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Un étrange voyage

On avait le pouvoir mais on l'a épuisé à vouloir l'attraper, à vouloir lui donner un nom et une idée.

Ma vie s'était arrêtée, et je n'ai pas cessé de lui courir après, refusant de penser à la réalité. Je n'ai pas fait le choix de tout laisser tomber. J'ai juste décidé de m'éloigner de moi. C'était bien trop sérieux, beaucoup trop douloureux.

Je ne sais pas. En vérité j'ai fait un étrange voyage. Je me suis transformé, et pendant très longtemps je m'en suis contenté. Mais j'y ai-je gagné ? Un peu de vanité ?

Obligé d'essayer

Mais maintenant je sais il n'y a pas de mots pour raconter cela. J'aurai beau essayer ça ne sortira pas. J'aurai beau me fracturer le cœur, inspecter le passé, en appeler à l'invisible, ça restera de l'impossible à dire. Et pourtant je persiste à refuser cette évidence ? Disons je me sens obligé d'essayer, forcé de refuser cette impossibilité. Et ça, quand on y pense, c'est quand même bizarre. Enfin je ne sais pas. C'est beaucoup trop tendu. Je ne vois pas comment je pourrais négocier.

L'alpha et l'oméga

Ah si c'était ainsi, on pourrait en tailler, des masques en papier. S'il suffisait de dire : je suis le solitaire, l'alpha et l'oméga de la réalité. On s'assiérait ainsi, et on débiterait les rêves associés. Tous les mots attachés, les idées emboîtées, et tous les souvenirs qu'on aurait voulu fuir et qu'à présent on est pressé de retrouver.
Ah trouver un moyen de se remémorer. Pas seulement de dire, pas seulement de ressentir, mais le moyen d'y être, et d'essayer de réparer, de modifier ce qui n'aurait jamais dû être, de magnifier ce qui aurait mérité mieux.
Enfin quoi une sorte de mythomanie, mais une mythomanie qui aurait réussi. Une vie inventée meilleure que la vraie. Plus réelle que la vraie.
Car franchement ce qui est vraiment arrivé ne paye pas de mine. Sans parler de mérite, on peut au moins souhaiter un minimum d'esthétique.
Enfin je ne sais pas. Car j'ai aussi envie d'être plus scrupuleux, plus précis, plus austère. M'approcher au plus près de l'objectivité. Celle qui on le sait n'a jamais existé.

Une ornière creusée

On ne se souvient plus. Mais ce n'est pas pour ça qu'on a tout oublié. C'était déterminé, il fallait tout oublier. On n'avait pas le droit d'écrire le passé. On n'avait même pas le droit de songer à le faire.
Mais qu'importe, c'est fait. Sans même avoir à y songer. Ce qu'il faut assumer, c'est tout ce qu'on aurait préféré oublier. Car comme par hasard ce n'est pas le meilleur, qu'on a pu conserver. Seuls le vice et la peine sont restés accrochés. Enfin, si l'on peut dire. Car ce qui est resté n'est pas si bien accroché que ça. C'est juste une habitude, une ornière creusée par un trop long usage. On croit pouvoir s'en écarter, on tente l'escalade, mais chaque fois on y retombe.
Qu'importe, en vérité. C'est le cas de le dire. On ne va pas chercher si loin qu'il y paraît. On fait le tour de soi, on se regarde vivre, et on se dit que rien ne justifie cela. Cet endormissement, cette envie d'oublier que ce que l'on voulait était trop difficile. Qu'on aurait dû penser à mieux se protéger. Qu'il y avait certainement des précautions à prendre.

Bien sûr il faut creuser, ne pas se contenter de l'amère défaite. Mais par où commencer ? Et comment retrouver l'envie de surmonter cette difficulté ?
Car tout cela s'impose avec une vigueur qu'on n'avait pas envisagée. C'est assez colossal. Monolithique, en vérité. Je n'aperçois aucun de ces petits chemins où j'aime à m'égarer. C'est de l'adversité en acier certifié. Pas moyen d'ignorer qu'on nous a dit et répété qu'il fallait renoncer. Que c'était un chemin réservé à certains, qu'on n'avait pas le droit de s'y aventurer.

Enfin tout ça est creux. Beaucoup trop compliqué. Beaucoup trop pétrifié.

Toujours bonne figure

Je ne me souviens plus, mais j'en garde quand même une sorte de peine qui n'est jamais partie. Car tout ça reposait sur la mélancolie. Sur l'impression d'avoir encore son mot à dire, mais aussi sur la certitude que ce mot-là ne serait jamais entendu. Car ce n'était pas l'heure. Car il était trop tôt, car il était trop tard. Car il me faudrait faire toujours bonne figure. Jamais me contenter de montrer ce que j'aime. Ce n'était pas mon rôle, ne le serait jamais. Car je n'étais pas là pour montrer le chemin. À peine corriger celui qu'on m'imposait.

Beaucoup plus simple

C'était avant que je m'oublie. Forcément j'ai du mal à me souvenir de ce que je voulais dire, puisque je ne sais plus qui j'étais. C'était à un moment où j'avais décidé que ma vie désormais serait beaucoup plus simple. Que je ne chercherais plus à transformer le monde. Et pourtant j'ai mémoire d'avoir voulu le faire, justement en disant que c'était déjà fait.

Un combat à mener

Est-ce assez stupéfiant pour qu'on le préfigure ? Est-ce assez marginal, isolé, suicidaire ? Y a-t-il une armure, un combat à mener, quelques vies à ôter ? Est-on sûr d'y trouver quelques raisons de s'énerver ? Cela suffira-t-il à surmonter ce sentiment d'à quoi bon dérisoire ?

Et ces morceaux d'histoires qui ne font que passer, pourquoi ne pas s'y attarder et les développer ? Voir ce qu'ils ont à raconter ?

Tout ça n'a rien de ridicule. Même si à l'évidence c'est assez lamentable.

Pourquoi vouloir tout contrôler ? Pourquoi ne pas laisser parler les personnages dissociés ? Car chacun a sans doute sa vérité à dire. Qu'elles soient contradictoires, irrationnelles ou illogiques n'a aucune importance. L'essentiel est qu'elles puissent trouver à s'exprimer. Même si c'est pour mentir ou cracher du venin. Le but n'est pas de dire qui a raison ou tort. Il est de témoigner de la complexité de l'enchevêtrement. Non de construire un phare au loin permettant de se diriger, mais d'éclairer les zones d'ombre, en espérant ainsi résoudre les conflits et les malentendus. Le but n'est pas de sauver l'homme. Seulement de l'aider à un peu moins souffrir. Car sa souffrance me traverse et ne me laisse pas de paix.

Enfin je ne sais pas, et suis tenté de dire que je préfère l'ignorer. Tout est si compliqué que j'en suis épuisé. Je n'aime pas l'idée de faire le dégoûté, mais je dois avouer que le dégoût s'impose.

Et c'est ainsi que tout se meurt avant de commencer ? On pourrait le penser. Mais l'accepter, peut-être pas. Il ne faut pas exagérer. Il y a mieux à faire pour sauver ses artères. Par exemple des phrases un peu alambiquées où la réalité finit par s'oublier.

Moi je dis que c'est drôle. Je ne vois pas pourquoi je dirais le contraire.

Une perte de temps

Car la gloire était là, on en était certain. On n'avait pas encore compris que c'était un marché de dupes. D'ailleurs il n'y avait pas lieu de le comprendre. Ce n'était pas très raisonnable, mais c'était réaliste, cela le paraissait. La seule question qui méritait que l'on y réfléchisse était celle de la méthode. Car discuter du but était assurément une perte de temps.

Sans ironie

Non ce n'était pas la colère. Ce n'était pas non plus cet absurde dégoût. C'était plutôt la tentative sincère, désespérée, de suivre le modèle jusqu'au bout de son ambivalence, de ses contradictions. Sans ironie, sans jugement. Le jugement était là, bien sûr, mais il était conforme. Il était au service de la cause entendue, sans révolte, sans fièvre, au contraire appliqué à démontrer que la révolte était une sottise, une voie sans issue.

Au degré le plus bas

C'était peut-être chiant mais c'était le présent. Ça ne méritait pas d'être ainsi rejeté.

Le comble de la peur. L'affirmation de soi au degré le plus bas.

Et le reste en découle. Mais cela va de soi.

Je n'ai pas l'impression de dire la vérité. Je n'ai pas l'impression que ce soit important, de dire la vérité.
Je n'ai rien inventé, et pourtant j'ai caché tout ce qui existait. S'il reste quelque chose c'est nécessairement une sorte de mensonge. Mais de là à savoir que cela va durer, il ne faut pas exagérer. Il faudrait un courage que je suis loin d'avoir.

Mettre en partage

Je ne sais pas pourquoi cela ne marche plus. Pourquoi dès que j'y pense ça me semble ennuyeux, fastidieux, inutile. Pourquoi les beaux projets s'enfoncent dans la vase avant même de naître.
Pourtant il y a encore cette nécessité, ce besoin de tout dire, justifier, expliquer — enfin, si c'est possible... Et puis plus simplement de raconter la vie que j'ai imaginée, de la mettre en partage. Qu'on soit plusieurs à y penser, pour qu'elle puisse s'étendre.

Mais je crois qu'il faudrait peut-être se forcer un peu, pour que ça redémarre ? À vrai dire je me sens plutôt d'accord avec cet aimable projet...

De toute éternité

Je ne suis pas encore tout à fait convaincu.
Ça s'échappe aussitôt que j'essaie d'y penser.
Il faudrait justifier, il faudrait expliquer...
Pas seulement montrer comment ça s'est passé.
Quoique.
Ce qui est sûr c'est que le titre est déjà tout trouvé.
Cette impression d'avoir été berné de toute éternité...
Et surtout le dépit d'avoir souvent été incompris, mal aimé.
Même si c'est commun il n'y a rien à faire pour s'y habituer.
On se juge coupable, ou du moins responsable, mais ça ne donne pas les moyens d'espérer, de trouver l'énergie pour continuer à essayer de lutter contre l'adversité.

Un peu plus sérieusement

S'amuser oui bien sûr, mais bon il ne faudrait pas trop en abuser. Non que ce soit mauvais, mais on sait bien qu'au bout du compte on en reste frustré. Qu'il vaut mieux s'amuser un peu plus sérieusement, sans quoi c'est trop facile, et ce n'est pas satisfaisant. Qu'en somme tenter l'impossible est bien plus amusant. Mais comment faire quand l'impossible est vraiment résistant ?

