Un gouffre se creusait

Lui n’avait pas du tout la sensation d’avoir perdu contact avec le monde réel. Au contraire, il pensait s’en être rapproché, et en était émerveillé. Ce qu’il avait à faire était beaucoup moins important que ce spectacle prodigieux. Il était absorbé par le moindre détail, fasciné par l’ampleur de ce qu’il découvrait. Rien ne semblait pouvoir le rebuter ni le choquer. Et à ses yeux c’était Laurence qui lui avait communiqué cette façon de voir. Jamais auparavant il n’avait vu tant de merveilles. Ça lui ouvrait des perspectives, ça lui donnait le goût de croire à l’impossible. Il n’avait pas assez de mots pour dire sa stupéfaction.
Ce dont il était sûr, c’était que jusqu’ici personne ne lui avait jamais parlé de ça. Aucune des idées qu’il avait entendues ne paraissait y correspondre. En conséquence c’était à lui de trouver un moyen de le communiquer, d’annoncer la bonne nouvelle. S’il avait su comment s’y prendre, il en aurait parlé à tout le monde autour de lui. Hélas il ne pouvait pas même se le raconter. C’était intransmissible, indispensable et fantastique. Aucun superlatif ne semblait suffisant. Même Laurence n’avait pas l’air de pouvoir le comprendre. Pourtant il estimait qu’elle seule aurait dû être capable de le faire. N’était-elle pas à l’origine de ce phénomène ?
Bien sûr elle l’écoutait, et semblait toujours prête à partager son enthousiasme… Mais ce n’était pas ça. Quelque chose clochait. Elle avait toujours l’air de croire que ça n’avait pas beaucoup d’importance, paraissait impatiente, légèrement contrariée. Et lui se retrouvait seul avec son secret, constatait avec désespoir qu’entre eux un gouffre se creusait. Alors il essayait en vain de le combler, s’intéressait à elle, voulait savoir ce qu’elle pensait, tâchait de la comprendre et de la satisfaire, mais elle ne disait rien, elle parlait d’autre chose, maintenait la distance en n’acceptant de discuter que de choses pratiques, en se montrant trop raisonnable, et presque fataliste. Elle semblait être triste, et attendre de lui quelque chose dont il ne savait rien. Il regrettait leurs discussions passées, et les leçons qu’elle lui donnait avec désinvolture, même si par ailleurs il était satisfait d’être sorti du rôle qu’il y avait joué. Était-ce là ce qui entre eux ne marchait plus ? Avait-elle besoin qu’il fasse l’imbécile pour l’aimer ? Ne se sentait-elle bien qu’en étant supérieure ?
Elle n’était pas comme ça. Il devait se tromper. N’avait-elle pas mille fois protesté quand il lui affirmait qu’elle valait mieux que lui ? C’était lui qui aimait établir des systèmes et des échelles de valeur. Lui qui voyait le mal partout, qui se plaisait à s’humilier. C’était une fille simple, naturelle et candide. Alors que lui était tortueux, compliqué, ne sachant pas ce qu’il voulait, ni même comment faire pour être accepté.
Avait-il tant changé qu’il se l’imaginait ? Si oui, pour quelle raison ne semblait-elle pas en être plus heureuse ? Pourtant il avait l’impression d’avoir suivi tous ses conseils, et d’être dans l’ensemble devenu bien meilleur. Il se sentait plus calme, plus doux, plus mesuré. Ne se torturait plus à désirer être conforme ou plaire à tout le monde… Il avait même l’impression d’être à présent plus sûr de lui qu’elle ne l’était d’elle-même ! C’était le monde à l’envers ! Et malgré lui il commençait à croire qu’elle l’avait trahi, qu’elle ne l’avait conduit là que pour l’abandonner, qu’elle n’avait aucune intention de tenir ses promesses.
Mais, si c’était le cas, pourquoi avait-il tant de mal à s’en inquiéter ? Pourquoi ne pouvait-il plus revenir en arrière, lui donner ce qu’elle attendait, redevenir l’idiot qu’il n’était plus ? Pourquoi n’attachait-il pas davantage d’importance à ce qui se passait ? Pourquoi se sentait-il tout à fait incapable de la retenir ?
Car elle s’en allait, il en était certain. Elle était encore tendre, mais il avait la sensation que pour elle ce n’était plus qu’une obligation. C’était une accumulation de détails alarmants devant lesquels il était désarmé. Il y pensait les yeux ouverts, imaginait la vie sans elle, mais ne pouvait y croire.
Et malgré tout leur vie continuait sans heurts, leur couple paraissait fonctionner pour le mieux. Personne n’aurait pu penser que ça allait si mal. Tous deux se faisaient des idées, mais n’étaient sûrs de rien. Car après tout c’était leur première expérience de vie commune… Rien ne prouvait que tout cela n’était pas absolument normal, que ce n’était pas qu’une question d’équilibre à trouver, d’accord à inventer. Sans doute fallait-il qu’ils fassent quelque chose pour que ça s’améliore… Et puis plus tard ils en riraient avec soulagement, se demandant comment un tel malentendu avait pu se développer… Mais ces douces pensées n’étaient hélas pas assez rassurantes. Surtout, elles ne disaient pas comment réussir. Au contraire, elles avaient quelque chose de décourageant. Car, si c’était sans gravité, pourquoi ne pouvaient-ils pas d’ores et déjà en rire ? Pour quelle raison n’étaient-ils même pas capables d’en parler ?

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