon, venaison. Il y a chimère trouble, alourdie et pensive. Il y a tout le potage qu’on veut imaginer. Il y a certainement de quoi se déformer.

Le désespoir

Le désespoir aussi aurait son mot à dire… Et il serait fort long, extrêmement circonstancié.

Le tout et son contraire

Mais oui c’est bien le soir. Même, si j’étais plus sage, je dormirais déjà.
On dit que l’araignée — j’entends, celle du soir — est celle de l’espoir. Mais on dit tant de choses, le tout et son contraire. Que chacun puisse y trouver son préjugé préféré.
Pour l’heure j’ai l’espoir qu’un peu plus loin tout aille bien, mais ça ne change rien. Surtout j’aimerais bien ne pas être envahi par des soucis d’ordre pratique.

Araignée du matin

Je suis en pleine extase, en plein délire verbal. Je me sens innocent, les mains tachées de sang, face au mur effondré que j’avais édifié, les poings serrés, le front buté, bien décidé à ne plus rien laisser passer. Conscient du ridicule, mais absolument sourd à la voix du démon qu’on appelle raison.
Araignée du matin, rêve d’après-demain. C’est l’heure enfin de dire que cela doit finir.

Une chose affreuse

Mais non mais, le silence, c’est une chose affreuse, tu ne peux pas comprendre. Ça te prend, ça t’étouffe, ça te rigole dans le crâne. Ça te dit tu vois bien, j’avais raison et puis, t’aurais dû m’écouter. Ça te dit que tu n’es pas digne d’essayer, qu’il vaut mieux renoncer.

Changer de style et de méthode

C’est un peu comme si on avalait le ciel avant de le cracher. On n’obtient presque rien, juste des mots qui passent, des phrases qui se font, se défont et s’effacent avant qu’on ait le temps même de les entendre…
Assurément il faut changer de style et de méthode, car il n’y a par là rien de bon à trouver. Il faut se rapprocher, rejoindre le réel, le lieu où le mensonge est moins évanescent.
Et puis abandonner à la première difficulté, ça ne fait pas sérieux. Il ne faut pas lâcher, même si c’est coincé, même si c’est bouché. Il est idiot de croire que ce qu’il faut dire est impossible à dire. Car c’est justement là qu’est la fonction de l’art. Seuls les lieux communs, les banalités et les petits mensonges sont faciles à dire. La vérité exige que l’on fasse l’effort de l’extraire du trouble de l’indifférencié. Y restent accrochés des lambeaux d’illusions, de tromperies et de mythes que l’on doit nettoyer.

Tout ça ne me dit pas comment je vais pouvoir passer outre l’obstacle contre lequel je butte depuis tant de saisons.

Au cœur au ventre et au cerveau

Il est toujours question de tout remettre en cause. Le bon et le mauvais, les passions et les plaies… On occupe le ciel et on s’y trouve bien, quasiment admirable, en tous les cas utile.
Qu’importent les serments qu’on avait échangés ? La culpabilité a tout laissé tomber. Oh oui c’était charmant, c’était envahissant mais si désespérant, c’était tant de bonté qu’on ne peut l’oublier…
C’est resté gravé là, au cœur au ventre et au cerveau. Inutile de dire que ça le restera.

Par intermittences

Oh ça ne fait du vent que par intermittences, mais on ne peut pas dire que cela soit plaisant. C’est même un peu vexant.
Et les pages du cœur, qui les effacera ? Sans doute y aura-t-il quelques minables tentatives de rébellion organisée… Mais on sait où ça mène, et personne ne craint que cela dégénère.

Du pâté

On en fait du pâté qu’on ne sait où cacher, et on n’est pas plus avancé…
C’est amusant et puis, on pourrait presque y croire, à force d’y penser.

Du courage

Enfin si, du courage, on en aura toujours besoin, je ne vois pas comment on pourrait en arriver à se dire qu’on en a assez, que tout ce qu’on veut faire on le fait sans effort, que plus jamais on est victime des démons associés qui empêchent d’agir…

Destin salé

Oh silences, oh mirages, oh dérisions lentiformes… Rien ne se dit qui ne soit pas. Ce n’est pas du désir que l’on pourra extraire une vision tragique de la haute atmosphère. Le mal est déjà là, et ne se prive pas de tout reconstituer pour qu’on en souffre mieux. C’est du train de vapeur où sont les solitaires que l’on pourra chasser les pensées désarmées. Vraiment c’est un prodige, mais cela ne présage rien qui ne soit déjà vécu, pour ainsi dire vaincu. Le champ des pâmoisons est une lande de terre d’où plus rien de surgit, où plus rien ne survit. On a tout essayé, et on a épuisé les idées associées.

Vraiment c’était un drame qui aurait pu suffire à nous alimenter durant des jours entiers, des mois et des années… Mais ça ne disait rien, ça ne regardait rien, c’était hors de portée. Qu’importe le courage qu’on aurait dû avoir ? Rien ne donne à penser qu’il eût été utile. C’était si protégé, et si perfectionné… Ça ne partageait pas la même destinée. Enfin il n’était pas possible d’en parler sans aussitôt plonger en détresse insensée.

Et le reste, vraiment… Ça n’a pas de migraine, et ça n’a pas de sang. Ça n’autorise pas d’inédits lendemains. Ça ne raconte rien qui ne soit déjà dit et mille fois redit, usé et rabâché, méprisé, piétiné.

Ah oui la vie est rude. Et le destin salé. On ne peut pas trembler et rêver d’être aimé. Il faut se gaspiller, s’épuiser et se taire. Ne jamais espérer que cela va changer. C’est gras, tragique et froid, mais ça ne compte pas. D’ailleurs plus rien ne compte. L’anonyme rouage a tout laissé tomber. Ce qui aurait dû être n’a qu’à peine cherché à se réaliser. Sans doute était-ce trop petit pour s’en préoccuper.

Un songe passager

Et le silence après la pluie,
Quand plus rien ne dormait,
Quand tu avais vieilli…

Ce n’était pas des jours
Où on aurait pu dire
Que la vie ne valait
Pas la peine de vivre.

Dieu que j’aurais aimé
Que cela ne soit pas
Qu’un songe passager.

Dieu que j’aurais aimé.

Des accidents d’ivoire

Tu viens de loin, je sais.
Tu n’as pas faim, je vois.
Tu n’as pas cru à mes rumeurs, à mes demandes d’incendie.

Au-delà il n’y a pas de systèmes à trouver.
Des accidents d’ivoire ne font pas un chemin.
L’inutile et le superflu tiennent toujours autant de place.

Mais en somme je suis heureux d’avoir enfin trouvé une âme à qui parler ?
Bien sûr on peut le dire. Ça ne me gêne pas.
Mais c’est une ironie, après l’espoir que j’avais inventé.