La ronde des désillusions

Et tout le reste n’a pas la moindre importance. Le chagrin est constant, l’injustice flagrante. Et cela fait si mal ! Cette sensation-là absorbe toutes les autres. Ça pèse sur le cœur. Ça pousse de grands cris aussitôt qu’on y touche.
La souffrance est aussi le produit de la peur. Il faudrait rattraper le temps perdu à croire qu’on avait le pouvoir de s’en accommoder.
C’est insensible et froid. Ça finit par causer d’insupportables frustrations. On croit apercevoir des milliers de raisons de tout laisser tomber. Ça creuse dans le crâne un trou assez profond pour tout y enterrer. La science du plaisir n’est plus à ma portée.
Alors vraiment, chanter la belle vérité… Il paraît évident qu’on est trop fatigué. Je ne saurais pas dire de quelle foutue manière ça avait commencé. Tout juste si je sais que ça a mal tourné. Qu’en route j’ai égaré l’avantage du choix. De la voix, de la loi, du droit à espérer que ça peut s’arranger. Et pourtant, et pourtant… Il en faudrait si peu pour tout recommencer !

Ce n’est pas quelque chose que l’on peut raconter avec facilité. Il y a des barrières, des interdits de toutes sortes. Et puis un sentiment profond de vanité, voire d’insanité. Car cela semblerait tellement prétentieux ! On aimerait n’en faire qu’une histoire ordinaire, quelque chose de simple, où la réalité ferait partie des invités… Pas de chaste sublime, pas de grandiose échevelé, pas de céleste évaporé… La juste description de la réalité. Avec son lot d’erreurs, d’accidents de parcours. Avec aussi les rêves que l’on a traversés. Les illusions cosmiques, les espoirs massacrés. Tout un méli-mélo de chagrins au rabais. En s’efforçant toujours à la simplicité, à la lucidité. L’existence ordinaire, et la nécessité de toujours s’adapter. La zone, la misère, et l’oubli recherché dans de fausses explorations. Les amitiés brisées, les amours falsifiées. La ronde des désillusions. Et la drogue, bien sûr, et aussi la musique. Les solutions miraculeuses qui ne marchent jamais. L’abandon de soi-même, de ses principes les plus sacrés. L’envie, la jalousie. Les remords et regrets. Toute une fresque lamentable, à déchirer sans hésiter. Il me faut quelque chose d’un peu plus souriant. Même si l’enthousiasme paraît plutôt factice, et plutôt ridicule. Même si on peut douter du résultat de l’entreprise. Même si l’espoir est comme une ultime folie. Ne pas donner à croire que le chemin ne sert à rien. Que la désillusion est la seule solution. Fabriquer de la certitude. Montrer qu’il y a toujours moyen de s’en sortir. Sans renoncer à ce qu’on aime, à ce qu’on croit. Montrer que ce n’était qu’une longue patience, et non une défaite. Montrer que la victoire est au bout du chemin. Qu’on a bien fait de continuer à se battre sans cesse, de ne pas renoncer. Que l’adversaire n’est pas au meilleur de sa forme, qu’il va bientôt tomber. Qu’il faut garder la foi, et puis persévérer. Qu’au bout il y aura l’accomplissement certain des rêves les plus chers. Que le bout chemin n’est pas si loin qu’on l’imagine. Qu’il n’a jamais été si près.

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