Toutefois son ivresse ne l’avait pas quitté. Il savait qu’il avait à sa disposition des moyens de changer ce qui lui déplaisait. Ce qu’il fallait surtout, c’était partir de peu, ne déplacer que des détails, ne jamais se précipiter. Sans doute pouvait-on rêver qu’un claquement de doigts permettrait de passer dans un autre univers, mais pour ça il fallait acquérir une maîtrise qu’il était loin d’avoir. Quant à se marginaliser pour obtenir satisfaction, il ne pouvait évidemment pas en être question. La folie le guettait s’il renonçait au peu qu’il avait obtenu. Il voulait être sûr de ne pas se tromper d’objet ni de méthode.
La grosse difficulté était de continuer à faire comme si rien ne s’était passé, à paraître impliqué. D’autant qu’il n’avait pas du tout envie de se cacher. Il était simplement tout à fait incapable de communiquer ce qui lui arrivait. Le silence paraissait la meilleure solution, mais c’était effrayant, ça lui donnait le sentiment de perdre ses racines et ses points de repère. Il n’avait pas le droit de larguer les amarres avant d’être certain que rien ne lui manquait. Et de toutes façons il y avait Laurence. Il n’était pas question de la laisser tomber. Partager avec elle toutes ses découvertes était une nécessité. Tant qu’elle voulait le suivre, il devait lui montrer où il posait le pied. Qu’au moins elle ait le choix. Ça ne lui coûtait rien, et il savait qu’ainsi toute forme de remords lui serait épargnée.
Oui, mais comment lui dire à quoi il s’amusait ? Pour lui c’était concret, mais il était facile de deviner qu’elle n’y verrait qu’une sorte d’abstraction totalement incompréhensible. Elle risquait même de s’inquiéter, et de vouloir à toute force l’aider à reprendre contact avec ce qui pour elle serait l’unique réalité… Tout semblait concourir à le contraindre à s’isoler. Ce qui à l’évidence n’était pas possible. Il avait besoin d’elle. Elle le sécurisait, l’empêchait de devenir un sauvage furieux. Et puis il adorait s’allonger sur son corps, plonger entre ses jambes, frotter son visage au sien et lui manger la langue… C’était entre ses bras qu’il voulait demeurer, se fondre en elle et s’oublier… Il n’était pas encore guéri de cette extase-là.
Leur existence était sereine, douce et affectueuse, sans conflits ni colères… Ils se sentaient si proches qu’ils pouvaient se permettre de ne plus se parler, hormis des mots d’amour et des banalités. Ils s’observaient mutuellement et se félicitaient d’être si bien ensemble. À présent ils avaient appris à ne plus se gêner, à ne garder que le meilleur. Ce qui les séparait semblait s’être effacé. En vérité cela n’avait sans doute jamais existé. Ils avaient réussi à faire disparaître toute forme de contrainte sans pour autant se négliger. Ils préparaient déjà leurs prochaines vacances, et avaient l’impression que tout leur souriait.
Ça faisait maintenant plus d’un an qu’ils sortaient ensemble, et pour l’occasion une petite fête avait été organisée, réunissant pour la première fois leurs amis respectifs. Cela s’était malgré leurs craintes déroulé sans le moindre problème, ils avaient bien mangé, bien bu et bien dansé, et avaient eu la joie de voir de nouveaux couples se former — dont au moins un semblait avoir de bonnes chances de durer. Jean-François s’était comporté en homme responsable, se contentant de faire du charme sans pour autant se laisser entraîner à la docilité. De toutes façons les rares filles inconnues étaient venues accompagnées, et les autres savaient qu’il était chasse gardée. Laurence de son côté avait su repousser ceux qui la courtisaient sans pour autant leur faire perdre tout espoir… À quoi bon les décourager ? Tout était bon à prendre, du moment que cela ne coûtait pas trop cher… Et sa nature l’inclinait à se faire des amis.
Sans conflits ni colères
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