En fait il n’avait jamais pris la peine d’y penser. Il se demandait même si cela présentait un quelconque intérêt. Il avait eu à faire face à des nécessités ne lui laissant jamais le temps d’ausculter sa conscience. D’autant plus qu’il avait souvent entendu dire que c’était un péché, une perversité. Sans compter que sa libido l’avait rendu idiot… Sans être un obsédé sexuel, il y pensait beaucoup — même si chez lui cet appétit était encore vêtu de ses atours sentimentaux… Il restait que depuis très longtemps l’amour avait été sa principale préoccupation. Pour l’instant ça allait, l’urgence était passée, mais pour combien de temps ? Il se sentait plus libre, mais la chaîne restait, la crainte de manquer. Disons que sa cellule était un peu plus grande… Et qu’il avait trouvé une geôlière généreuse.
Son passé lui semblait une suite d’erreurs. Il avait pataugé, nagé à contre-courant, volontairement tourné en rond ! Comment dans ces conditions s’étonner que le résultat paraisse aussi chétif ? Il n’avait jamais pris la peine de réfléchir à son destin, à ce qu’il devait faire pour réussir sa vie. Il s’était contenté de se laisser mener, tout fier d’avoir trouvé un compromis à peu près stable ! Qu’avait-il fait de son enfance, de la joie de grandir, de se développer ? Fauché en plein essor, il était devenu mesquin et pitoyable… Pire : il s’était sans nul doute sabordé lui-même. Il n’avait même plus mémoire de ses rêves… N’en restait qu’un regret, un appétit d’azur jamais rassasié, une impression confuse de malchance et de honte. Avait-il vraiment eu envie de conquérir le monde, de se l’approprier ? N’avait-il pas créé ce désir après coup, comme une idée reçue qu’il fallait adopter pour ne pas trop se distinguer ? Il voulait être libre, mais ignorait ce que cela pouvait signifier… Faire ce qu’il voulait en toute circonstance, ou ne plus rien vouloir ? Ses désirs l’entraînaient, l’enchaînaient, l’écrasaient, mais de quelle manière pouvait-il espérer un jour s’en libérer ? En les réalisant, ou en les effaçant ? De toutes façons cette question ne pouvait pas être posée, puisqu’il n’était même pas capable de les définir.
Il ne voulait pas fuir. De ça il était sûr. Il préférait plier, ou se défigurer. Et le courage n’avait rien à voir là-dedans. Ça lui semblait plus simple, beaucoup moins fatigant. À quoi bon s’en aller, refaire sa vie ailleurs, chercher des circonstances un peu moins contraignantes ? Il n’était pas si malheureux. À peine se sentait-il légèrement contrarié. Ce qu’on lui demandait était trop compliqué. Il voulait bien tenter de faire plaisir à tout le monde, mais aurait préféré que ce soit plus facile, qu’on n’exige pas de lui d’avoir des facultés sortant de l’ordinaire. En fait il ignorait qui lui avait demandé ça, n’était même pas sûr que quiconque l’ait fait, mais avait l’impression qu’on prétendait l’y obliger, qu’autour de lui tout un chacun lui reprochait son manque d’ambition — Laurence la première. Mais à la vérité n’était-ce pas plutôt lui qui désirait qu’on l’y oblige, se dégageant ainsi d'une large partie de sa responsabilité ? Tout ça était confus, paraissait dépourvu de sens. À nouveau il tournait en rond pour le plaisir de dire qu’il valait mieux ne pas bouger. L’issue n’existait pas, le pays de Cocagne était déjà trouvé, la Terre Promise était ici. Tout ce qu’il fallait faire était savoir en jouir, ne pas se rendre malheureux à sans cesse désirer mieux. La balle avait atteint la raquette opposée, et n’allait pas tarder à repartir en sens inverse, pour rejoindre le point d’où elle était partie… À moins que Dieu décide de la laisser tomber, de monter le filet pour arrêter sa course ? Hélas c’était sans doute ainsi que le jeu finirait. Quant à lui, il était pour l’instant incapable de concevoir une autre solution.
Manque d’ambition
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