Beaucoup trop grand

Cependant ce n’était pas encore l’idéal. Ce point de vue créait une impatience en lui, une impression de vide assez désagréable. Cela se présentait comme un raisonnement, mais ce n’était qu’un coup de sabre éliminant le doute — pour ne pas dire un coup d’épée dans l’eau. Car ça n’expliquait rien, ça ne lui permettait pas de trouver la paix. Au contraire, même. Ça créait du danger là où auparavant il se sentait confiant. D’autant qu’il savait bien qu’il n’avait jamais eu une imagination spécialement vigoureuse ! Les rêves qu’il faisait étaient très ordinaires. Pas de monstres à cinq pattes, pas de décors vertigineux. Les histoires horrifiques ne déclenchaient chez lui qu’un sourire amusé… Tout ça était si transparent ! Quant aux contes de fées, il était devenu incapable d’y croire vers l’âge de trois ans… Tout en le regrettant souvent. Mais, quoi ? Était-ce sa faute, à lui, s’il n’en était pas dupe ? Rien n’empêchait ceux qui les inventaient de dire la vérité ! Ou au moins de chercher à rendre leurs histoires un peu plus vraisemblables…
Décidément Laurence avait dû lui mentir. On ne pouvait pas vivre dans un monde imaginaire. Ou alors il avait dû la comprendre de travers… En tout cas il était certain de n’avoir rien imaginé. Elle avait proposé une définition n’ayant aucun rapport avec ce qu’il vivait. Elle lui avait cassé son jouet sans en avoir conscience. Au pire elle avait cru bien faire, se figurant sans doute qu’il ne savait pas faire la différence entre la vérité et l’imagination. C’était assez dans sa manière, affectueuse mais méprisante… Pas de quoi se vexer. Du moins pas plus que d’habitude. Elle était comme ça, aimait se croire clairvoyante… Ça ne le gênait pas. Le défaut était d’importance, mais tant que c’était le seul… Il n’avait pas le cœur à la contrarier.
Et puis ça lui avait donné l’occasion d’apprendre à son sujet quelque chose dont il ignorait totalement l’existence. Il avait bien du mal à se représenter de quoi il s’agissait, mais c’était fascinant ! À quoi correspondait le monde imaginaire qu’elle avait évoqué ? Avait-elle réellement la possibilité de quitter la réalité aussi souvent qu’elle le voulait, ou avait-elle exagéré ? N’y avait-il pas là un phénomène bien réel qu’elle avait mal interprété ? Rien dans son expérience ne paraissait pouvoir l’aider à la comprendre… Il y avait bien parfois de troublantes coïncidences l’amenant à penser que la réalité ne devait pas être tout à fait ce qu’elle semblait être, mais il n’avait encore jamais trouvé moyen de la quitter à volonté. La question lui paraissait si compliquée qu’il en avait du mal à clairement la formuler. Il devait lui manquer de nombreux éléments… Était-il seulement certain de disposer des outils nécessaires ? Analyser l’inconcevable exigeait des moyens dont il ne savait rien. Et il n’était que trop tentant de penser qu’il n’y avait aucune information sérieuse à en tirer ! En conséquence il convenait d’être prudent. D’avancer lentement. D’éviter les idées reçues menant aux conclusions hâtives.
N’était-il pas en train de virer prétentieux, de se croire lui aussi plus clairvoyant qu’il ne l’était ? Peut-être, effectivement… Mais après tout il fallait bien rétablir l’équilibre ! Il ne pouvait rester comme ça, le cul entre deux chaises, se demandant éternellement où se trouvait la vérité ! Tout ça ne le regardait pas, il en était conscient, mais ça l’intéressait. Et puisqu’à l’évidence Laurence avait besoin qu’on l’aide… N’était-ce pas l’occasion rêvée pour lui offrir son assistance ? Lui qui avait tant abusé de la sienne ! Bien sûr ses capacités intellectuelles étaient très limitées, mais enfin… Au moins il avait l’avantage de ne pas être concerné, et de pouvoir poser un regard neuf sur le sujet !
Au fond il se sentait désemparé de l’avoir vue si effrayée… Ça ne ressemblait pas à ce qu’il savait d’elle. Jusqu’ici elle avait toujours parue être fermement assurée, tant qu’il avait pris coutume de s’appuyer sur elle… N’était-ce qu’apparence ? Que cachait-elle encore ? Avait-il les moyens de la réconforter ? Ne risquait-il pas plutôt de se laisser contaminer ? N’avait-elle pas eu raison en affirmant qu’au moins l’un d’eux devait garder le sens de la réalité ? Se sentait-il capable de bien tenir ce rôle, au cas où sa compagne s’effondrerait soudain ? Le risque était-il aussi grand qu’elle avait l’air de le penser ?
Et de nouveau il arrivait à la conclusion qu’il fallait qu’il essaie d’en savoir davantage, qu’il devait réussir à la faire parler, clairement expliquer de quoi il s’agissait. Ne pouvait-elle lui faire une démonstration, ou au moins essayer d’expliquer en détail comment ça se passait ? Ne pouvait-elle tenter de garder son sang-froid, pour qu’à deux ils s’efforcent d’analyser ce phénomène ? Était-elle incapable de lui faire confiance, de penser ne serait-ce qu’un court instant qu’il n’était pas aussi stupide qu’elle voulait qu’il le soit ? L’aimait-elle donc si peu, si mal ?
Mais non. Il savait bien qu’il était responsable. Il aurait dû depuis longtemps mieux la comprendre et l’assister. Il était égoïste, aimait se faire dorloter, qu’elle s’occupe de lui. Il n’avait pas su deviner qu’elle portait un masque, qu’elle s’efforçait de se tenir, de ne pas se laisser aller, d’être agréable et présentable… Il n’avait pas senti sa profonde fragilité ni compris sa panique. Même à présent il était incapable de se la figurer. À peine si en raisonnant il parvenait à reconstituer l’image de son incertitude… Car si réellement elle avait ce pouvoir, elle devait avoir une vision du monde particulièrement instable ! Comment parvenait-elle à savoir ce qui était vrai ?
Plus il réfléchissait et plus il s’égarait. C’était beaucoup trop grand pour lui, il était incapable de l’assimiler. Qu’avait-elle eu besoin de lui parler de ça ? C’était très déplaisant ! Il fallait qu’il essaie d’arrêter d’y penser ! Qu’il se change les idées ! Qu’il trouve quelque chose à faire, une quelconque occupation, de préférence abrutissante ! N’importe quoi plutôt que ce vide empli d’ombres ! Pourquoi ne pouvait-il même plus se lever ? Que lui avait-elle fait ? Pourquoi n’était-il pas à mille lieues de là, en train de faire le guignol avec tous ses copains, ou bien de courtiser toutes les filles qui passaient ? Qu’est-ce qui lui avait pris de tomber dans ce piège ?

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