Un supplice raffiné

Et puis bon je l'avoue j'ai tout abandonné. C'était trop difficile et j'ai dû renoncer. Cela s'est fait sans y penser, simplement en ayant plein d'autres choses à faire. Du moins l'ai-je prétendu, pour ne pas avoir à accepter cet échec manifeste. La douleur était telle, et tout ce déshonneur ! J'aimais mieux éviter d'avoir à m'y plonger. Et si j'en parle maintenant c'est juste pour cesser de me traîner ce boulet usagé. Pas pour recommencer à essayer de me forcer. Si ce n'est pas possible il vaut mieux l'accepter. La culpabilité ne peut rien arranger. Voilà ce qui arrive quand on veut jouer trop au-delà de ses capacités ?
En somme je crois avoir déjà raconté tout ce qu'il m'était possible de raconter. Le reste est trop confus, trop lointain, trop abstrait. Ce ne sont même pas de vagues sentiments, encore moins des méthodes ni de chastes idées. C'est du drame vécu en toute intensité, une folle échappée très loin du labyrinthe de l'entendement. Pas de fil à tirer, ni de cailloux à retrouver. Juste cette stupeur, cette impression d'avoir tranché dans le vif du sujet, d'avoir franchi le fleuve sans avoir su nager, de s'y être noyé et malgré ça d'avoir réussi à passer. En somme d'avoir dû abandonner ce que j'étais, de n'en avoir gardé que quelques souvenirs sans aucun intérêt. Simplement parce que plus rien ne m'y rattache. Que j'ai la sensation de ne pas être concerné. Et ça vraiment c'est très idiot, pour ne pas dire de plus gros mot. Car je suis concerné, que je le veuille ou non. Et personne n'en sait plus long que moi sur le sujet.
Vais-je alors continuer ? Pour le moment je n'y crois pas, cela me semble peu probable. Car j'y vois beaucoup trop d'impossibilités. Mais puis-je me contenter de ce constat d'échec ? C'est tout de même lamentable, quoi qu'on puisse prétendre pour se justifier... Pas tout à fait vexant, mais un peu humiliant. Et tout le reste en prend une teinte plus sombre, un peu décourageante. Renoncer c'est aisé, c'est même profitable... Mais, se décourager. Ce n'est pas acceptable. D'autant que je suis sûr que le problème n'est qu'affaire de méthode. Qu'il faut juste tenter de s'y prendre autrement.
Enfin je ne sais pas. Et ça ne m'aide pas à changer de sujet. Car dire que j'abandonne ce n'est pas difficile. Mais fermer le chantier et ne plus y penser, alors que cela fait cinq ans que ça m'obsède, ce n'est pas évident. Avant de renoncer j'aimerais être sûr d'avoir tout essayé. Et là le compte n'y est pas. J'ai l'impression d'être parti avec des idées fausses, et de ne pas avoir compris qu'il fallait en changer. Mais ça, c'est évident, et ça ne me dit pas de quelle manière il faut aborder le sujet. Ni même s'il est bon de s'obstiner à essayer.
Cependant je suis sûr qu'il y a dans la confusion quelque chose de bon. Que cela dit qu'il y a là un trésor à trouver. Que forcément cela ne peut que s'arranger. Certes cela paraît impossible à ranger, mais justement ça vaut la peine d'essayer de le faire. Car si c'était déjà rangé cela serait sans intérêt... Une aimable pirouette, mais rien de passionnant.
Mais pour l'instant je n'ai aucune envie de me lancer. Et quand bien même en aurais-je envie que je ne saurais pas par quel bout commencer. Il me paraît bien plus aisé de tout laisser tomber. Non seulement plus aisé, mais aussi et surtout beaucoup plus raisonnable. Responsable, sérieux. Enfin toutes ces choses qu'on dit quand on est vieux. Quand on commence à s'habituer à ce souffle glacé qui dit que tout est vanité, et bientôt terminé. Qu'en somme s'échiner à devenir meilleur que soi n'a plus la moindre utilité. Ceci en supposant que c'en ait eu un jour...
Si ce n'était si drôle on pourrait en pleurer. Et quelque part cela rejoint le cœur de mon sujet ? Sans jamais l'épuiser, ni même vraiment l'entamer... À peine l'effleurer, le caresser et lui parler. Tenter de le flatter pour le pousser à se montrer. En somme admettre qu'on n'est pas beaucoup plus avancé. Qu'on ne sait toujours pas de quoi il s'agissait. Ce qui finit par ressembler à un supplice raffiné !
Ah vraiment je n'ai pas beaucoup de goût pour ça, et je m'en passe volontiers. Je préfère m'occuper à des choses plus sensées, et surtout bien moins compliquées. Même si je sais qu'elles n'ont aucune utilité. Qui a dit qu'on n'avait jamais le droit de s'amuser ?

Briser le tabou

Cependant résumer tout ce méli-mélo à une peine de cœur me semble un peu facile. Tout au plus s’agissait-il de l’élément déclencheur. Si les peines de cœur avaient de tels effets on les rechercherait. Car il s’agit d’une cascade de prises de conscience, et non uniquement d’une grosse déprime. Même si évidemment les échecs sont d’excellentes occasions de se remettre en cause et de réévaluer ses positions, je n’en ai jamais vu provoquant un phénomène d’une telle ampleur. Il y a une autre cause, j’en reste persuadé. Si seulement je pouvais tout raconter dans le détail je suis sûr que vous arriveriez à la même conclusion. D’autant qu’en vérité ces prises de conscience avaient débuté bien avant…
Mais là je doute un peu. Non de ce que je dis, mais de la pertinence de mon propos. Est-ce vraiment de ça dont je voulais parler ? N’ai-je pas égaré mon ordre de mission ? Car enfin, les visions et les révélations, c’est un autre sujet. Alors pourquoi me suis-je focalisé là-dessus ? Parce que le vrai sujet est difficile à aborder ? Ou bien parce que j’avais envie de parler d’autre chose avant de continuer ?
C’est drôle parce qu’en même temps j’ai l’impression que ce que j’ai à dire est beaucoup plus léger, que c’est par ironie que des sujets plus graves s’y trouvent entremêlés… Et d’ailleurs je sais bien que ce n’est pas qu’une impression. Dans tout ça il y a un peu trop de douceur pour que ce soit sincère, il y a expression d’une réalité mais elle n’est certainement pas à prendre au premier degré. Il y a des idées, il ne faudrait pas l’oublier. Des idées qui s’amusent à se dissimuler.
Je ne sais pas pour vous, mais là j’ai l’impression d’y voir un peu plus clair. C’est encore très confus, mais déjà un peu moins. Et c’est encourageant, même si je sais qu’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant d’être capable de désigner ce qui tient à rester caché.

