Évidemment Laurence ignorait tout à fait ce qu’elle allait lui dire afin de satisfaire sa curiosité. Mais comment le décourager ? Mieux valait essayer de lui faire plaisir… De toutes façons, elle n’avait pas promis grand-chose de précis ! Tout dépendrait de lui. Enfin non, pas vraiment… Il fallait qu’elle sache si elle était encore capable de lui faire une démonstration, ou au moins de lui raconter ce dont elle se souvenait…
Mais non, c’était stupide. Elle n’avait pas besoin de s’investir à ce point-là. De toutes manières, une démonstration ne lui apprendrait rien. Quant à ses souvenirs… C’était plutôt gênant. Il y avait beaucoup de choses qu’elle préférait garder pour elle… Elle ne se voyait pas en train de lui décrire ses visions en détail. Elle aurait eu le sentiment d’y perdre son intégrité. Et puis elle craignait de réveiller des émotions qu’elle voulait oublier. Elle n’avait pas envie de fondre en larmes devant lui. S’il voulait tout savoir, c’était tant pis pour lui. Il n’avait pas encore droit de regard sur son passé. Ce qu’elle avait vécu avant qu’ils soient ensemble ne le regardait pas. Cela viendrait peut-être, mais pas avant longtemps.
Mais il n’avait pas exigé qu’elle lui raconte tout. C’était elle qui était en train de faire l’amalgame… Il avait juste demandé qu’elle lui dise comment elle faisait pour sortir de la réalité, pour rêver éveillée. Cette curiosité paraissait légitime — du moins dans la mesure où elle s’était vantée… Elle devait affronter les conséquences de son imprudence ! Elle n’aurait pas dû en parler, mais puisque c’était fait… Il fallait qu’elle lui donne un bout d’os à ronger.
C’était débile, cette histoire… Que comptait-il trouver ? Un moyen d’échapper à la fatalité ? de vivre ses fantasmes en toute liberté ? Ne comprenait-il pas qu’il valait mieux tenter de les réaliser ? Si elle n’y prenait garde, elle allait lui donner la clé pour s’échapper ! Et qui plus est, en sa présence ! Avec sa complicité ! Était-ce là ce qu’elle redoutait ? Était-ce vraiment lui qu’elle voulait protéger ? Si elle résistait, il devait y avoir une menace quelque part !
Non, ce n’était pas ça. Ça ressemblait à ça, mais c’était plus complexe, plus confus. Au fond, elle n’était pas sûre que toute leur histoire n’était pas en réalité un autre de ses rêves… Tout se passait si bien depuis le jour de leur rencontre ! Elle n’avait pas envie de s’éveiller soudain et de s’apercevoir qu’elle avait tout imaginé. Elle aimait Jean-François, mais pas au point de lui permettre de briser son rêve. Car elle s’y sentait bien, aimait le rôle qu’elle y jouait, aimait se voir si belle, si grande, si réelle… Au moins, elle devait aller jusqu’au mariage. Le doute n’avait pas le droit de s’exprimer. Elle avait encore trop de désirs à combler.
Vu comme ça, il y avait évidemment de quoi s’interroger. D’où venait l’impulsion qui cherchait à détruire ce délire agréable ? Était-ce elle qui cherchait un moyen d’en sortir ? Mais pourquoi voulait-elle que Jean-François soit responsable ? Avait-elle honte de renier son rêve préféré ? Ou bien simplement peur que celui-ci ne soit pas aussi beau qu’elle l’avait espéré ? Le doute était partout. Il fallait qu’elle parvienne à lui tordre le cou. Ou au moins qu’elle sache à quoi il lui servait.
En fin de compte elle préférait penser que tout était réel. C’était beaucoup plus simple, cela engageait moins sa responsabilité. Ça évitait de craindre un ailleurs inconnu. Car, si c’était un rêve, où était la réalité ? N’était-elle qu’une folle enfermée à l’asile, en train de se fabriquer une existence protégée, une vie idéale où tout réussirait ? Non, c’était impossible. Même si c’était vrai, elle refusait d’y croire. Ce qu’elle avait malgré sa peur réussi à tenir, elle voulait le garder.
À moins qu’elle parvienne à rêver encore mieux ? C’était peut-être là que se trouvait le doute… Mais que serait ce mieux ? Une vie de princesse, en compagnie d’un homme un peu plus présentable ? Car celui-ci l’enquiquinait, elle était bien forcée de l’avouer… Mais, dans ce cas, c’était à elle de briser ce rêve, et non à lui de chercher à s’enfuir ! Il n’aurait jamais dû avoir autant d’autonomie !
