Le prévenir du danger

Elle n’aurait jamais dû lui parler de ses peurs, de cette faille en elle, de ce déséquilibre. Elle avait juste désiré le ramener sur terre, et n’avait réussi qu’à lui donner l’idée que l’on pouvait aller plus loin ! Elle avait déconné. Gravement déconné. Maintenant il allait faire des expériences qu’elle savait dangereuses, et lui casser les pieds pour qu’elle en dise davantage ! Elle avait craint pour lui, et s’était exposée inconsidérément. Elle n’avait pas compris à temps qu’elle lui ouvrait des perspectives qu’il n’avait pas encore imaginées… Et maintenant, s’il se plantait, elle serait responsable ! Il était assez fou pour faire un très mauvais usage de ce qu’elle avait dit ! Et pire que tout elle serait tout à fait incapable de l’aider à bien s’en sortir…
Elle aurait dû d’abord le laisser raconter ce qu’il avait imaginé — ou plutôt découvert, comme il le prétendait. L’inquiétude l’avait prise, et elle avait été forcée de se justifier. Elle avait eu la sensation qu’il était trop content de lui. Elle avait cru de son devoir de le prévenir du danger. Encore une fois elle s’était attendue à ce qu’il lui fasse aveuglément confiance.
C’est vrai que pour l’instant son inquiétude paraissait pour le moins déplacée… Elle ignorait toujours à quoi il s’amusait, mais ça semblait lui faire du bien. Mais elle n’aimait pas le sentir s’échapper… Vivre avec lui sans tout savoir de ses pensées lui devenait insupportable. Elle n’avait pas envie de prendre possession de lui ni de le contrôler, mais voulait le sentir plus proche. Pouvoir compter sur lui, ne pas s’en inquiéter. Peut-être avait-elle peur qu’il redevienne un étranger. Le mariage approchait, il fallait qu’ils ne fassent qu’un. Il n’était pas question d’abandonner si près du but. Le doute n’avait plus sa place.
Mais quel besoin avait-elle eu de lui parler de ça ? D’autant qu’elle n’avait même pas eu ensuite le courage d’argumenter, d’expliquer en détail ce qu’elle savait certain ! Au minimum elle aurait dû avoir la présence d’esprit d’inventer un bobard à peu près vraisemblable, quelque chose de banal… Ne pas lui donner l’impression que ce qu’elle avait vécu sortait de l’ordinaire ! Mais était-elle capable de dépasser ce sentiment, de le ranger dans le tiroir aux idées ridicules ? N’avait-elle pas si peur qu’elle était obligée d’éviter d’y penser ? Pourtant elle devait bien avoir une opinion à ce sujet ! Au-delà de la peur, au-delà du danger, n’avait-elle pas la certitude que tout cela n’était que pur enfantillage ? Qu’il ne s’agissait que d’une perte de temps, sans le moindre profit possible ?
Certes, elle y avait cru. Elle aussi avait connu la joie de faire des découvertes. Elle aussi avait vu le monde qui s’ouvrait, et révélait ses mécanismes, ses rouages secrets… Elle s’en souvenait. Cette clarté éblouissante, et puis cette assurance de ne pas se tromper… Sans compter le pouvoir d’enfin se faire un monde à sa mesure, où tout était exactement tel qu’elle le désirait ! C’est à partir de là, qu’elle s’était égarée, qu’elle avait commencé à perdre le contact, jusqu’à enfin comprendre qu’elle s’affaiblissait, qu’elle n’avait pas le droit de tout abandonner… Ce simple souvenir suffisait à la faire trembler. Par bonheur ça s’était plutôt bien terminé. Mais elle n’était pas passée loin du gouffre !

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire