Un monde imaginaire

Et puis tout doucement cela se mit à déconner. Jean-François s’installa dans son indécision comme dans un cocon, et Laurence comprit qu’elle s’était trompée. Certes il y avait en lui quelque chose qui donnait d’immenses espérances, mais celles-ci n’étaient pas ce qu’elle attendait. En vérité il ne cherchait pas dans la bonne direction, il cultivait une exigence dépassant la mesure. Elle avait l’impression qu’il commençait à s’échapper de la réalité, à perdre goût à tout, à se désagréger. Au lieu de le pousser à se réaliser, elle n’avait réussi qu’à le contraindre à fuir. Elle avait beau y réfléchir, elle ignorait ce qu’elle aurait pu faire pour le retenir, le rattraper, ou même au pire le suivre ! Car son exil était tout intérieur, et ce qu’il en disait paraissait insensé. Et puis il avait l’air d’y trouver de la force, alors que selon elle une telle attitude aurait dû l’affaiblir… Il était moins docile, mais plus compréhensif. De ce côté c’était même très agréable ! Ce qui était vexant, c’était que son regard parfois la traversait sans qu’elle sache ce qu’il était en train de voir… Elle commençait à se sentir légèrement stupide, avait de plus en plus souvent la sensation de le gêner.
Néanmoins il l’aimait, ne semblait pas indifférent, et il ne trichait plus. Il paraissait avoir enfin trouvé son équilibre. Elle en était impatientée, mais aurait eu du mal à le lui reprocher. Simplement, il rêvait. Il avait des absences. Il ne se plaignait pas, participait très gentiment à ce qu’elle proposait, s’appliquait en tout point à devenir le compagnon le plus agréable qui soit, mais il n’était pas là. Il avait l’air de vivre dans un monde imaginaire. Que s’était-il passé pour qu’il change à ce point ? Et avait-elle le droit de l’obliger à s’impliquer ?
Au cours de leurs vacances ils avaient discuté de ce qu’il voulait faire, cette conversation avait même failli devenir obsédante, mais en vain. Rien n’en était sorti. Il n’avait pas d’idées, aucun projet à mettre en œuvre, et avait l’air de croire que ce n’était pas grave, qu’il n’avait pas besoin de ça, aucune envie de s’inquiéter ni de changer quoi que ce soit. Et elle avait pensé qu’il ne faisait que répéter ce qu’elle lui avait dit afin de le rassurer. La seule différence étant que maintenant c’était elle qui en restait insatisfaite. Quel tour lui avait-il joué ? Pourquoi lui avoir pris la tête avec ses ambitions frustrées si en définitive il ne désirait rien ? Et surtout, pourquoi était-ce elle qui en était la plus gênée ? Avait-elle essayé de le manipuler sans en avoir conscience ? N’avait-il fait que louvoyer pour échapper à son emprise ? Se sentait-il vraiment heureux à ne rien désirer ?
Tout cela ressemblait à une histoire de fous. Et pire que tout sa propre détermination commençait à s’effilocher. Elle n’était plus aussi certaine de ce qu’elle voulait faire, de la façon dont elle envisageait leur avenir commun. Il ne lui opposait aucune certitude, mais petit à petit elle se mit à douter. Ce qu’elle avait imaginé lui paraissait futile. Comment avait-elle pu se laisser absorber par ces enfantillages, au point de croire qu’elle détenait la seule solution possible ?
Oui mais l’indécision était-elle préférable ? Devait-elle comme lui se contenter de se laisser mener au gré des circonstances, sans chercher à construire quelque chose de solide ? Devait-elle comme lui fuir la réalité au lieu de l’affronter ? Allait-il réussir à la contaminer, à l’entraîner dans son délire ? N’était-il pas temps de réagir, d’admettre sa défaite, et de clore cette histoire avant que cela dégénère ? N’avait-elle pas le devoir et le droit de faire sa vie sans lui, de fuir avant de perdre tout espoir ?
Non, elle ne pouvait pas. Elle aurait eu trop honte. Au minimum il fallait qu’elle comprenne ce qui le motivait, la raison pour laquelle il agissait ainsi. Car s’il réussissait à la faire douter, c’était qu’il détenait une part de vérité. Qu’au moins elle sache ce que c’était avant de voir si elle devait remettre en cause ses projets ! De toutes façons il semblait ridicule de se barricader. Déjà, elle se mettait à penser comme lui… Cela donnait à réfléchir ! Et puis son cœur ne lui disait pas de l’abandonner. Elle était contrariée, mais se sentait plus amoureuse qu’elle ne l’avait jamais été… Elle voulait le rejoindre, savoir ce qu’il rêvait, quelles visions impensables l’absorbaient à ce point. Sa vie imaginaire méritait qu’elle s’y intéresse. Même s’il se trompait, c’était le seul moyen de le corriger, de l’aider à retrouver goût à la réalité.

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