Arrivée à ce point, elle tournait en rond. Ça s’échappait de tous côtés, elle était obligée de se fier aux apparences. Quelle que soit la réalité, elle devait de toutes façons aller au bout de son délire. Et puisque Jean-François désirait tout savoir, elle devait le satisfaire. Elle devait accepter le risque qu’il veuille s’échapper. Et puis rien ne prouvait qu’il en ait le désir, ni qu’elle-même soit incapable de le suivre… À quoi bon résister ? C’était sa propre peur, qu’elle devait affronter. Celle-ci n’existait que si elle y croyait. Il n’avait jamais dit qu’il désirait s’enfuir… Il voulait juste tout savoir, et avait comme par hasard trouvé le point sensible… Pourquoi voulait-elle croire qu’il allait se servir de cette connaissance pour la faire souffrir ? Avait-elle tant besoin qu’il lui fasse du mal ?
Rien de tout ça ne lui disait comment elle allait s’y prendre pour tenir sa promesse. Le seul point dont elle était sûre était qu’elle attendrait qu’il fasse le premier pas. Consentante d’accord, mais pas entreprenante. Qu’il lui dise d’abord où était son problème, et alors elle verrait ce qu’elle pourrait faire pour tenter de l’aider. Peut-être n’avait-il besoin que d’un très léger coup de pouce…
Le plus probable était que les difficultés qu’il rencontrait étaient elles-mêmes imaginaires. Elle le savait du genre à jouer la partie tout seul et perdre malgré tout. Car à la vérité ce qu’il voulait savoir n’existait pas ! Il n’y avait pas de marche à suivre, ni de technique particulière ! Ce n’était qu’une affaire de prise de conscience ! Il fallait juste qu’il accepte de se rendre à l’évidence ! Elle-même ne pouvait rien faire pour l’aider ! À moins que…?
Bien sûr elle voyait où était son erreur. Elle savait que c’était son incrédulité qui formait un obstacle. Il n’osait pas y croire, il avait peur d’y croire. Il avait dû très tôt renoncer à ses rêves, et depuis ne savait comment les retrouver… Il avait dû se faire du mal, être contraint de se figer dans une réalité unique. La répression était parfois féroce. Il y avait de quoi rester traumatisé. N’avait-elle pas elle-même fini par succomber ? Elle avait eu la chance de le faire très tard, et d’en garder conscience… Mais était-elle capable de partager cette conscience ?
Apparemment l’épreuve était conçue pour elle. C’était un rite de passage. Il fallait qu’elle cesse de se voiler la face. L’occasion était belle d’enfin tout assumer. Il était temps de faire face à ses contradictions. Elle avait jusqu’ici évité de creuser trop profond la question, tout en sachant qu’il s’agissait de la pire solution… Trouver quelqu’un à qui transmettre ses connaissances allait sans doute lui permettre d’élaborer un système d’interprétation plus fiable. Enfin, elle savait d’où venait Jean-François : c’était le Ciel qui l’envoyait, pour qu’elle puisse à son contact réaliser pleinement ses aptitudes, au lieu de louvoyer en tâchant d’éviter les doutes trop pressants… La vie était magique. Elle l’avait toujours su, mais grâce à lui cela allait devenir une certitude, et même davantage : une réalité. Maintenant elle savait pourquoi elle s’était tant attachée à lui, et s’en voulait de n’avoir su le comprendre plus tôt. Il ne s’agissait pas d’une histoire d’amour. La vérité était bien plus vaste que ça. Devant elle s’ouvrait un avenir inconcevable… Non seulement inconcevable, mais plutôt effrayant. Elle n’avait pas le sentiment d’être prête pour ça.
À quelle certitude pouvait-elle s’accrocher ? Qu’allait-elle devoir encore abandonner ? Fallait-il qu’elle renonce à mener une vie conforme à ses désirs, à ceux de ses parents ? Qui l’avait désignée pour ce rôle incroyable ? Elle devait se tromper, il fallait qu’elle croie qu’elle s’était trompée. Elle se voyait encore enfant, jouant à la poupée… Ce n’était pas si loin. Elle se souvenait de tous les rêves qu’elle avait faits. Aucun n’avait jamais ressemblé à ceci. Ce qu’elle entrevoyait l’oppressait davantage que tout ce qu’elle avait jusqu’à ce jour subi. C’était pire qu’une charge : c’était la solitude, immense, insupportable, impitoyable. Elle aimait le pouvoir, la responsabilité, mais pas encore au point de se sentir capable de tout abandonner.
Le doute était partout
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