Et on peut bien me raconter absolument ce que l’on veut… Je sais bien ce qu’il y a qui ne fonctionne pas. Je suis humilié. Et je n’ai pas envie qu’on se moque de moi. Tout me dit que j’ai tort, que je ne connais pas la bonne solution. Que ce que je connais n’est qu’imagination. Que je n’ai rien compris au film, et qu’on n’a pas besoin de moi. Que l’opinion que j’ai de moi est très surévaluée.
Moi aussi, je les hais. Tous ceux qui me méprisent. Qui ne m’accordent pas la moindre chance d’exister. Moi aussi, je les hais, et pourtant je m’en veux. D’être incapable de leur plaire. De ne pas savoir leur parler. D’ignorer comment faire pour les contraindre à m’écouter, à m’admirer, me respecter. Je suis plein de ressentiment, de rancune stupide. Pourtant en même temps je ne crois pas un mot de ce que je raconte. Je n’ai pas l’impression d’avoir fait une faute. Je suis même plutôt content de mon travail. Même si celui-ci n’est pas encore ce que j’aimerais pouvoir faire. Même si je vois bien que j’ai encore trop de choses à apprendre pour être déjà fier. Même si leur mépris me semble justifié. Même si j’aimerais trouver une formule saisissante, superbe. Quelque chose qui me donne un sentiment de perfection. Un élan fascinant. Une grâce absolue. Même si je sais que c’est encore trop laborieux. Qu’il y a sans doute du déchet, et que je ne suis pas même capable de le voir. Qu’il faudrait que je sois nettement plus sévère avec moi. Toujours viser plus haut. Ne pas me contenter de ce que je peux faire.
Néanmoins, néanmoins… Ça ne mérite pas d’être ainsi méprisé. Il y a des qualités qui me semblent indubitables. Et le message est important, et serait profitable à tous. Ceux qui n’apprécient pas n’ont pas les yeux au bon endroit. Je ne suis pas chargé de leur éducation, mais il est évident que celle-ci est à refaire. Et qu’ils méritent certainement une bonne leçon. Leçon que je médite, que déjà je prépare. Mais sans en avoir l’air ! Je tiens à préserver un effet de surprise. Un éclair aveuglant, qui les amènera à regretter le temps perdu à ne pas faire attention à moi. Cette fois-ci je sais que je vais attaquer sans la moindre pitié. Que je vais arrêter d’être gentil, poli. Que je vais me passer d’une autorisation.
Et il s’écrase sur le sable, le bec enfariné et les deux pieds coincés. Ça ne fait pas encore un cadeau très joli. Ce n’est pas encore avec ça qu’on va pouvoir changer le monde. Ni même réussir à s’en faire accepter.
Les yeux au bon endroit
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