Bonne nouvelle

En vérité elle commençait à se dire qu’elle n’aurait jamais dû l’arracher à son célibat. Elle s’était en cette occasion montrée d’un total égoïsme. Même si être avec elle lui avait apparemment fait beaucoup de bien, il n’avait depuis jamais réussi à retrouver son équilibre. Il était même facile de deviner qu’une bonne part de son agitation devait être motivée par la nécessité de retrouver son chemin personnel. Elle s’était imposée et l’avait entraîné sans à aucun moment se demander ce qu’il pouvait en penser. Elle avait cru bien faire, avait cru détenir la bonne solution, mais était obligée de convenir que c’était surtout elle qui y avait trouvé son avantage. Mais pouvait-elle le laisser patauger dans l’erreur sans rien faire pour l’aider ? Elle persistait à croire que sa façon d’envisager la vie était nettement préférable. Au moins, elle savait ce qu’elle voulait ! Tandis que lui… La vie qu’il avait menée avant elle s’apparentait davantage à une survie. Elle voulait bien admettre avoir agi d’une manière trop autoritaire, mais qu’aurait-elle pu faire, hormis l’abandonner à son pitoyable sort ? Au moins, elle lui avait fourni l’occasion de réaliser ses vœux, de se développer et de s’épanouir ! Était-elle responsable s’il s’obstinait à refuser la chance qui lui était offerte ? Elle ne pouvait hélas pas lui donner la détermination dont il manquait — ce qu’elle aurait évidemment fait de très bon cœur si elle avait su comment s’y prendre… À peine pouvait-elle lui montrer l’exemple à suivre, et encore ! Car il paraissait clair que chacune de ses interventions l’éloignait davantage de son chemin. C’était à lui de se construire, de se déterminer, de trouver les moyens dont il avait besoin. Tout ce qu’elle pouvait faire était de lui montrer que tout était possible, qu’il n’était pas forcé de se laisser mener — le paradoxe étant qu’elle ne pouvait lui faire partager sa vision que dans la mesure où il acceptait de se laisser guider… S’il était fermement déterminé à jouer l’imbécile, elle était obligée de le laisser agir.
Le plus étrange était qu’elle persistait à avoir l’impression de ne pas le comprendre. La façon dont il se conduisait dépassait son imagination. En somme c’était pour ça qu’elle voulait le garder, qu’elle ne se lassait pas. Elle avait beau le connaître de mieux en mieux, il demeurait insaisissable, fantasque, imprévisible. En même temps c’était curieux, car il semblait bien accroché, et presque dépendant. Quelle que soit la façon dont elle l’envisageait, elle finissait toujours par se trouver forcée de faire demi-tour, d’admettre que sa clairvoyance était prise en défaut. Pourtant, en général, elle comprenait les gens mieux qu’eux-mêmes ne se comprenaient ! Ce n’était pas vexant, mais c’était dérangeant. En fin de compte elle-même n’était guère éloignée d’être aussi déstabilisée que lui. Ce qui justifiait les abus de pouvoir qu’elle commettait parfois ? Disons que c’en était une cause probable… En vérité elle aurait dû réagir autrement, et regrettait sincèrement d’être incapable d’inventer de meilleures solutions.
Comment s’y prenait-il pour toujours la surprendre ? C’était à croire qu’il devinait ce qu’elle avait prévu, et s’appliquait systématiquement à faire le contraire… Pourtant, non, c’était plus subtil, car elle tenait compte de son inévitable esprit de contradiction, et malgré tout se retrouvait très souvent prise au dépourvu. Et dire qu’au départ elle s’était félicitée de le voir si docile et si malléable ! À l’évidence elle s’était laissée prendre à une apparence. Sous cette couche se cachait un noyau indomptable, qu’aucune règle ne guidait, hormis peut-être celle de ne jamais au grand jamais se laisser attraper ! À croire qu’il avait le génie de l’autodéfense et de la liberté.
Mais c’était insensé. On ne pouvait pas vivre en refusant par principe de s’engager. Il devait forcément rechercher quelque chose, être obligé de négocier. Et puis n’avait-elle pas en fin de compte réussi à l’attacher à son service ? Il n’était pas si fort qu’elle se plaisait à le penser. Sous son masque de clown il y avait aussi de réelles faiblesses. Il avait besoin d’elle, elle en était certaine. Il ne disait pas ça que pour lui faire plaisir. Sans doute était-il même beaucoup plus dépendant qu’il ne le paraissait ! Son auto-dérision ne pouvait que dissimuler une conscience égarée, dépourvue de soutien. Il était effrayé par la nécessité de se déterminer et de se fabriquer ses propres certitudes.
À nouveau ça bloquait. Elle avait l’impression qu’elle venait de trouver quelque chose d’important, qu’elle n’était plus très loin du but, mais ça n’expliquait rien. Car en quoi cette nécessité pouvait-elle l’effrayer ? Ça n’avait rien de dangereux, ni même de contraignant ! En somme c’était même plutôt enthousiasmant ! Ça permettait d’aménager la vie comme on le désirait ! De se constituer un espace privé, où tout obéissait à ce qu’on avait décidé ! Où était le problème ? De quoi avait-il peur ? Il était absolument libre de se déterminer comme bon lui semblait ! Cela ne regardait que lui ! Il n’avait aucun compte à rendre ! Même l’erreur était proscrite, puisqu’en définitive il dicterait les règles ! Si danger il y avait, ce n’était certainement pas celui de se tromper ! Seul l’abus de pouvoir était à redouter : mais il avait du temps avant d’y arriver !
Il fallait qu’elle le coince pour lui expliquer ça. Elle était sûre que ça allait au minimum le rassurer. Il fallait qu’il arrête de se creuser la tête tout en faisant semblant de ne rien y trouver. Elle avait mis le temps, mais elle avait enfin réussi à élaborer une solution à son problème. Après ça il ne pourrait plus se prétendre indécis ! Ou alors il était doté d’une mauvaise volonté dépassant les limites de l’humanité ! S’il faisait ça, elle en serait réduite à le considérer comme une sorte de zombie sans âme et sans valeur. Mais elle avait confiance : qui serait assez fou pour refuser une aussi bonne nouvelle ? Elle se sentait si pleine de foi et de courage qu’elle aurait été prête à descendre aux enfers pour le tirer de là. Mais elle exagérait : il n’était pas tombé si bas. Il n’était pas encore damné. Pour l’instant il était juste un peu empêché, handicapé par ses routines, ses mauvaises habitudes… Il était si gentil ! Elle désirait l’aimer jusqu’à l’éternité.

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