D’autres masques encore

Tout se complique vite. Je crois qu’il vaudrait mieux s’abstenir de juger. On n’est pas là pour établir un catalogue des manières de faire et de défaire. On veut juste échapper à la cage en osier où on est enfermé. Sans pour autant sacrifier ce que l’on a gagné. Sans pour autant trahir.
On vient de se mentir, mais on ne s’entend pas. On est toujours suspect de désirer mourir.
Je ne vais pas vous dire que ça me fait plaisir. J’aime bien le silence, et parfois celui-ci est trop long à venir. Les masques sont tombés, mais derrière il y a d’autres masques encore. Il n’y a pas de fruits, pas de branches à couper. Le trésor qu’on recherche n’est pas de ceux qu’on peut garder dans une boîte à chaussures.
Le chemin que l’on suit se perd dans les broussailles, mais ce sont des broussailles où on aime se perdre…

Tout ça est trop éloigné des affaires publiques. Et puis il faut élaborer quelques méthodes plus austères. Quelque chose dont on puisse faire semblant d’être fier. Pas toujours se livrer à des conflits secrets sans aucun intérêt.
L’horizon se dégage, mais il y a encore d’étranges phénomènes… On croit avoir besoin de se justifier à longueur de journée. Ce n’est pas avec ça qu’on va réinventer l’enthousiasme perdu !
Plus près du cœur, encore en train de raconter comment ça s’est passé… Pensant de bonne foi qu’il faut tout expliquer… Mais qui pourrait trouver du plaisir à l’apprendre ? Il faut se contenter de raconter ce que l’on fait. Pas besoin d’insister, de répéter encore une fois ce qu’on a déjà dit.
N’importe quoi pour justifier l’appétit de silence… On veut juste étudier le décor et le rôle avant de se lancer. Essayer d’éviter les mauvaises surprises.
Il n’y a pas vraiment de système à trouver. Les recettes s’imposent au fur et à mesure.
Je n’avais pas encore trouvé ce que j’aimais. Je me fiais aux rumeurs, j’essayais d’imiter ce que faisaient les autres. Le but que je visais me semblait incroyable. J’avais envie de l’épuiser avant d’être contraint de vraiment le rejoindre. Ne plus être appelé, ne plus sentir le rêve m’aspirer vers demain. J’imaginais avoir compris qu’il fallait renoncer avant même d’essayer. L’ambition n’avait soi-disant aucun secret pour moi.
C’était une existence austère et méprisable. Il n’y avait aucun moyen de deviner comment ça allait évoluer. Le point le plus certain était que ça participait d’une fuite en avant. Il y avait beaucoup plus de choses à conter que de mots pour le faire. C’était une avancée, une dilatation épouvantable et fantastique. Les moyens de lutter contre une telle fièvre étaient autant de pièges.
Il est certain qu’il faut découvrir une analogie. Ne pas chercher à raconter ce qui est arrivé, mais le faire revivre. Montrer en quoi le thème est toujours efficace. Montrer que les situations se répètent sans cesse.
Quant à la préfiguration des longues solitudes… On doit pouvoir arranger ça avec délicatesse. Il n’y a pas encore de quoi se résigner à la fatalité. C’est embêtant, bien sûr, mais pas désespérant. Ça vaut sans doute mieux que ce qu’on imagine.

Il n’est pas si certain que l’on prenne plaisir à ne croire qu’au pire. Car il est bien présent, consistant, menaçant. Il faudrait pour en rire se sentir à l’abri. Et on est trop sujet à des sautes d’humeur pour espérer compter sur soi. On craint d’avoir à affronter des dangers bien réels. Même en cherchant toujours à prendre ça à la légère, on craint que le courage finisse par manquer.
Il y aura toujours des raisons de douter. Du moins dans la mesure où on voudra le faire. Le silence des pères ne devrait pas sembler aussi exaspérant. Au contraire, il y a un avantage à y trouver. L’occasion de comprendre, de s’ouvrir et d’apprendre. Il n’y aura jamais de véritable trahison. Pour ça, il faut des engagements, et on s’est efforcé de les éliminer. On peut même penser que le ciel se dégagera quand on aura fini d’éliminer tous ceux qui restent. « La prison est en toi… » Car l’inconnu est toujours là où on ne l’attend pas. L’inconnu n’est jamais ce que l’on sait déjà. C’est tout ce que l’on croit savoir qui empêche de le voir.
Tout ça ne me dit pas à quel instant je vais oser faire le premier pas. J’attends l’inspiration, l’évidence aveuglante, mais rien ne prouve que ce soit là la meilleure solution. Il faut que je me force, que je me pousse au cul. Que je décide d’accrocher le premier rêve qui passe.
C’est vraiment embêtant de ne pas se sentir assez déterminé. On sait qu’il faut le faire, mais cela se disperse. Tout est bon pour ne pas oser. Les bons prétextes à ne rien faire se comptent par milliers.

Il faudrait que la crise soit encore plus sévère pour qu’enfin on décide qu’il faut réagir. Ne pas se laisser faire par les marchands de bonnes manières. Ne pas abandonner tout espoir de survivre. Il faut que l’exaspération atteigne enfin son comble. Dès qu’on aura fini de faire le mariole… De croire qu’il suffit de jouer la fille de l’air… De jouer à l’éternel illustre méconnu… De croire qu’on a droit à de plus grands égards… Dès qu’on aura fini de jouer à faire semblant au lieu de jouer à être pour de bon ce que l’on prétend être.
Cela n’a l’air de rien, mais cela fait beaucoup… Il faut s’exténuer à se discipliner… Se relever les manches, s’appliquer à la tâche… Affronter des difficultés qu’on n’imagine pas. Par la même occasion se mesurer à celles qu’on connaît déjà… Enfin, prendre des risques, au lieu de se bercer d’une gloire illusoire… Le même processus se répète sans cesse. Il serait bon de découvrir un moyen d’en sortir définitivement. C’est fatigant, désespérant. On n’a pas besoin de monter si haut pour redescendre ensuite. Il serait bon de cultiver le sens de la mesure. C’est peut-être grisant, mais c’est exténuant. L’énergie gaspillée doit être conservée pour faire du meilleur travail. Pour gagner en intensité.

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