Mieux valait patienter

Apparemment ce labyrinthe était non seulement désert, mais immense. Depuis combien de temps en cherchait-elle vainement l’issue ? À intervalles réguliers elle s’arrêtait pour appeler son amant disparu, puis retenait son souffle pour mieux tendre l’oreille… Mais en vain. Avait-il décidé de l’oublier ici ? De quelle mauvaise farce était-elle victime ? Elle n’avait même plus de nuages à suivre. Elle avait vu filer le dernier, tout petit, apparemment pressé de rejoindre les autres, et depuis rien, l’azur étincelant… Ce n’était pas logique. Où était le soleil ? Elle aurait dû pouvoir le suivre en se fiant aux ombres… Mais il n’y en avait pas. En conséquence la lumière était artificielle, ce qui expliquait ses variations étranges… Était-elle seulement en plein air ? Le ciel au-dessus d’elle était-il bien réel ? Qu’est-ce que c’était que cet endroit défiant les lois de la physique ? Ce n’était pas possible. Était-il même utile de chercher la sortie ? N’était-elle pas tombée dans une image fixe sans s’en apercevoir ? Mais ça restait invraisemblable. D’après ce qu’elle savait, il y avait toujours moyen de s’échapper, de trouver un passage. Peut-être devait-elle revenir sur ses pas, malgré le malaise et le froid ? Non, elle ne pouvait pas. Ça lui semblait stupide. Mieux valait patienter que s’affaiblir.
C’était la première fois qu’elle se retrouvait prise dans une histoire aussi absurde. Comment avait-elle pu ne pas s’apercevoir qu’elle n’avait rien à faire ici ? Pourquoi sur le moment avait-elle trouvé ça normal ? Quelle impatience l’avait prise de s’élancer bille en tête avant de réfléchir à sa situation ? Comment n’avait-elle pas vu que cette histoire de labyrinthe défiait la logique ? Et pourquoi Jean-François se trouvait-il mêlé à ça ? L’avait-elle réellement suivi ici, ou n’avait-elle conçu ce souvenir qu’après coup ? S’il était vraiment là, ils auraient dû trouver moyen de se rejoindre ! Car elle avait crié très fort, et avait eu la sensation que sa voix portait loin… De plus, si lui aussi était perdu, il aurait certainement réagi de la même manière qu’elle ! Non. Elle était seule ici. Elle n’avait fait qu’imaginer qu’il y était aussi. C’était ça ou penser qu’il lui voulait du mal. Et là vraiment c’était n’importe quoi.
Entre temps elle avait renoncé à marcher, à chercher la sortie. À quoi bon ? Ce n’était pas ainsi qu’il fallait procéder. Elle s’était installée par terre, dans un coin, et laissait ses pensées se mélanger et s’associer. Elle allait sortir de ce piège de la même façon qu’elle y était venue, mais volontairement. Ce n’était pas facile à mettre en œuvre, mais elle avait confiance. L’intention était là, et le reste suivrait. Au pire, elle attendrait que ce mirage se désagrège… Rien n’était permanent. Elle pouvait même s’endormir et être à peu près sûre de se réveiller ailleurs. Ce n’était pas la solution qu’elle préférait, mais si vraiment il n’y avait pas moyen de faire autrement… En revanche elle regrettait que Jean-François ne soit pas là. Lui qui s’intéressait à ce genre de choses aurait été comblé ! Et ça aurait sans doute suffi à calmer sa curiosité… Elle l’imaginait bien, paniqué, exigeant de revenir chez eux immédiatement ! Le pauvre méritait une plus douce initiation… Déjà qu’elle-même se serait passée de cette mésaventure… Mais elle l’avait cherchée, amplement méritée. Elle n’aurait jamais dû tourner le dos à ses capacités. Elle n’aurait jamais dû nier ce qu’elle était. Et au fond elle était heureuse que Jean-François l’ait obligée à s’en préoccuper… Même si pour le moment les conséquences étaient quelque peu désastreuses !
De toutes façons cette vision était très significative. Cela correspondait au sentiment qu’elle tirait de sa vision du monde. C’était elle qui avait choisi d’interpréter ce qu’elle vivait de cette manière. Un labyrinthe sans issue… Il y avait du vrai, mais c’était tendancieux. Ça revenait à s’accorder beaucoup trop d’importance. Qui aurait pris la peine de l’enfermer ainsi ? C’était elle qui avait construit ces murs qui l’entouraient. D’ailleurs cela lui rappelait une conversation qu’elle avait eue avec Jean-François longtemps auparavant… Naïve, elle avait cru découvrir ses secrets, mais manifestement c’était d’elle qu’il parlait, c’était en elle qu’il lisait. C’était bien sa manière. Elle aurait dû s’en rendre compte. Sans doute avait-elle été aveuglée, car l’idée jusqu’ici ne l’avait jamais effleurée… Ce garçon était étonnant, et beaucoup plus subtil qu’elle ne l’avait pensé ! Mais cela confirmait ce qu’elle avait deviné depuis un bon moment : lui aussi avait des capacités dont il ne disait rien, peut-être même proches des siennes… Seule sa manière de les utiliser différait. Il avait d’autres buts, qu’elle ne comprenait pas, qui lui semblaient incohérents. Mais était-ce le cas ? N’était-elle pas présomptueuse en estimant que seule sa façon de vivre était correcte ? Pourquoi le jugeait-elle a priori insuffisant, inadapté ? Parce qu’elle ne savait pas comment il fonctionnait ? Ça paraissait léger !

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