Je crois que je connais la raison pour laquelle ça ne veut pas se dévoiler… Mais bien évidemment c’est encore plus secret. Dois-je alors insister pour briser le tabou ? Ou plutôt essayer de le rendre méconnaissable ? Je crois que l’idéal se trouve entre les deux. Que le respect de ce tabou devienne un choix au lieu d’une contrainte. Que je sois libre d’en parler sans pour autant vouloir le faire de manière outrancière — ce qui risque d’arriver si le tabou persiste à me gêner.
J’ai quand même l’impression qu’il y a un chagrin, un mouchoir par-dessus… Ce qui suffit à déclencher une pudeur affreuse, une crainte de souffrir. Tout cela me paraît énormément exagéré ! Est-il possible qu’il y ait autant d’intensité ? Et si oui, pourquoi faire ?
J’ai l’impression d’avoir affaire à un conflit majeur. Des personnages importants, qui s’approprient l’espace et qui le défigurent. Comme s’il leur fallait se montrer irascibles pour être respectés. Des gens pour qui le droit n’est pas de mon côté. Des juges redoutables. De quoi se rebeller sans pouvoir s’arrêter, jusqu’à se persuader que le danger est écarté.
Mais là il est certain que je m’éloigne du sujet. Cela devient une habitude… Mais d’un autre côté il faut bien dégager la route, sinon mon beau sujet restera éternellement hors de ma portée.
Par moments j’ai la sensation que c’est surtout sacré, avant d’être secret. Qu’il faudrait modifier des croyances profondes, de celles qui refusent le moindre compromis. Parce que le danger serait encore plus grand. Ce qui paraît quand même assez peu vraisemblable, non ?

Portrait à charge

C’était quand même étrange, ce qui lui arrivait. Ce grand dérèglement où plus rien de concret ne pouvait l’accrocher. Cette envie de pleurer et de rire en même temps. Et pas pleurer de rire, non. Plutôt rire de désespoir. Et encore. Car son amusement n’était pas simulé. C’était l’absurdité de tout ce qu’il voyait qui le faisait sourire et parfois davantage. Et puis tout à la fois c’était cette même absurdité qui le faisait pleurer, car cela signifiait que tout ce qu’il croyait s’était évaporé. Et bien évidemment c’était ceux qui souffraient qui le faisaient pleurer, et quelquefois c’était aussi ses espoirs massacrés.
Le plus désespérant était que parmi tout ce qu’il voyait il ne trouvait jamais la moindre solution pour la faire revenir… Comme si son échec était déterminé de toute éternité. Bien sûr il y avait de beaux raisonnements, et même quelquefois d’audacieux calculs qui laissaient supposer qu’éventuellement cela pourrait se faire, mais rien qui ait la force de l’évidence, qui puisse déclencher en lui l’enthousiasme serein dont il avait besoin. En face il y avait cette nécessité de renoncer refusant de céder, et qui lui répétait qu’aucune solution ne marcherait jamais, qu’il était inutile de continuer à en chercher une.
Alors quoi bon, il s’occupait des affaires des autres. Ça le divertissait. Et il en profitait pour projeter sournoisement sur eux ses propres frustrations, ce qui lui permettait d’être un peu soulagé, du moins sur le moment…

