La mémoire effacée

Mais il y a encore trop de paramètres indéfinis ! Ça ne peut pas aller ! Sinon ça va s’écraser dans la sciure à la première difficulté !
Ou alors cette fois il faudra que ce soit beaucoup plus agréable. Nettement plus honnête. Même si c’est difficile. Même s’il faut patienter toute l’éternité pour être enfin comblé.
Mais je n’ai toujours pas d’images à décrire. Les sensations sont floues, les idées passagères… J’avance et je recule, mais je n’obtiens jamais la moindre certitude. Pas même un sentiment. Je suis tous les courants, mais aucun ne me paraît vrai. C’est de la poudre aux yeux, des interprétations dépourvues de fonction. Pourtant je suis certain qu’il y a quelque part quelque chose de fixe. Reste à savoir comment je pourrais en parler.
Et au fond il y a peut-être l’impression qu’il serait ridicule d’évoquer le sujet… Pourtant je ne crois pas qu’il s’agisse de doute. Il s’agit juste d’essayer de ne plus oublier. De reconstituer la mémoire effacée. J’ai beau chercher, creuser, je ne me souviens plus. Le tout en sachant bien que cet oubli est volontaire.
Et s’il ne s’agissait que d’incrédulité ? Si j’ignorais tout simplement où est la vérité ? Mais ça ne veut rien dire. Il y a forcément une croyance quelque part. Quelque chose qui me dit que ce que j’imagine n’est pas la vérité. Qui me dit de ne pas y accorder tant d’importance. Qu’il est plus confortable de croire que j’ai rêvé. Que tout peut s’expliquer d’une façon plus raisonnable. Sans supposer des procédés qu’on ne peut pas prouver, ni même raconter.
Oui mais c’est pitoyable. Car j’ai là quelque chose qui est arrivé, que ça m’arrange ou non. Même si c’était idiot, j’ai au moins ressenti nécessité d’en porter témoignage. Donc il y a moyen d’en montrer davantage. Même si mon point de vue a depuis évolué. Même si aujourd’hui j’en parlerais différemment. « Je ne me souviens plus » n’est pas une réponse que je puis accepter. Je dois au moins tenter de dire ce que je sais. Même si maintenant je suis persuadé que c’était une erreur. Je dois au moins savoir ce qui m’a poussé à la faire.
Là n’est pas la question. Il y avait du vrai. Mais cette vérité n’est pas de celles que l’on peut raconter. Elle est inacceptable, intolérable, incroyable. Elle suppose un pouvoir qui engagerait trop ma responsabilité. Je crois qu’au fond j’ai peur d’être jugé coupable. Que personne ne soit prêt à me pardonner ce qu’à tort j’ai cru bon de faire.
Mais ça n’a pas de sens. Je dois au moins pouvoir tenter de me justifier. Expliquer ma démarche. Reconnaître mes torts, si vraiment il y en a.
Où je commence à voir que je suis bien déterminé à ne pas me remettre en cause ? Disons que j’ai bien l’impression de ne pas être obligé de me justifier. Je ne vois pas pourquoi je devrais expliquer ce qui est évident. J’ai déjà trop donné sans être remercié. Et dans ces conditions toute négociation me paraît impossible.

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