Mais s’amuser à quoi ? D’où lui venait ce sentiment ? Ça n’avait pas de sens. De qui se moquait-il ? Du monde en général, ou de ceux qui voulaient lui imposer un rôle ? Et quelle était l’utilité de cette comédie, si comédie il y avait ? N’était-il pas seulement en train de se mentir, en train de se faire croire qu’il avait toujours su exactement ce qu’il faisait, et dans quel but il le faisait ? Avait-il les moyens de justifier ses prétentions ?
C’est vrai qu’il y avait de quoi s’interroger. Devait-il supposer qu’il avait des pouvoirs dont il ignorait tout ? N’était-ce qu’un oubli ? À quoi tenait son analyse ? Il estimait savoir, mais il ne savait rien. Ou plus exactement il était incapable de le raconter. C’était juste une sensation se présentant comme une confortable certitude. Tout ce qu’il avait fait avait été choisi, décidé, assumé. Il ne s’était jamais trompé, n’en avait eu que l’apparence. La vraie vie se menait très loin sous la surface.
Au moins ça expliquait pourquoi cette surface l’intéressait si peu. Mais c’était pure folie, puisqu’il était quand même obligé de participer ! Enfin non, justement. Il s’était toujours efforcé de maintenir cette obligation au strict minimum. Il y avait plus important. Quelque chose qui méritait toute son attention. C’était trouble, confus, mais il était certain que cela existait.
Le plus embarrassant était l’esclavage physique. Pourquoi ne pouvait-il pas se retirer du monde, plonger dans sa vision et ne plus revenir ? Qu’est-ce qui le retenait ici ? Puisqu’il était certain que la vie qu’il menait n’était pas la vraie vie, n’avait-il pas le devoir de s’accorder à cette certitude ? Sans doute, mais comment ?
Tout ça était instable, manquait de cohérence et de solidité. Il n’avait que des aperçus de la réalité, il lui manquait encore une vision d’ensemble. Ce qu’on lui proposait était peut-être faux, mais c’était bien plus consistant que ce qu’il pressentait. De là l’obligation d’au moins donner le change… C’était déjà très compliqué, mieux valait éviter de créer des conflits. Mais avait-il choisi la bonne solution ?
La conclusion qui s’imposait était qu’il fallait simplifier, éliminer le superflu. Mais comment définir ce qui était utile ou non ? Et en fonction de quoi ? A priori le moindre de ses gestes répondait à une nécessité… Devait-il ausculter chacune de celles-ci avant de décider s’il fallait y répondre ? Quels étaient les critères de sélection ?
D’abord, il y avait ce qui le menaçait, d’une manière ou d’une autre… Et puis, en général, ce qui le perturbait… Mais comment jugeait-il du probable danger avant de l’expérimenter ? Pouvait-il se permettre de le laisser venir, et de fermer les yeux en espérant qu’il disparaisse ? Et surtout, que protégeait-il ? Sa vie ? Sa santé ? Ou sa tranquillité ? À quoi tout cela tenait-il ? Était-ce si fragile ?
Son sentiment était qu’il fallait préserver la permanence de sa vision. Mais ça semblait stupide, car à force il avait tendance à oublier pourquoi il le faisait… Il se contorsionnait, passait son temps sur les remparts à surveiller des ennemis peut-être imaginaires, et puis malgré ses précautions se laissait entraîner dans des complications sans aucun intérêt. Et sa vision, durant ce temps, qu’était-elle devenue ? D’ailleurs, à quoi lui servait-elle ? Pourquoi estimait-il devoir la préserver ?
Le terme de vision était peut-être mal choisi. Ça donnait l’impression que ce n’était qu’un phénomène marginal, alors qu’en vérité c’était là que se jouait l’essentiel de l’intrigue, là que le rêve prenait forme, que son destin parlait. Mais là il pataugeait en pleine dérision. Ça n’avait pas de sens. Cela devait pouvoir être mieux défini.
En fin de compte ce qu’on avait coutume d’appeler la réalité était beaucoup plus simple qu’il se l’imaginait. Même trop simple, en vérité. Limité, prévisible. D’où l’impression désagréable de tourner en rond, de gaspiller son énergie et de perdre son temps. Mais pourquoi s’attarder sur cette sensation ? N’y avait-il pas moyen de simplement vivre sa vie, sans se préoccuper de sa finalité ? D’un certain point de vue, ça pouvait être reposant ! De petites histoires dépourvues d’intérêt, et de l’agitation à perdre la raison… C’était très amusant ! Ça changeait les idées ! Ça permettait de faire le vide, avant de revenir à la réalité… La vraie, cette fois-ci ! La confuse, la trouble, superbe et incompréhensible ! Alors il souriait, et se félicitait d’avoir si bien choisi, de vivre en compagnie d’une si jolie fille dans un si bel appartement, et puis d’être entouré de tant de gens intéressants… C’était infiniment cocasse et rassurant. Au nom de quoi aurait-il refusé ce qu’on lui offrait ? Son rêve était mieux protégé par la reconnaissance. Rien ne le menaçait, hormis parfois lui-même… Il fallait qu’il s’efforce à être plus serein, à se poser moins de questions. Et puis qu’il pense à dire encore à Laurence qu’il l’aimait.
Très loin sous la surface
Inscription à :
Publier les commentaires (Atom)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire