Des compliments extravagants

Jean-François, étonné de la trouver assise dans un coin de la pièce, s’installa face à elle afin de l’observer en attendant qu’elle prenne conscience de sa présence. Il aurait bien aimé lui dire quelque chose, mais le respect l’en empêchait. Elle était plus belle que jamais. Les yeux presque fermés, vaguement souriante, elle se tenait droite, ce qui suffisait à montrer qu’elle ne dormait pas. Néanmoins elle était à l’évidence absente… C’était en même temps désespérant et magnifique. Où était-elle partie ? Pouvait-il la rejoindre ? Étaient-ils condamnés à vivre séparés ? Et qu’avait-il le droit de faire, de tenter ? Il se sentait exclu, et lui en voulait presque de cette vie secrète qu’elle menait sans lui… Il était submergé par un flot de tendresse ne pouvant s’exprimer. Comme un enfant jaloux, il était dévoré par l’envie d’attirer son attention. Et dans le même temps il était fasciné, rongé de curiosité, cherchant comment percer sa carapace de mystère. Il fallait qu’il invente une motivation, quelque chose qui le pousse à se rapprocher d’elle. Mais pas de l’inquiétude — lui-même n’aurait pas pu croire à ce mensonge. Pourtant il désirait qu’elle s’intéresse à lui, qu’elle ait besoin de lui… Il était égoïste. Il devait la laisser tranquille. Mais avant de partir il voulait la toucher, lui faire savoir qu’il était là, qu’elle pouvait compter sur lui. Très lentement il se pencha, lui prit la main et y posa un doux baiser… Puis il voulut la reposer avant de s’en aller, mais elle le retint. Se redressant il vit Laurence qui le regardait, alors il dit : « Pardon. Je n’ai pas pu résister. » Sans répondre, elle attira sa main vers ses lèvres et l’embrassa à son tour avant d’y coller sa joue. Enfin elle lui sourit, et dit : « Merci. Tu m’as beaucoup manqué. Ça fait longtemps que tu es là ?
— Pas tellement, non. Je t’ai regardée. Tu es magnifique.
— Merci, tu es gentil. Je crois que j’étais partie ailleurs… Ça ne se voit pas trop ?
— Si, beaucoup. Et c’est beau !
— Pourtant j’étais pressée de revenir… Ce n’était pas très agréable. Tu aurais dû me réveiller avant.
— Je n’ai pas osé. Tu paraissais heureuse. Tu souriais aux anges… J’en étais presque jaloux !
— Il n’y a pas de quoi. J’étais tombée dans un endroit très déplaisant, crois-moi.
— Tu ne veux pas me raconter ? Que j’en profite un peu ?
— Oh ! si tu veux. Mais ça n’a rien de très excitant… C’était un labyrinthe. J’ai passé tout mon temps à vouloir en sortir. Par bonheur j’ai fini par comprendre que ce n’était qu’un rêve. Sinon, j’y serais probablement restée !
— Je t’aurais réveillée. D’ailleurs, si j’avais su, je l’aurais fait plus tôt. Mais tu semblais si bien…
— Oh ! je n’étais pas mal. Il ne faut pas exagérer. Je savais bien qu’à force ça se dissiperait… Mais j’ai déjà vu mieux !
— Mais je croyais que tu pouvais choisir où tu allais ? Que t’est-il arrivé ? Tu as perdu le contrôle ?
— Apparemment je suis partie sans m’en apercevoir… Je crois que j’ai perdu la main ! Le temps que je comprenne ce qui se passait, j’étais déjà bien engagée… C’est comme ça qu’on se perd !
— Mais ça finit toujours par s’arrêter, non ?
— Il vaut mieux l’espérer ! Mais comment le savoir ? Certains sont paraît-il restés coincés… J’ai du mal à y croire, mais enfin pourquoi pas ? Il n’y a pas de lois.
— Vu comme ça, ça paraît beaucoup plus dangereux !
— Peut-être, effectivement… Mais rien ne prouve que c'est vrai. Il y a toujours des gens pour dire des bêtises… Personnellement, je ne crois pas que le danger soit là. Si on est vigilant, cela se passe bien. Avec de la pratique… À force, on apprend à déjouer les pièges ! Tant qu’on a l’esprit clair, on ne fait pas de mauvais rêves.
— Je ne crois pas que j’aimerais me retrouver perdu dans un labyrinthe sans issue ! Ça doit être angoissant !
— Mais non ! C’est amusant ! Si on commence à paniquer, cela ne fait que s’aggraver ! Il vaut mieux rester calme ! Essayer de tirer profit de la situation ! Et, de toutes façons, c’était exceptionnel. Ça ne m’était encore jamais arrivé.
— Je ne suis pas très convaincu. Je crois surtout que j’aurais peur ! J’admire ton sang-froid !
— Ça n’avait pas l’air vrai. C’est ça qui m’a mise sur la piste. Après, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre ce qui m’avait amenée là. Tout a toujours un sens.
— Et tu as réussi à comprendre pourquoi ?
— Plus ou moins… Disons que j’ai compris de quoi ça me parlait. J’ai reconnu le sentiment. C’est de ma faute. J’ai l’impression d’avoir un peu trop négligé cet aspect de ma vie… Je suis tombée dans l’excès inverse.
— Excuse-moi, mais tu deviens franchement hermétique ! De quel excès me parles-tu ? J’ai du mal à te suivre !
— Disons que je suis devenue un peu matérialiste. J’ai pris parti pour le réel, le tangible, le solide. J’y étais obligée, mais pas à ce point-là. Je crains d’avoir poussé le bouchon un peu loin. Maintenant je me sens légèrement égarée. Il n’y a pas d’issue. La perfection n’existe pas. Le besoin de sécurité ferme le paysage. Heureusement que tu es là ! Je crois que grâce à toi je vais trouver mon équilibre !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?
— Rien de mal, au contraire. Tu m’as ramenée à moi-même. Maintenant je sais mieux pourquoi je tiens à toi. Tu es mon sauveur. J’ai eu beaucoup de chance de te trouver.
— Tu ne serais pas en train de te moquer de moi, par hasard ?
— Pas vraiment, non. Plutôt de moi. J’essaie d’atténuer. J’ai du mal à envisager tout ce que ça suppose. C’est un peu affolant !
— En tout cas je ne suis pas du tout responsable ! Si j’ai joué un rôle, c’était involontaire ! C’est le destin qui a tout fait ! Je ne suis que son instrument !
— Le destin, ou l’amour. J’avais besoin qu’on m’aide, et j’étais trop stupide pour me l’avouer. Il fallait que je trouve quelqu’un qui veuille bien s’intéresser à moi… Qui sache me montrer où je m’étais trompée.
— Tu te moques de moi.
— Mais non. Je suis sincère. Je ne pourrai jamais assez te remercier.
— Je n’ai rien fait du tout. Tu es encore en train de me surestimer ! Si quelqu’un doit remercier l’autre, ce serait plutôt moi ! Tu as changé ma vie de fond en comble ! Tu m’as ouvert des horizons dont je ne savais rien ! Avant toi, je menais une vie étriquée ! J’avais peur de mon ombre ! D’ailleurs, je ne suis pas entièrement guéri ! J’ai encore des séquelles ! Ne m’abandonne pas ! J’ai trop besoin de toi !
— Pourquoi me dis-tu ça ? On est très bien, ensemble ! Je n’ai aucune envie de te quitter ! Ne compte pas sur moi pour te laisser tomber ! Ce que l’on a à faire ensemble ne fait que commencer ! Tout du moins, je l’espère ! Pas toi ?
— Pardonne-moi. J’ai eu la sensation que désormais tu pouvais te passer de moi.
— Même si je le peux, je n’en ai pas envie. Je te trouve précieux, et je suis égoïste. Je ne consentirai à te lâcher que lorsque je n’aurai plus le choix. Pour l’instant, je te tiens, je te garde !
— Alors pourquoi me faire des compliments aussi extravagants ? On dirait un enterrement de première classe !
— Je n’ai pas encore fait de compliments extravagants. Je te dis ce que je ressens, c’est tout. C’est peut-être imprécis, mais c’est la vérité. En tout cas, c’est ce qui s’en approche le plus. Quand je comprendrai mieux, je pourrai nuancer. Il faut me laisser le temps. Tu es très surprenant, et tu me fais beaucoup de bien. Ce serait une folie de te laisser tomber.
— C’est vrai ?
— Non. Je dis ça pour m’amuser… Bien sûr, que c’est vrai ! Arrête tes bêtises ! C’est toi qui es en train de me faire marcher !
— Il n’y a pas de mal. Je voulais juste vérifier que tu m’aimais encore ! Tu m’en veux beaucoup ?
— Pourquoi ? Je devrais ?
— À ta place, je crois que j’aurais du mal à me supporter… Tu as bien du mérite !
— Et toi, tu mérites des claques ! Tu n’en as pas encore assez, de ces puérilités ?
— Je ne m’en lasse pas. Ça me fait des gouzis partout…
— Complètement débile ! Je crois qu’il vaudrait mieux en rester là pour le moment. On fait quoi, ce soir ? On n’est pas invités quelque part ? Personne ne doit venir ?
— J’espère bien que non ! J’en ai un peu assez, de cette vie mondaine ! Ça me donne l’impression qu’on ne se voit jamais !
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— C’était pour te faire plaisir ! Personnellement, je n’y tiens pas !
— On ne va pas non plus rester en tête à tête sans arrêt… On finirait par se haïr !
— Pour ma part, je me sens tout à fait incapable de haïr qui que ce soit… Et encore moins toi !
— Tu n’as pas peur que l’on s’ennuie ? Qu’on finisse par se chamailler sous le moindre prétexte ?
— Je ne sais pas. Je rêve d’un amour idéal. Qu’on se suffise l’un à l’autre. Que tout le reste soit superflu.
— D’accord. On va y réfléchir… En tout cas, pour ce soir, je ne pense pas qu’on ait quelque chose de prévu…
— Enfin des vacances !
