Des raisons de pleurer

C’est une vaste blague. Un machin à roulettes, avec des accessoires pour faire pipi dessus. Ça ne pourra jamais, jamais s’améliorer. Et je ne dis pas ça par fausse modestie. C’est un simple constat.
Bien sûr je suis méchant, j’ai la rage rentrée, l’envie de tout casser… Et j’ai accumulé tellement de défaites que j’en suis exténué. Et j’imagine volontiers que la chance ne sera jamais de mon côté. Et je suis persuadé de ne pas pouvoir plaire. Mais il y a de quoi !
Je me fous des raisons que l’on peut me donner, des preuves et promesses… Puisque je sais déjà que je vais me noyer, pourquoi m’aventurer là où je n’ai pas pied ? Je ne sais que trop bien que ce qu’on me reproche est sûrement la vérité. Sinon je n’aurais pas été forcé de renoncer à ce que je préférais.
Je peux rêver bien sûr, mais je n’ai pas envie de me faire du mal. Même si je sais que ma douleur n’est pas toujours sincère. Même si je sais que je pourrai retomber sur mes pieds. Même si ça correspond à ce que je désire. Je me méfie de mes désirs. Jusqu’ici ils ne m’ont pas vraiment réussi. Je sais que c’est dommage, mais que pourrais-je y faire ? Il paraît plus prudent de rester à gémir sur mon tas de misère.
Cependant il n’y a pas de véritable choix ? Au minimum cela me semble plutôt malhonnête. Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas le choix. Ceux qui me disent ça ne sont que des menteurs. C’est peut-être gentil, mais ça ne marche pas. Ou alors il faudra me mettre au pied du mur, et pour l’instant je ne crois pas que cela soit le cas. Je peux être surpris, mais ça ne dure pas. Je refuse de prendre des risques inutiles. Je n’ai aucun plaisir à m’exposer en vain. Je veux des garanties, et des épreuves surmontables. À quoi bon me lancer si je suis persuadé que je vais échouer ? Ma présomption m’a trop coûté. Mon manque d’assurance est une simple prudence. Je connais mes défauts, et je sais que pour le moment je ne suis pas capable de les corriger. Ça se fera sans doute, mais ça prendra du temps.
De toutes façons je suis certain qu’il n’y a pas le moindre espoir. C’est un mirage, rien de plus. Une imagination. Peut-être pas un piège, mais sûrement une illusion. Une consolation passagère. Je n’ose pas penser à ce qui m’arriverait si j’étais assez fou pour y croire ! Mieux vaut penser à autre chose, m’occuper, oublier consciencieusement cette impossible histoire.
J’ai peur. Et je suis prêt à inventer n’importe quel bobard pour que cela s’arrête. Et j’ai peur justement parce que c’est agréable. Parce que j’aimerais que le miracle s’accomplisse. Je me méfie de moi, de mon aveuglement, et de mes réactions toujours imprévisibles. C’est un jeu auquel je préfère ne plus jamais jouer. Je suis trop sûr de perdre. Et pourtant… Je vois bien que je suis prêt à me laisser faire, et à plonger tête baissée. Heureusement le garde-fou paraît plutôt solide ! Je ne vois pas comment ça pourrait arriver. Ça m’embête bien sûr, mais j’en suis soulagé. J’ai déjà bien assez de problèmes comme ça. Je n’ai aucun besoin d’en créer de nouveaux.
On fait le mort, on se prosterne, on attend que l’orage ait fini de passer… Et le tour est joué ? Disons qu’on se fabrique des raisons de pleurer… Et de désespérer. Au moins on est content d’être resté vivant. D’avoir su résister. De ne pas être à la merci du premier courant d’air.
Oh ! non. C’est trop idiot. Il faut juste essayer de cesser d’avoir peur. Je ne vois pas pourquoi ce serait impossible. Oui, mais… Enfin quoi, c’est ainsi. Et il est inutile de tant y réfléchir. Ça n’a jamais donné le moindre résultat. Au contraire, peut-être !

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