Oui mais il y avait cette absurde torpeur. Cette envie de bouder, de refuser de jouer à ce jeu ridicule. Cette très nette préférence pour le jeu que lui-même avait imaginé. « Beaucoup trop délirant ! » lui disait-on toujours quand par hasard il évoquait ce qu’il désirait faire… Ce n’était pas gentil. Lui-même heureusement était bien plus poli. Il ne s’amusait pas à dire aux autres qu’ils n’étaient pas du tout comme il faut. Il s’arrangeait pour éviter de jouer avec eux, et cela suffisait. Mais c’était plutôt rare. Il n’avait pas besoin de faire tant d’efforts pour garder ses distances. Ne se mélangeait pas avec des gens méchants qui voulaient l’obliger à faire des choses qu’il n’avait aucune envie de faire. Et tout ça lui semblait absolument normal !
De toute façon il n’avait pas dit qu’il était d’accord. S’estimait encore libre de faire machine arrière. Aimait sentir la possibilité de tout nier en bloc. N’était pas loin d’être grisé de cette sensation. C’était idiot, bien sûr, mais ça faisait du bien. Désirait s’assurer que rien ne chercherait jamais à le dévier de son destin tracé — celui qu’il avait eu tant de mal à imaginer. Et naturellement rien de tout ça ne le choquait. Il trouvait ça logique, et même légitime. Pensait avoir déjà trop largement donné son temps aux autres. Se répétait sans cesse que maintenant c’était son tour. Qu’il voulait bien être gentil, mais que ça suffisait. Qu’il n’allait pas non plus passer sa vie à ça.
Et il était toujours aussi content de lui. Fier de montrer les dents — ou au moins d’y songer. Et pendant ce temps-là je l’observais sérieusement, me demandant ce que j’allais pouvoir tirer de bon d’un zigoto pareil. Certes il faisait un sujet d’étude assez satisfaisant, mais je n’étais pas sûr que mes capacités seraient à la hauteur de son ingratitude manifeste. Je voyais bien qu’il déclenchait en moi des réactions violentes que rien ne justifiait. Pour le moment j’avais surtout envie de lui faire mordre la poussière, pour lui apprendre à faire preuve d’un peu plus de respect à mon égard. Hélas cela ne faisait pas partie du protocole. J’avais le droit si je voulais de le couper en fines tranches ou de le disséquer, mais en aucune manière de le brutaliser. Fichu métier !
Ingratitude manifeste
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