L'ouverture

Un peu de volonté, de courage, d’amour. Enfin de la misère on en a tous et puis on ne l’étale pas. Qu’importe qu’on soit dupe ou pas ? ce n’est vraiment pas le sujet. Oui mais, oui mais, oui mais… On en fait des oui mais, et ça n’avance pas. Est-ce bien raisonnable ?

Pas à dire, ça fait un très joli discours.

« Si j’avais le pouvoir, je pourrais te vouloir et t’obtenir de même… » Oui mais bon, les obstacles se sont multipliés. On ne dit pas ceci, on ne dit pas cela, surtout on ne fait pas ce que le cœur espère ! Et puis quoi il faut bien être un petit peu lucide, il y a des écarts qui ne pardonnent pas. D’énormes différences, et pas dans le bon sens. Plutôt vers le déchu, l’épuisé, l’innommable. Et des compromissions comme autant de wagons, l’interminable train…
Et à côté de ce désespoir insensé, quelques intuitions jamais développées, car trop audacieuses, impossibles à croire et donc à vérifier. Et c’est dommage je crois bien.

Oui bon alors le désespoir de la littérature… Cela semble léger, sans grande utilité, dénué de gravité… Se battre pour jeter des mots sur le papier, remplis de joie de peine, de passions insensées ? Tout de suite il est clair que l’entreprise est ridicule. Mieux vaut se consacrer à d’autres vanités. Que la sienne ? Ah mon Dieu, pourquoi pas ? Tout mais ne pas savoir que l’on est épuisé avant de commencer.
D’autant que justement c’est le sujet du livre. Et là le piège se referme. Et il n’est pas question de désirer l’ouvrir. Ce serait je le sais comme une trahison.
Car il ne s’agit pas de changer la réalité mais de la révéler ? Il est vrai que déjà ce serait un progrès. Oui mais bon justement ce serait un progrès, et le mieux c’est connu est l’ennemi du bien. Si c’est parfait ça n’a pas besoin d’avancer, ni d’être modifié. Cela semble insensé, mais je n’ai pas d’opinion contraire à ma portée.
Ceci posé sans doute est-il possible d’explorer ce chatoiement divin… (Si c’est de l’ironie vous m’en voyez surpris.)
C’est vrai qu’en y allant avec délicatesse il y a un chemin qui semble s’amorcer… Et c’est assez troublant car c’est très différent de ce que j’y croyais trouver ? C’est un peu tôt pour en juger. Je suis assis ici, inspectant l’ouverture, n’ayant pas décidé si je vais la franchir, et je fais comme si j’en savais déjà tout… C’en est presque hilarant ! (Oui je sais c’est divin, il y a là matière à faire un jeu de mots subtil et raffiné…)

Mine de rien la porte est déjà refermée… Comme quoi il n’y a pas de raison de s’exciter. C’est comme une promesse, bien sûr, mais des promesses non tenues on en a déjà vu.

Je crois que ce n’est pas vraiment de la détresse. Je crois qu’il y a là de vastes horizons. Mais qu’à le dire on court le risque de l’oublier. Car la reconnaissance modifie la conscience. Ce qui est reconnu n’est plus exactement ce qu’il était, l’image qu’on en a fait comme un voile protecteur, l’expérience à présent fait partie du décor, le plaisir qu’on y trouve en est un peu gâché.
Oui mais bon, peu importe. Ce n’est pas la question. Mieux vaudrait éviter de s’en préoccuper.

Cette fois l’ouverture est tout à fait fermée. On ne sait même plus à quel endroit elle se trouvait. Et malgré moi j’avoue que j’y trouve plaisir, que j’ai la sensation d’avoir bien manœuvré, que j’en suis amusé.
Et là vraiment ce n’est pas bien, c’est beaucoup trop léger. (Qui a dit poil au nez ?!)

Allons mieux vaut se faire une raison, et puis attendre encore un peu avant de se lancer… Car au point où j’en suis cela ne fera pas très grande différence. Tourner autour du pot c’est mieux que d’essayer de le casser.

Ceci dit il y a bien sûr moyen de négocier. Déplacer le bouchon, contourner le fossé. Recouvrer l’acuité que l’on a égarée.
Vu comme ça ce n’est pas si vilain que ça. Ça pourrait même faire un beau cache-théière. Ou bien un édredon pour étouffer grand-mère.

Un point est sûr : il va falloir franchir cette barrière. Ce même si ce qu’il y a au-delà nous fait peur. Ce même si l’on croit qu’elle n’existe pas.
Mais là cela devient trop compliqué pour moi. Ce qui n’existe pas ne peut pas se dresser en travers du chemin, on n’a pas à y croire. On fait bouh ! et voilà un fantôme évanoui.

Mais bon examinons autrement la question. Il n’y a pas encore motif à se réjouir. Car somme toute il n’y a rien encore d’accompli. Juste des perspectives un peu intéressantes. Des visions effacées avant d’être nommées.
Et puis il y a encore des problèmes physiques. L’équilibre attendu n’est jamais arrivé. Au contraire on dirait que ça s’est aggravé. L’exploit était superbe, mais franchement le résultat est assez lamentable. Le désordre paraît vraiment bien installé. Ses longues tentacules ont presque réussi à se glisser partout. Ce qui faisait hier l’admiration des dieux n’est plus qu’un festival de cocottes en papier.

Certes il y a de quoi en être un peu fâché. C’était un beau travail, et il est massacré. Et il n’est pas question de le reconstituer. Jamais il ne pourrait être aussi beau qu’avant.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire