Lui en était encore à tenter de récupérer. Il avait beau dormir, il restait fatigué. Pourtant sa prise de conscience semblait assimilée, il aurait pu songer à faire des projets… Au lieu de ça il rêvassait, s’émerveillait d’un rien… Il menait ses affaires avec facilité, mais gardait l’impression qu’il devait patienter avant de s’engager. Il estimait avoir trouvé l’essence du bonheur, et ne s’en lassait pas. C’était comme une extase douce, un constant réconfort. Il savourait la joie de se savoir vivant. Son sens du ridicule semblait l’avoir abandonné. Il restait souriant, légèrement béat, remettant sans y réfléchir tout effort superflu à plus tard. Il savait qu’il faudrait qu’il s’attelle à la tâche, mais pour l’instant il désirait surtout se reposer. Son esprit divaguait, ses sentiments changeaient, il voulait profiter de ce spectacle permanent. Même s’il devinait que c’était là sans doute ce qui l’épuisait, il n’avait pas la force de s’en arracher. Et puis, tout l’amusait. Ça pétillait en lui, cela faisait des bulles. Le spectacle du monde lui paraissait infiniment attendrissant. Même s’il se doutait que c’était un mirage, il le trouvait si doux qu’il était prêt à s’y nicher, à ne plus en bouger. Rien ne le contrariait, il avait inventé un rôle à sa mesure. Il n’avait même plus à se persuader que son sort était enviable. À franchement parler cette question lui paraissait d’une totale incongruité. Enviable par rapport à quoi ? Tout était enviable, et cependant rien ne l’était. La saveur de l’envie ne faisait que passer sans pouvoir s’installer. C’était une émotion à visiter parmi tant d’autres… Trop violente à son goût, mais pas aussi prégnante qu’on se plaisait à le penser. Son sort était ce qu’il était, ni pire ni meilleur que n’importe quel autre sort. À présent il savait pourquoi il avait toujours eu du mal à se juger… Ces affaires de jugement ne le concernaient pas. Il voulait tout connaître, tout expérimenter. Non pas pour séparer le bon grain de l’ivraie, mais pour l’innocent plaisir d’accumuler des connaissances. Et pas pour les utiliser, ni pour briller en société : sa joie à lui était de savoir qu’il savait, sans considération pour un autre profit. Et dire que certains lui avaient reproché cet amour désintéressé ! Avaient tenté de lui faire croire que c’était inutile ! Avaient cherché à l’impliquer dans leur monde étriqué ! Seul son trésor comptait. En vérité c’était le reste qui lui paraissait dépourvu d’importance.
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