De toutes façons je crois que depuis le début tu t’es trompé de film… L’histoire que tu racontes n’a que peu de rapports avec celle que je vis… Tu comprends bien que ça m’autorise à penser que c’était une erreur !
La façon dont la mort a pénétré en moi n’a aucune importance. Peut-être étais-je son ami. Je ne m’en souviens plus. À franchement parler je préfère l’ignorer. Et puis je ne veux pas avoir l’air de me plaindre. C’est assez de douleur sans que je veuille en rajouter.
Pourtant j’imaginais être plutôt gentil. Je ne comprenais rien, mais je voulais toujours qu’on soit content de moi. J’essayais d’intégrer l’attitude correcte, de toujours ressembler à ceux qui m’entouraient. Mais ça, c’était avant qu’ils décident de me voler ce que j’avais.
Mais non, je ne vais pas tout décrire en détail. D’autant moins que je suis le premier à vouloir que ça reste caché. Non que j’aie vraiment honte, mais bon. Il n’y a pas non plus de quoi en être fier. J’ai fait ce que j’ai pu, et je suis obligé de constater que ce n’était pas ce que je voulais. J’ai été entraîné là où je n’avais pas du tout envie d’aller. On m’a manipulé, et moi comme un idiot j’ai toujours cru pouvoir y trouver avantage… Jusqu’au bout je me suis menti en essayant de me faire croire que ce n’était pas grave, qu’après tout ce n’était qu’une mauvaise passe, que cela finirait certainement par s’arranger.
En fait d’arrangement j’ai fini par me faire enculer bien profond. Non seulement j’ai tout perdu, mais on m’a imposé des galères dont je me serais bien passé !
Je n’ai pas l’impression d’être si malhonnête. D’ailleurs le résultat est là pour me prouver que je suis dans le vrai.
Le pouvoir qu’on me prête n’a jamais existé. La vie que je subis n’a jamais été celle que je désirais. Simplement je n’ai pas trouvé moyen d’y échapper. Et de toutes façons ce n’était pas nouveau. Cela faisait longtemps que j’étais enfermé quand j’ai enfin compris que je devais entièrement me consacrer à sortir de ce piège. Mais il était trop tard, et depuis lors cela n’a pas cessé de s’aggraver. Et maintenant j’en suis à ne plus même oser imaginer qu’un jour je pourrai m’en sortir.
Comme on voit il vaut mieux que je ne dise rien, et que je continue à garder ça pour moi… Je ne vois pas en quoi il pourrait m’être utile de le clamer autour de moi. C’est déjà bien assez pénible ainsi. Car après tout la dignité est tout ce qui me reste. Je ne tiens pas à la brader. Et puis je ne vois pas qui aurait le courage de me tirer de là. Mon unique ressource est d’attendre qu’enfin ce cauchemar finisse. S’il ne finit jamais, j’aurai au moins appris à me domestiquer. Après tout c’est peut-être ce qui me manquait.
À quoi bon pleurnicher ? Je vois bien que les apparences sont toutes contre moi. La liste de mes fautes est trop lourde à porter. Rien de ce que j’aimais, de ce que j’espérais, n’est jamais arrivé. J’ai attendu et le pouvoir ne m’est jamais venu. J’ai juste réussi à sombrer plus profond, à contribuer à refermer le piège autour de moi.
Je ne vois pas comment je pourrais raconter cela. Ce serait lamentable. Ça ne mériterait pas le nom de roman. Et je n’ai pas envie d’en faire une complainte. J’aime mieux faire comme si cela n’existait pas. Et de toutes façons je n’ai pas le courage de m’exposer ainsi. Je préfère penser que tout ça n’est pas vrai. Que ça va s’arranger. Que je vais m’en sortir. Que ma longue patience sera récompensée. L’espoir est mince, mais il demeure. Je n’ai pas encore l’impression d’avoir abattu tout mon jeu. J’ai encore la faiblesse de croire en mes ressources propres.
Mais quel visage aura la chance que j’appelle de mes vœux ? N’y a-t-il pas moyen d’être plus amical ? Suis-je obligé de m’endurcir pour être respecté ? Ne puis-je pas faire valoir la simple humanité ? Ai-je vraiment fait de mon mieux ? De quelle sourde rancœur dois-je encore essayer de me débarrasser ?
En fin de compte il vaudrait mieux éviter d’y penser. Il y a quelque chose que je ne comprends pas, mais ce n’est pas ainsi que je vais le trouver. Je tourne autour du pot, mais je ne parviens pas à voir ce qu’il contient. Je reste fasciné par sa complexité, mais rien ne prouve que celle-ci soit telle que je me l’imagine. Il n’y a rien de pertinent dans ce que je découvre. Ça ne fonctionne pas. Je ne sens pas l’ivresse de l’ordre triomphant. Or pour tracer la route il faut un minimum de prise de contrôle. Il faut une définition, une image plus stable. Pas quelque chose qui se dérobe et mélange les sources aussitôt qu’on y touche. Il faut se constituer une apparence raisonnable, un point de vue critique, un axe de jugement. En bref, il faut mettre de l’ordre dans la confusion. Pour l’instant je n’en suis qu’à décrire celle-ci dans ses aspects changeants. Pas le moindre petit commencement d’intrigue. Juste un vaste foutoir où tout est mélangé.
Ma longue patience
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