Je sais, ça peut sembler un peu exagéré. Et d’ailleurs, honnêtement, ça l’est certainement. Un tel portrait à charge suppose un parti pris, de la mauvaise foi. Les justifications paraissent malhonnêtes, c’est beaucoup trop chargé de culpabilité. Qui que ce soit chacun s’efforce de bien faire, qui aurait-il dû être pour échapper à cette règle ? Que l’amertume ou la colère l’aient quelquefois poussé à vouloir tout détruire, pourquoi pas. Mais puisqu’il espérait encore cela ne pouvait être qu’un élan passager, une erreur de parcours avant de revenir à de plus nobles sentiments. En conséquence il faut cesser de l’accabler de torts et de lui supposer des intentions mauvaises… Ça peut sembler réconfortant, mais ce n’est guère honnête.
Bien sûr c’est lui qui s’accablait, qui s’accusait des pires maux pour se faire réagir, pour enfin se convaincre de ne plus insister… Et puis, confusément, il essayait de deviner ce qu’elle lui reprochait, et s’efforçait d’être d’accord car cela lui donnait l’illusion qu’il lui était encore possible de se corriger pour la faire revenir… Mais est-il nécessaire de lui donner raison ? Ne vaudrait-il pas mieux trouver le point le plus sincère, au-delà des discours où sa folie l’entraînait ? Faut-il prendre parti, ou au contraire s’efforcer à davantage d’objectivité ? Et est-il possible de le faire tout en sachant de quelle façon va tourner cette histoire ? Est-il possible et juste de s’abstraire de la conclusion avant de la rejoindre ?
Évidemment il y a moyen de faire l’imbécile, de prétendre que la conclusion est loin d’être certaine… Mais bon, soyons sérieux. Je connais cette histoire dans ses moindres détails. Je ne vois pas de quelle façon elle pourrait me surprendre. Que je ne sache pas comment la raconter ne signifie en rien qu’elle me soit inconnue. Il ne faut pas tout mélanger.
À moins qu’en route je décide de me mettre à mentir ? À franchement parler, ça m’arrangerait bien, car j’ai la sensation que ce serait beaucoup plus facile. Dire la vérité n’est pas toujours plaisant, surtout quand celle-ci refuse de sortir… Pourtant ce n’est pas moi qui l’oblige à le faire ! C’est elle qui insiste pour se dévoiler, critiquant les mensonges dont je veux l’habiller, prétendant qu’elle refuse de se déguiser, qu’elle n’a pas besoin de ça pour être présentable ! C’est qu’elle n’a pas toujours un très bon caractère, il faut bien l’avouer…

À tâtons

C’est vrai qu’il n’avait pas l’étoffe d’un héros. D’ailleurs je n’ai pas l’impression qu’il voulait en être un… Certes il était étrange, même un peu excentrique, mais pas exceptionnel. D’ailleurs je me demande pourquoi j’ai décidé de vous parler de lui ? Peut-être, quelque part… Mais je n’ai pas envie de tout recommencer. D’autant que je suis sûr que là est mon sujet, même si je ne vois pas comment le développer. C’est qu’il ne s’agit pas d’une histoire ordinaire, avec du mouvement, des corps qui se déplacent, des liens sentimentaux plus ou moins compliqués, des missions délicates et des codes à déchiffrer… Là c’est à l’intérieur, que l’essentiel se passe. Et ce n’est même pas une affaire d’imagination ! J’ai beau chercher je ne vois pas ce qu’il y a à raconter. Et pourtant je suis sûr que quelque chose s’est passé ! Il doit être possible de le reconstituer !
J’ai tort sans doute de chercher à en faire un récit raisonnable et concret. Puisque je ne vois rien, je suis bien obligé d’avancer à tâtons, d’explorer le sujet comme une part d’inconnu qu’il faudrait révéler.
Cela semble un parti judicieux à prendre. Plus besoin d’essayer d’imiter le réel, de lui donner bonne figure… Mais pourquoi ai-je l’impression que même ainsi ce que j’ai à montrer continuera à se dérober ? Est-ce impossible à dire, ou bien est-ce un secret ? À moins que le sujet soit justement la quête éternelle de la vérité, celle qui évidemment est impossible à découvrir ?
Non, c’est idiot, ce n’est pas ça, sinon je le saurais. Mais c’est certainement au moins aussi abstrait. Ce n’est pas un combat, ce n’est pas une quête, mais une révélation. Ça vient sans prévenir, bousculant tout sur son passage, mais on ne peut pas dire que ce soit racontable. D’autant que j’aimerais que ce soit réaliste…
Non, ça ne convient pas. Ça me paraît la voie de la facilité. Et de toute façon ce que je dois montrer est plus sentimental que je veux bien le croire. Et s’il y a sentiment il y a forcément quelques images associées. Le masque intellectuel que j’ai mis par-dessus ne doit pas me tromper. S’il y a des idées on peut les évoquer, mais pas en faire une sorte de mission sacrée. Il est fou de penser que les idées ont davantage d’importance que les sentiments qui les ont fait naître.
En conséquence le problème est bien lié au secret ? Cela cherche à parler d’amour mais n’ose pas le dire ? Je veux bien, mais quel est l’objet de cet amour ? Si c’était révélé ça ferait une clé, il y aurait déjà l’amorce d’un récit…

J’ai honte mais tout ça me semble dérisoire. Et c’est peut-être ça, la vraie difficulté. Je n’ai pas l’impression que ce que j’essaie de faire présente la moindre utilité. Comme si le combat était perdu d’avance. D’où la nécessité de ne pas s’engager.
Encore une façon d’éviter le sujet, ou au contraire de s’y plonger ? C’est tellement confus qu’il y a de quoi rire.