— À moins que quelqu’un ait l’idée de nous rendre visite ou de téléphoner…
— On n’a qu’à faire comme si il n’y avait personne… On fait la sourde oreille. On met le répondeur. Ou mieux : on débranche la prise !
— Et on fait quoi, durant ce temps ? On fait des cachotteries ? On passe la soirée au lit ?
— Je n’osais pas le proposer…
— Mais dis donc ! Tu te dévergondes !
— Rassure-toi. C’est passager. Pour une fois, ça ne compte pas !
— Dommage…
— Tu vas me faire rougir !
— Tu es déjà tout rouge. Et ça te va très bien ! Je te trouve très appétissant !
— Tout compte fait, on pourrait aller se promener… Tu ne veux pas aller au cinéma ?
— Tu n’es qu’une poule mouillée ! Je ne vais pas te manger !
— Je préfère rester prudent.
— Je te promets d’être sage. De ne pas dépasser la limite prescrite. Ça te va, comme ça ?
— Je ne sais pas. J’hésite. Tu as toujours de drôles d’idées !
— Et toi, tu es surtout un sacré hypocrite !
— Pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai encore fait ?
— Rien. Je t’aime.
— À t’entendre, on ne dirait pas !
— Je ne sais pas ce qu’il te faut !
— Davantage ! Davantage ! Toujours et encore plus ! Je ne me lasse pas ! Je n’en aurai jamais assez ! Il faudra me tuer pour que j’arrête de t’aimer ! Et encore ! Je suis sûr que je continuerai quand même !
— Quel baratineur ! Mais où vas-tu chercher tout ça ?
— Je ne sais pas. J’essaie de faire de mon mieux. En espérant que ça te plaise !
— Et qu’est-ce que tu feras si ça ne me plaît pas ?
— Je crois que je n’aurai plus qu’à me faire moine… Ou à me suicider.
— En bref, je suis forcée de rester avec toi ?
— Mais non ! Tu fais ce que tu veux ! Si tu tiens à avoir ma mort sur la conscience…
— Tu ne devrais pas plaisanter avec ça. Ce n’est pas drôle.
— De toutes façons, si tu t’en vas, tu ne seras pas là pour voir ce qui m’arrive. Je peux te raconter n’importe quoi.
— Je n’ai aucune envie d’avoir ta mort sur la conscience !
— Dans ce cas, je me ferai moine… Ou bien j’en trouverai une autre, plus compatissante !
— Ah ! ça, non ! Je ne suis pas d’accord !
— Pourquoi ? Tu es jalouse ?
— Je ne sais pas. Il faudrait que j’essaie… Ça doit être amusant.
— Ça dépend pour qui !
— Pauvre chéri ! Pourquoi ? Tu as envie d’être infidèle ?
— Qui te dit que je ne le suis pas déjà ?
— Je m’en serais aperçue…
— Tu es bien sûre de toi !
— Tu n’as qu’à essayer, tu verras bien… Je suis sûre que je le saurai immédiatement !
— Pourquoi ? Tu as mis des micros sur moi ? Des espions à mes trousses ?
— Comme si j’avais besoin de ça !
— De toutes façons les autres filles ne m’intéressent pas.
— Tu n’as pas toujours dit ça !
— Est-ce ma faute à moi, si je me fais draguer ? Je suis juste poli ! Je ne peux pas toujours dire non !
— Pourquoi ? Ça t’arrive encore ?
— Non, c’est vrai. C’est même surprenant. J’ai dû beaucoup changer. Je me demande même si je ne devrais pas davantage m’en inquiéter…
— Tu as ma marque sur le front. Ça décourage les audacieuses. C’est de la magie noire.
— Tu dis n’importe quoi. C’est moi qui ne dois pas me comporter de la même manière… Je ne dois pas avoir l’air disponible, c’est tout. Et puis je n’ai plus la tête à ça. Je suis trop occupé.
— Ah ! c’est vrai. J’oubliais. Tu fais des expériences…
— Voilà. Exactement. Je m’intéresse à autre chose. Et puis je pense à toi sans cesse… Ça me tient éveillé.
— Et qui te dit que tu n’es pas en train de me rêver ? Es-tu bien certain que j’existe ?
— Pourquoi ? Tu es un fantôme ? Pourtant tu sembles bien réelle ! Un peu trop belle pour être vraie, évidemment, mais enfin… En tout cas, tu n’es pas encore transparente !
— Peut-être que c’est toi qui imagines tout… Ça ne t’est jamais venu à l’esprit ?
— Tu as de ces idées ! C’est comme ça que tu me vois ? Tu n’es pas sûre que je sois vrai ?
— Je ne sais pas. Je m’interroge.
— Qu’est-ce que je pourrais faire pour te prouver que je suis vrai ?
— Rien, j’en ai peur. Mais ça n’a rien de grave ! Je trouve que c’est un très beau rêve ! Je n’ai pas envie d’en sortir !
— Pas comme ton labyrinthe…
— Oh ! ne m’en parle pas ! J’avais déjà presque oublié !
— Dommage. J’aurais bien aimé y aller avec toi…
— Si ça ne te fait rien, j’aimerais mieux un autre endroit.
— Tu crois que c’est possible ?

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