Se défigurer

C'est drôle comme cette idée de me défigurer me paraît pertinente. Comme si le désir était assez puissant pour ne pas s'épuiser au cours de l'expérience. Car il est évident qu'on ne pas mourir sans cesser de souffrir ? Si j'avais la réponse je ne serais plus là.
En attendant je suis déterminé à faire ce qu'on voudra de moi. De toute façon je n'ai pas réellement le choix. La maladie me tient et ne me lâche pas. Cette lourde fatigue, ce lent épuisement. Cette difficulté à parler, à écrire. Exactement ce qu'il fallait pour me faire désespérer. Ou plutôt pour finir de me désespérer. Après tous ces échecs, ces erreurs de parcours. Et surtout la prégnante conscience de mes fautes. Bien sûr irréparables, sinon ce ne serait pas drôle. Car le but est bien sûr de me faire plier. Pas seulement s'imposer la culpabilité, pas seulement s'arracher de sincères remords, mais enfin réussir à me défigurer, à faire de moi un autre. Peut-être plus joli, agréable, efficace. Peut-être plus conforme à la nécessité… Qu'importe, en vérité. Si j'avais ce pouvoir je ne serais plus là. J'aurais enfin trouvé le moyen d'oublier ce qui me souffrir. Trouvé enfin moyen d'effacer le passé, ou mieux de le changer.
Pour l'instant je ne suis que pressé de partir. Pour pouvoir enfin cesser de me traîner ainsi. Pour pouvoir enfin cesser d'accommoder mon désespoir sans parvenir à le chasser.
Je ne sais pas s'il faut se contenter de ça. Je veux dire du désir de ne plus être là à m'entendre gémir sur mes erreurs passées. Ceci sans même parler de la futilité de ce vain exercice.
Si ce n'était que moi je pourrais te parler. Et tu m'écouterais, et tu me répondrais, et on pourrait trouver moyen de se comprendre… Ce serait inédit, et sans doute agréable. Du moins je l'imagine. Autant dire que je suis vraiment trop éloigné de la réalité. Et qu'il existe encore moyen de s'amuser. Par exemple en comptant les squelettes cassés. Sans même décider de les reconstituer.
Et la boucle est bouclée. Il n'a jamais été question de se défigurer. C'est plutôt le contraire. Il vaut mieux arrêter de lutter contre soi. Ça ne marche jamais.

Désordonné et impuissant



Le siècle se termine, et nous avons vingt ans. Et là je m'aperçois que j'ai tout mélangé. Ce n'est pas amusant, mais c'est un peu vivant. Du moins le genre de vie que je peux encore vivre. Bien sûr c'est ridicule, c'est mélodramatique bien au-delà du raisonnable, mais ça correspond bien à ce que je ressens. Une vie à refaire qui ne le sera jamais. Bienheureux si je puis au moins écrire ces mots, et rire un peu de ma tristesse. Et Dieu sait pourtant que celle-ci me pénètre, me traverse, m'abat. Je ne veux pas mourir avant d'avoir chanté combien je vous aimais, vous les partis trop tôt, vous que je n'ai pas su garder auprès de moi. Je n'ai pas de passion, je n'ai pas de maison, juste un paquet d'amour désordonné et impuissant. Tout ça n'est pas très drôle, décoratif ni amusant. C'est juste pitoyable. Un gros paquet de larmes qui demandent à sortir et qui sont si nombreuses qu'elles débordent de partout. Enfin cela n'est rien. Cela me passera. Rapidement j'espère.

« Je vous fais toutes mes excuses. »

Un peu anesthésié

C'est un monde solide, un peu anesthésié. Un monde qui se meurt sans cesser de penser que la réalité est juste à sa mesure, conçue pour le servir, n'ayant pas d'autre utilité ni même d'existence en-dehors de ce but. Un monde déplaisant, où il est conseillé de ne pas s'attarder.

Perdu d'avance

« Rêve, rêve, rêve ta vie,,, »

Le ciel est incertain. Le besoin de souffrir se fait encore sentir, mais il est épuisé. Il vaut mieux renoncer à vouloir effacer la culpabilité. C'est un drame maussade, une épopée grotesque. Ce qui est arrivé était peut-être grave, mais c'était inutile, et surtout dérisoire. D'une inefficacité tout à fait ridicule. Quelle que soit la façon dont on le considère, il n'y avait absolument rien de bon à en attendre. Quand il aurait fallu jouer l'indifférence, et même la choisir sans arrière-pensée, je m'étais embarqué dans un combat perdu d'avance où chaque point gagné m'en faisait perdre dix, cent, mille... et même m'enlevait la possibilité de jouer. Alors pensez, gagner, c'était un autre monde, qui n'existait pas.

En dehors du sujet

Enfin du vent, de l'amertume, des envies de savoir où l'on pose les pieds. Des crânes défoncés, des corbeilles d'osier. Des retours à la source qui ne se savent pas, ne se doutent de rien. De ce rien qui n'est loin que parce qu'on le veut bien. Et tout un chapelet de folles vanités, absurdes vérités en dehors du sujet. Il vaut mieux décider de ne plus en parler.

Un profond repentir

La culpabilité ne veut pas me lâcher. Je sais qu'il n'y a pas moyen de l'effacer. Et du coup rien n'y fait, je suis anesthésié. Rien ne m'est interdit, mais je n'ai pas le temps pour ces bêtises-là. Il faut d'abord que je cultive un profond repentir. Car il n'est pas question d'échapper à la punition. Des bonnes intentions ne sauraient effacer ce qui est arrivé. C'était une folie, mais il n'est pas question qu'elle soit passagère : il faut qu'elle reste là, qu'on ne l'oublie jamais. Il y a des offenses que l'on peut pardonner, mais celle-ci était trop grande en vérité. Le mal qu'elle a causé continue à sévir. Et ce n'est pas très amusant, de n'avoir plus de dents. On s'en fait mettre des fausses, mais ce n'est pas pareil. Car on n'a plus jamais sa conscience pour soi. On ne peut même plus rire de ses erreurs. Car il y a des choses qui ne font pas rire, qui sont vraiment trop graves, et vraiment trop honteuses.

C'est vraiment embêtant, tout ce ressentiment. Il n'y a pas moyen de s'en débarrasser. Même en voulant tourner la page, cela reste accroché.

L'alpha et l'oméga

Ah si c'était ainsi, on pourrait en tailler, des masques en papier. S'il suffisait de dire : je suis le solitaire, l'alpha et l'oméga de la réalité. On s'assiérait ainsi, et on débiterait les rêves associés. Tous les mots attachés, les idées emboîtées, et tous les souvenirs qu'on aurait voulu fuir et qu'à présent on est pressé de retrouver.
Ah trouver un moyen de se remémorer. Pas seulement de dire, pas seulement de ressentir, mais le moyen d'y être, et d'essayer de réparer, de modifier ce qui n'aurait jamais dû être, de magnifier ce qui aurait mérité mieux.
Enfin quoi une sorte de mythomanie, mais une mythomanie qui aurait réussi. Une vie inventée meilleure que la vraie. Plus réelle que la vraie.
Car franchement ce qui est vraiment arrivé ne paye pas de mine. Sans parler de mérite, on peut au moins souhaiter un minimum d'esthétique.
Enfin je ne sais pas. Car j'ai aussi envie d'être plus scrupuleux, plus précis, plus austère. M'approcher au plus près de l'objectivité. Celle qui on le sait n'a jamais existé.