Sans malice

Rétrospectivement il est plaisant de constater qu’aucun de ces fameux calculs n’a jamais abouti. Ceci dit sans malice, car il ne s’agit pas de démontrer qu’il se trompait, ni de lui faire honte de son inconstance. Quoiqu’à la vérité il le mériterait… Mais à quoi bon ? Tenter de le convaincre est une tâche vaine. Même quand il est d’accord il n’y arrive pas. J’ignore si c’est de l’incapacité ou de la mauvaise volonté, mais j’ai eu maintes fois l’occasion de m’en apercevoir. Et c’est très déplaisant, je vous prie de le croire.
Mais après tout qu’importe. Je ne suis pas ici pour vous parler de moi. Même si ce serait sans doute plus intéressant…

Apprentissage accéléré

Mais comment expliquer ? Et comment justifier ? Ce qu’il avait vécu était tout à la fois tragique, désolant, et tout à fait désopilant. Ce qu’il en racontait paraissait dépourvu de sens. Une sorte de crise mystico-dépressive à la petite semaine… Il y avait eu le doute, les premières fissures, et soudain l’édifice s’était écroulé, et lui n’avait pas su comment faire cesser le déluge d’idées où son esprit s’était trouvé plongé. C’était si fascinant qu’il en restait des heures entières assis les yeux ouverts sans plus pouvoir bouger. Images et discours se bousculaient en lui, ça ressemblait à un programme d’apprentissage accéléré. Évidemment il essayait de contrôler ce flux, d’en deviner la source, de le domestiquer pour mieux en profiter, mais c’était impossible. C’était bien trop rapide, bien trop puissant pour lui.
Certes, il aurait aimé qu’elle soit près de lui pour le calmer, le rassurer, lui expliquer peut-être ce qui lui arrivait… Mais elle avait choisi de ne plus le revoir, et semblait décidée à se faire respecter à n’importe quel prix. D’ailleurs c’était sans doute ce qui l’avait brisé, ce qui l’avait conduit dans la folie où il baignait, l’écueil où sa raison l’avait abandonné. Du moins le croyait-il, sans oser l’avouer.
En fait il préférait prendre les choses du bon côté, ou du moins essayer, quitte à paraître ridicule, puéril et fou mais sans courage, et pour tout dire un peu stupide. Ce qu’il était commun d’appeler la réalité ne l’intéressait pas, il avait l’impression d’en déjà tout savoir, et qu’il ne s’agissait que d’un marché de dupes, d’un voile recouvrant la vraie réalité, puissante, forte, vénérable, et davantage à sa mesure. Une réalité qui justement était en train de déchirer son voile et de lui apparaître.
En clair ça méritait de laisser de côté les affaires courantes et de s’y consacrer sans aucune mesure. Ceci en admettant qu’il eût en lui suffisamment de volonté pour agir autrement, ce qui comme on l’a vu était très loin d’être le cas.
Cependant son ego était toujours vivant. Traumatisé, contraint de se dissimuler, de patienter, de faire bonne figure, mais encore très actif, élaborant des stratégies, calculant ses profits, s’efforçant de reprendre « l’avantage » perdu.

Pour ne pas le savoir

Au fond ce qu’il aimait, c’était se faire pleurer et puis se regarder. Ce qui bien sûr en soi n’avait rien de répréhensible… C’était juste un peu déplaisant pour ceux qui le côtoyaient et lui voulaient du bien ! Mais ça évidemment il s’arrangeait toujours pour ne pas le savoir.
Sans doute y aurait-il un ouvrage à écrire sur toutes les sottises que je l’avais vu faire, mais mon but n’est pas là. Je cherche à explorer l’instant où le réel s’est enfin révélé à ses yeux ébahis, et à développer ce qu’il en a compris puis ce qu’il en a fait. Évidemment son cas n’est qu’un parmi tant d’autres, mais il est exemplaire.