Le partage des âmes

À quoi bon discuter ? Ce n’est pas une question de droit ni de méthode. C’est qu’on se sent peut-être un peu con d’avoir cru que ça pouvait marcher ? Ou qu’on en a peut-être assez d’avoir l’air ridicule ? C’est vrai que faire le pitre est bien plus présentable ! Se lamenter, ce n’est pas assez respectable…
Il manque une nuance précise d’affection. Pas de la compassion — ce serait trop brutal. Quelque chose de doux, de la délicatesse… Le partage des âmes. De la sincérité. Ce qu’il y a de plus difficile à représenter ?
En tout cas c’est bien ça qui déchire le cœur. Une forme d’exigence. Quelque chose qui puisse faire taire le chagrin. L’intime connivence. Et retrouver le goût d’essayer à nouveau. Quelque chose de tendre, d’infiniment voluptueux.
C’est à partir de là qu’on a changé de route, et que depuis on n’a plus jamais retrouvé ce que l’on connaissait. Là qu’on a eu la sensation de rejoindre l’enfance… Là qu’on a cru pouvoir repartir à zéro, avant la trahison de ce que l’on aimait.
Qu’importe si ensuite on a vite oublié ce qu’on avait compris ? Il y a eu cet instant où la lumière est apparue, où le poids des péchés soudain s’est effacé… Et ceci sans avoir à changer la réalité. Ceci sans se mentir, sans calcul et sans ruse. Assurément ça méritait qu’on porte témoignage de ce petit miracle !
Je n’ai pas l’impression que c’était une blague. Je crois que c’était bien ce que ça semblait être. Comme une action de grâce. Et tout ce que depuis j’ai cru y découvrir n’était que le produit de la mauvaise conscience ? Disons que ça paraît trop beau pour être vrai, et que cela réveille une certaine méfiance… Car la sincérité semble toujours suspecte ?
Le débat n’est pas là. Simplement, on a peur de passer à côté de la réalité. Et de toutes façons le point de vue critique n’est pas à négliger. Au contraire, peut-être, car c’est à lui que l’on s’adresse, c’est lui qu’on veut convaincre. Le minimum d’honnêteté exige qu’on écoute ce qu’il a à dire. Qu’on entre dans son jeu pour tenter de gagner selon ses propres règles. Et puis, la controverse offre une trame dramatique qu’il serait sot de négliger. Si on voit une erreur, ça donne l’occasion de tenter de la corriger.
Car là, c’est embêtant. On nage en pleine extase ! Il n’y a pas vraiment matière à développement. Tout paraît être dit d’une manière convaincante. Alors comment en faire une prose marchande ? Où se placer pour observer et tenter de décrire d’une façon plus nuancée ?
Je crois que je me laisse absorber par un faux problème. Je crois que je dispose des moyens nécessaires, mais qu’hélas je ne suis pas encore décidé. Reste à savoir pourquoi ?
Je ne sais pas, je ne sais pas. J’attends l’élan qui ne vient pas, tout en sachant que c’est à moi de le donner. J’ai l’impression d’avoir une image à trouver, un décor, une ambiance, au moins un personnage… Principalement le sentiment d’avoir quelque chose à donner. Ne pas me contenter d’une démonstration d’amour-propre indompté. Que cela n’ait pas l’air d’une grosse sottise. Si c’est une révélation, il faut être capable de la partager. Puisqu’il n’y a pas moyen d’en faire une banale comédie, il faut que le courage soit au rendez-vous. Il me faut l’évidence de l’illumination. Ou alors réussir à comprendre pourquoi je ne peux pas le faire. Au moins ça me ferait un combat à mener. J’aurais au moins à mettre en scène cet antagonisme. J’aurais à raconter comment le ridicule a fini par me tuer.
Mais je ne suis pas mort. Et je n’ai pas la sensation d’avoir à me défendre. J’ai juste à raconter un enthousiasme échevelé que pour l’instant je ne suis pas capable d’attraper. Et c’est assez vexant, je ne peux pas le nier. Ça me montre à quel point je suis présomptueux. À quel point je n’ai pas ce qu’il faut pour convaincre. À quel point le succès paraît encore lointain. Trop de choses à apprendre, et j’ignore par où je pourrais commencer.

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